« Guerre de la messe » : l'Église débordée par les intégristes

Avec le soutien d'une poignée d'évêques, la frange la plus droitière du catholicisme français s'est lancée dans une étrange « guerre de la messe ». Prétendument persécutée par la République, elle investit les parvis d'églises dans les grandes villes. Il est urgent de faire entendre d'autres voix catholiques qui rêvent l'Église en « hôpital de campagne ».

« Regarde, c'est tes potes cathos ! » Dimanche 15 novembre. Mon père, un athée convaincu élevé dans la foi, me fait cette remarque ironique en me montrant un article de Libération. Sur la photo d'illustration, des catholiques manifestent, en position de prière pour certains, en faveur de la reprise des messes en public. À vrai dire, je ne m'en préoccupais pas vraiment jusqu'alors. En cette Journée mondiale des pauvres, j'épluche le rapport du Secours catholique, qui confirme que la pandémie de Covid-19 frappe davantage les plus précaires et risque d'accroître des inégalités déjà criantes. Je me sens tout petit en pensant aux milliers de chrétiens, clercs et laïcs, qui apportent chaque jour, dans le monde entier, une assistance aux plus pauvres et œuvrent à un monde un peu moins injuste, pour faire de l'Église cet « hôpital de campagne » dont rêvait le pape François.

Pourtant, ce dimanche de novembre, ce n'est pas de ces catholiques-là que parlent les grands médias. Certaines chaînes ou sites internet d'information en continu sont formels : l'actualité de ce jour, c'est que « les catholiques » manifestent. Je ne sais pas ce que c'est, « les catholiques ». Je me sens dépassé par ce vaste amalgame médiatique qui prend la partie pour le tout - et qui, évidemment, ne frappe pas que les croyants de ma religion. J'éviterai toutefois de céder à une exagération que j'ai pu lire ici et là : non, les manifestants ne sont pas tous des « intégristes ». Loin de là. D'ailleurs, je dois dire que je les comprends en partie, ces manifestants - comprendre, ce n'est pas excuser, comme disait le poète. Moi aussi, j'aimerais pouvoir retourner à la messe. Moi aussi, je suis en colère contre ce virus qui nous prive de nos espaces de spiritualité collective, de notre communion dominicale. Comme beaucoup d'autres catholiques, la messe de la Toussaint a été ma dernière messe physique avant le reconfinement. J'y ai assisté avec bonheur dans une paroisse de campagne, en Bretagne, loin des contingences métropolitaines. En repartant, un chant a résonné dans ma tête : « Pour un monde nouveau, pour un monde d'amour, et que viennent les jours de justice et de paix ! »

Tradis et collectifs pseudo-citoyens

C'est donc l'esprit apaisé que je suis entré dans ce deuxième confinement. J'en mesure le privilège. Et soudain, voilà que des soldats du Christ envahissent les parvis des cathédrales des grandes villes, de Versailles à Nantes ! « Rendez-nous la messe », revendiquent fièrement ces braves défenseurs de la « liberté de culte », dans leur belle tenue du dimanche, revêtant pour certains un gilet fluo qui ne trompe personne, pour d'autres un drapeau tricolore frappé du Sacré-Cœur de Jésus. Qui sont ces gens ? En ce qui concerne la masse des participants, il est encore trop tôt pour le dire, des sociologues y travaillent sûrement déjà. Les principaux groupes structurés qui organisent ces rassemblements sont, eux, bien identifiés. Il y a bien sûr nos intégristes préférés de Civitas, héritiers du maurrasso-pétainiste Jean Ousset, aujourd'hui meilleurs amis de Jean-Marie Le Pen et d'Alain Soral. Eux ne font pas dans la dentelle. Sur leur compte Twitter, ils appellent à la mobilisation en citant le contre-révolutionnaire Louis de Bonald : « La Révolution française a commencé par la déclaration des droits de l'homme : elle ne finira que par la déclaration des droits de Dieu. » Chez les lefebvristes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), on appelle à une « croisade » pour récupérer « la messe et les vocations, nos trésors ». Il est certain qu'en matière de trésors, ces éternels contempteurs de Vatican II s'y connaissent. Sur un terrain officiellement moins anti-Vatican mais tout aussi traditionaliste, on trouve encore l'association Notre-Dame de Chrétienté, proche de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, scission de la FSSPX, et qui organise chaque année le pèlerinage de Chartres, fréquenté par Marion Maréchal.

Crédit photo : Compte Twitter de Civitas Crédit photo : Compte Twitter de Civitas

La narration de ces traditionalistes est toute trouvée : la République persécute les chrétiens, les gouvernants maçonniques profitent de la pandémie pour s'en prendre à l'Église. Les millions de chrétiens réellement persécutés chaque année, de la Corée du Nord au Nigeria, apprécieront certainement. Certes, à leurs côtés, il y a quelques structures informelles qui semblent sortir du néant. Par exemple, « Objectif messe », créé par des étudiants parisiens qui ont fait leur coup d'essai à Versailles la semaine dernière, promu par le site favori de l'extrême droite catholique, Le Salon beige, et dont les premiers abonnés sur Twitter sont des dizaines de militants de l'Action française, présents dans les manifestations organisées par ce collectif. Sûrement un hasard ! À Toulouse, l'étudiante à l'initiative de la pétition « Pour la messe » est fidèle d'une église de la FSSPX. Bref, on nous refait le coup des collectifs pseudo-citoyens, on commence à y être habitués - on se souvient par exemple du grand débat national ou des soi-disant Gilets jaunes catholiques.

Évêques ultraconservateurs

Ces gens-là, je ne leur ferai pas l'honneur de ne pas les considérer comme des frères en Christ, de mettre en doute la sincérité de leur foi, bien que celle-ci cache souvent des intérêts politiques. Mais il faut être aveugle pour ne pas voir que ces manifestants ne sont pas représentatifs du peuple des catholiques de France. Je comprends désormais ce qu'ont pu ressentir certains catholiques pendant La Manif pour tous, cette dérangeante impression que l'on parle à notre place. Je n'ai pas vécu cet épisode en tant que catholique mais on me l'a raconté à de nombreuses reprises, jusqu'au cœur de la Conférence des évêques. Les évêques qui soutiennent le plus ardemment les manifestants sont d'ailleurs, pour l'essentiel, les mêmes qui se posaient en guides spirituels des opposants à la loi Taubira. Le plus connu était récemment dépeint comme un « évêque libre » par Le Figaro. Il est surtout celui qui a uni en son diocèse les charismatiques et les traditionalistes, franges les plus droitières de l'Église. Même au sein de l'épiscopat, ces évêques ultraconservateurs représentent une minorité embarrassante. « Il a une aura et une influence dans l’épiscopat, même si l’épiscopat s’en méfie », me confiait il y a peu un universitaire catholique reconnu à propos de l'un deux. Cette poignée d'évêques a donc décidé de s'allier à des groupes qui, plus ou moins ouvertement, passent leur temps à cracher leur venin sur notre pape François, tantôt trop « communiste », tantôt trop « immigrationniste ». Celui-ci a d'ailleurs demandé aux croyants, pas plus tard que la semaine dernière, de « faire très attention aux prescriptions des autorités politiques et sanitaires afin de nous protéger de cette pandémie ». Ce seul fait doit interpeller la conscience de chaque catholique.

Les médias ont évidemment une responsabilité énorme dans cette situation. C'est un scénario somme toute assez classique : bien que minoritaires, les plus conservateurs, parce qu'ils sont structurés, bruyants, épousent un discours victimaire, parce qu'ils ont une puissance politique et financière qui dépasse leur seul nombre, sont ceux à qui l'on tend le plus le micro. Il y a bien quelques évêques qui, pudiquement, expriment leurs réserves. Il est d'ailleurs intéressant de noter que certains, à Amiens ou à Arras par exemple, sont à la tête de diocèses parmi les plus populaires de France, comprenant en leur sein des zones postindustrielles sinistrées, où l'Église est habituée à jouer précisément son rôle d' « hôpital de campagne ». Sans doute, si leur parole était libre, certains évêques se prononceraient-ils avec davantage de fermeté, comme nous l'a montré l'excellent livre d'entretien des journalistes de Golias Hebdo avec un évêque anonyme, Les confessions de Mgr X.

Faire entendre d'autres voix

Cette « deuxième guerre de la messe », comme la nomme mon estimée consœur Bernadette Sauvaget, nous dit aussi toute la déconnexion dont font preuve certaines élites catholiques qui s'autoproclament gardiennes de la Tradition. « Hors des grandes villes, beaucoup de catholiques n'ont déjà plus accès à la messe, car le nombre des prêtres déclinesouligne la sociologue Céline Béraud, interrogée par La Croix. Une partie du public âgé ne peut pas revenir car fragile. N'y a-t-il pas ici une minorité qui politise un combat pour défendre la place du catholicisme français face aux pouvoirs publics ? » Je ne me risquerai pas à parler de majorité silencieuse. D'ailleurs, il est tout à fait possible qu'une majorité de catholiques soutienne ces manifestations, même si j'en doute. C'est en tout cas un sujet éminemment clivant, qui renvoie à notre conception de l'Église, de la foi, du cléricalisme. Écoutons plutôt la sagesse du Saint-Père : « Lorsque de petits groupes se créent au sein du peuple de Dieu, ceux-ci pensent être de bons chrétiens, peut-être même qu’ils sont de bonne volonté, mais ce sont de petits groupes qui ont privatisé le salut. »

Parallèlement, d'autres voix, éparses, se font timidement entendre dans le peuple de Dieu. « Il est urgent que la hiérarchie catholique se démarque de cette frange identitaire qui la discrédite ! » demande la bibliste Anne Soupa. Il y a dix jours, Monique Baujard et Anne-Marie Pelletier s'élevaient dans une tribune pour La Croix contre « les étroitesses, qui voudraient qu’il n’y ait de vie chrétienne qu’à fréquenter les églises selon les protocoles du temps ordinaire ». Un prêtre auxerrois s'inquiète, de son côté, du « nombre de malades et de morts qui augmente sous le regard assez froid de tant de complotistes qui demandent la messe et se sentent victimes d’une affreuse tentative de musellement des catholiques de France ». Sœur Michèle Jeunet propose sur son blog des alternatives à la messe pour célébrer une liturgie en famille, avec des amis ou des voisins. Pour ma part, face à la fétichisation à outrance d'édifices de pierre, je pense à la réponse du Christ à la Samaritaine qui lui demande justement où il convient de célébrer : « L’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. » Nous sommes nombreux, parmi les catholiques de France, à ne pas nous reconnaître dans ces manifestations organisées par des groupes radicaux qui ne nous représentent pas. « Rendez-nous la messe », clament les prieurs de rue. Je leur réponds : rendez-nous notre Église !

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