ONPC : Nuit debout, Gattaz couché

La semaine dernière, des militants de la Nuit Debout s'introduisaient sur le plateau d'On n'est pas couché !, l'émission de Laurent Ruquier, à laquelle participaient Pierre Gattaz, président du MEDEF, et François Ruffin, producteur de "Merci patron" et l'un des initiateurs de la Nuit Debout. Voici le témoignage de l'une des participantes.

Je vous présente Loubna, 25 ans. Originaire de Clichy-sous-bois, dans le 93, elle a vécu, adolescente, les révoltes de 2005 qui se déroulent sous sa fenêtre. Ces premiers aperçus du militantisme, comme la stagnation et la stigmatisation rampante des banlieues et des nouvelles « ZEP » lui ont donné l’envie d’elle aussi s’investir, mais en se fixant un cadre légal pour faire face à la répression. Elle fera ses premières armes à l’occasion de la contestation du CPE quelques années plus tard, en indépendante, avec des valeurs de gauche mais sans être étiquetée dans quelque parti que ce soit. Elle veut agir « sans violence, mais avec le recul, on se rend compte que le champ d’action est très restreint ».

Après le CPE, c’est le calme. Elle se concentre sur des associations de quartiers, notamment contre le décrochage scolaire. Parallèlement, elle poursuit des études de géopolitique puis termine sa scolarité par un long séjour au Canada, avant de revenir en France chercher un emploi. Retour qui coïncide avec le début de la Nuit Debout.

Sa lutte va reprendre à ce moment : « En arrivant sur la Place de la République, j’ai vu les choses s’amorcer, j’ai vu la volonté de tous de participer. L’idée de convergence des luttes m’a de suite beaucoup plu : si l’on veut être forts, il faut être nombreux, il est donc impératif de rassembler ! Nous avons tous les mêmes cibles ».

Elle a décidé d’apporter sa contribution au mouvement en rejoignant, il y a quinze jours de cela, la Commission Action. Mise en place dès le début du mouvement, elle essaie, comme son nom l’indique, de promouvoir des actions concrètes, qui peuvent aller de la simple opération comm visant à faire connaître le mouvement aux actions qui dépassent le cadre strictement légal du système combattu. Je me suis très vite intéressé aux actions et aux idées qui émergeaient de cette commission, certainement l’une des plus actives et bouillonnantes Place de la République. C’est là que j’ai rencontré Loubna, qui a voulu vous faire part d’une expérience marquante : leur passage impromptu dans l’émission « On n’est pas couché ! ».

Mais laissons la nous raconter son aventure.

« Depuis le 3 Avril, on essaie de lancer des actions symboliques de sensibilisation en direction de l’opinion publique qui ne connaît pas ou mal les Nuits Debout, tout en contestant les classes politiques et économiques dominantes. Dans cette Commission, il y a des personnes plus actives que d’autres, mais il n’y a pas de chef, chacun est libre de proposer une action ou d’en réfuter une autre.  L’idée est donc venue d’une personne proche du Studio Gabriel, qui héberge l’émission de Laurent Ruquier : un face à face Ruffin / Gattaz était prévu, l’occasion était trop belle pour ne pas la saisir !

On s’y est rendu à 40, pour un public de 150 personnes au total. On s’est présentés à l’entrée comme un groupe de jeunes entrepreneurs, on est donc passés sans soucis. Mais il y a eu une taupe dans le groupe, et après que l’on se soit installés, ils nous fait ressortir puis passer un nouveau contrôle de sécurité pour prendre nos cartes d’identités et les téléphones de ceux qui filmaient. Ils ont hésité à nous mettre dehors, mais ça aurait vidé leur plateau, ils ont donc décidé de nous laisser assister au tournage. Ça a vraiment commencé à chauffer lorsque l’on a sorti nos masques parodiant des personnalités politiques ou économiques, au moment de l’entrée de Gattaz : combiné avec le chant de « Merci Patron », il s’est littéralement décomposé ! Les vigiles nous ont très vite forcé à enlever nos déguisements : ce fut leur hantise tout au long de la soirée. Même Ruquier a finit par s’énerver : « Vous pensez vraiment que c’est avec des masques et des billets de Monopoly que vous allez changer le monde ? Vous êtes ridicules… ».

Image France 2 (Samedi 16 Avril 2016) Image France 2 (Samedi 16 Avril 2016)

Mais le plateau fut ensuite assez calme, malgré quelques huées sur les interventions les plus grossières de Gattaz, comme lorsqu’il annonce être en mission pour « sauver le monde »… On était vraiment là que pour se montrer, dans une optique purement pacifique.

Le patron des patrons ne l’a pas pris comme ça : si sur le plateau il gardait son sourire niais et ses déclarations vides de sens, à sa sortie (en courant) lui aussi a fait tomber le masque : on l’a entendu crier sur les techniciens derrière, qui n’avaient rien à voir là-dedans. Je suis partie aux toilettes juste après, et j’y ai croisé une jeune femme en pleurs, qui m’a dit : « Pour moi c’est fini, je suis virée : vous ne mesurez pas les conséquences, ce sont toujours les petits qui prennent ». Elle m’a dit que deux autres personnes étaient dans le même cas…

Nous sommes partis après le passage de Ruffin, Gattaz avait déjà quitté les lieux. On a attendu très longtemps pour sortir, car ils ont photocopiés nos cartes d’identité ! Ce qui est, je crois, totalement illégal… En plus, une fille de notre groupe n’a pas pu récupérer son téléphone : c’est n’est pas du vol ?

Mais ce n’est pas à la sortie du studio que notre combat de cette soirée là se termine : pour défendre les salariés injustement licenciés et éviter que nos interventions soient coupées au montage, il a fallu communiquer. On est donc passé à l’action sur les réseaux : chacun s’y est mis individuellement, mais Nuit Debout nous a soutenu en publiant un communiqué.

Et on a gagné !!! Les salariés ont été réintégrés, et il y a eu très peu de censure, même si le son du public et l’éclairage ont été très réduits… 

C’est donc une petite victoire, mais une victoire tout de même : on doit faire connaître le mouvement ! »

Loubna finit son récit par une note qui peut sembler pessimiste concernant la grande question du moment : l’efficacité et la coordination. Elle regrette une convergence timide, pas encore aboutie car il manque non seulement les syndicats, mais aussi les banlieues : il reste énormément de choses à faire. De plus, la non-structuration du mouvement ralentit énormément les évènements : il y a de gros problèmes de communication et de divisions entre les commissions, qui ont des objectifs parfois très différents, mais souvent concordants. Mais sans coordination, ils perdent énormément de temps. Beaucoup de personnes travaillent à mettre en place des outils pour fluidifier les échanges et les informations : le week-end dernier on parlait de 250 développeurs, mais même s’ils travaillent avec acharnement c’est très long. Tous sont très impatients d’avoir des résultats, d’aboutir à quelque chose de concret : à terme, pour Loubna, il s’agirait de la réécriture de la Constitution, de la redéfinition de la démocratie et de la place des hommes politiques en son sein.

« La diversité de la population doit apparaître dans le gouvernement qui doit partager notre quotidien pour le comprendre ».

Contacté, le MEDEF dément catégoriquement les pressions que Mr. Gattaz aurait exercées sur la production. Arnaud Delaunay, directeur du service Presse explique : « Mr. Gattaz a parlé avec les gens de production, qui se sont excusés, mais à aucun moment il n’y a eu de pressions. Et ce fut un moment de télévision très intéressant, un exercice stimulant pour faire connaître Mr. Gattaz auprès de ceux qui ne le connaissent pas encore ».

La société de production d’ONPC, « Tout sur l’écran », n’a pas encore répondu à mes questions sur ce sujet. Si de nouveaux éléments, je mettrai ce billet à jour.

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