Qui finance La Manif pour tous ?

Depuis 2012, l'association La Manif pour tous organise des marches à plusieurs centaines de milliers d'euros. Où trouve-t-elle les fonds nécessaires ? Derrière le mythe des "petites rivières qui font les grands fleuves" se cachent d'autres réalités : associations subventionnées, mécènes et rencontres avec le pouvoir religieux et financier russe.

Après l'adoption en conseil des ministres, à l'été 2019, du projet de loi bioéthique censé notamment ouvrir la PMA à toutes les femmes, La Manif pour tous a opéré un rebranding en règle en fondant avec seize autres associations un "ensemble d'associations partenaires" - selon les termes des organisateurs - baptisé "Marchons Enfants !" Finie la vague rose et bleue de 2012 et 2013, place aux drapeaux verts et rouges. Mais la logistique reste toujours aussi importante : en janvier 2020, si La Manif pour tous ne prenait pas en charge la centaine de cars et TGV prévus pour faire venir les sympathisants habitant en région à Paris, elle finançait les tracts, affiches, panneaux, pancartes, drapeaux, banderoles, chars, T-shirts, talkies-walkies ou encore le podium où se tenaient les prises de parole au départ et à l'arrivée de la marche.

Si, en 2013, l'organisation des manifestations avait pu coûter jusqu'à 700 000 euros, la voilure a dû être réduite "pour des raisons de budget", affirme la présidente de l'association Ludovine de La Rochère, qui estime "à la louche" le coût de la manifestation d'octobre 2019 à "moins de 400 000 euros". Comment couvrir ces frais, toujours conséquents ? À ce jour, La Manif pour tous n’a publié ses comptes qu’une seule fois, en juin 2014, pour la période qui s'étend du 22 octobre 2012 au 31 décembre 2013. On y apprend que, sur 4,3 millions d’euros de recettes, 1,5 million provient de la collecte organisée à la fin de chaque manifestation.

Ludovine de La Rochère à la manifestation "Marchons Enfants !" du 19 janvier 2020 à Paris. © Peter Potrowl Ludovine de La Rochère à la manifestation "Marchons Enfants !" du 19 janvier 2020 à Paris. © Peter Potrowl

"En 2013, La Manif pour tous s'est fait un trésor de guerre avec les dons", explique le politologue Yann Raison du Cleuziou, auteur d'Une contre-révolution catholique : aux origines de La Manif pour tous (Seuil, 2019). L'efficacité du système de collecte s'expliquerait en partie, d'après lui, par la "culture du don importante" qui existe "dans l'univers catholique". Mais ce n'est pas tout. En dehors de ces grandes mobilisations, l’association a reçu plus de 1,6 million d'euros de dons en 2012 et 2013. "Les chèques arrivaient par flopées, se souvient Virginie Tellenne, à l'époque porte-parole de La Manif pour tous avant d'en être écartée, et sa figure la plus médiatisée sous le pseudo de "Frigide Barjot". Au départ, le siège était chez moi, rue de la Fédération, jusqu'à la manif du 24 mars 2013. Ensuite ça partait chez le trésorier." Elle précise que ces chèques étaient ceux des "militants lambda", pas des "gros donateurs", dont elle ignore l'identité.

De vieux réseaux subventionnés

Bien sûr, La Manif pour tous n'est pas sortie du néant. Au moment de se lancer en 2012, le collectif compte parmi ses membres fondateurs des structures bien implantées qui peuvent s'appuyer sur des réseaux solides depuis plusieurs décennies. La plus importante existe depuis 1905 : il s'agit de la Confédération nationale des Associations familiales catholiques (AFC).  Elle dit sur son site regrouper 350 associations membres et 30 000 familles adhérentes. Selon une enquête réalisée par Yagg et Mediapart, elle serait très proche du Vatican. Il y a ensuite Alliance VITA, créée par Christine Boutin en 1993 avant le pacs, connue principalement pour demander des "politiques alternatives" à l'interruption volontaire de grossesse. Enfin, Familles de France, créée en 1947, totalise comme les AFC plusieurs dizaines de milliers de familles adhérentes. Si elle était aussi membre fondateur de La Manif pour tous, elle ne prend pas part, d'après Ludovine de La Rochère, à "Marchons Enfants !"

Parmi les "grands réseaux structurants" de La Manif pour tous, Virginie Tellenne ajoute la Fondation Jérôme Lejeune, anti-avortement là encore. Bien que celle-ci n'ait pas de lien formel avec La Manif pour tous, la présidente du collectif anti-loi Taubira, Ludovine de La Rochère, en était à l'époque des premières manifestations la chargée de communication. Cette dernière affirme que la Fondation Jérôme Lejeune n'a "jamais" contribué financièrement aux mobilisations. Ces quatre structures sont reconnues d'utilité publique, ce qui leur permet de faire bénéficier leurs donateurs d'une réduction fiscale. Alliance VITA a ainsi reçu d'après ses comptes, en 2017 comme en 2018, plus de 2 millions d'euros de dons et legs. La Fondation Jérôme Lejeune grimpait quant à elle au-delà de 12 millions d'euros de dons et legs en 2018.

En outre, certaines de ces associations touchent aussi des subventions de Villes ou de Départements, au montant parfois très élevé. Familles de France s'est ainsi vu octroyer, par exemple, une subvention de 2 000 euros de la Ville de Lille en 2017 et 3 600 euros du Département d'Eure-et-Loir en 2014 ; pour les Associations familiales catholiques, 20 000 euros de la Neuilly-sur-Seine en 2015, 30 000 euros d'Asnières et jusqu'à 78 342 euros du neuvième arrondissement de Paris en 2016. Ces deux associations totalisent chaque année plusieurs centaines de milliers d'euros de subventions publiques. En théorie, elles servent à l'accompagnement à la parentalité ou à l'information des consommateurs. Toutefois, en l’absence de suivi, difficile d'être certains qu’elles n’ont pas pu financer les manifestations. Ces subventions ont à tout le moins représenté pour ces associations autant d'argent qu'elles n'ont pas eu à récolter pour financer La Manif pour tous.

Mécènes catholiques

Le récit officiel de La Manif pour tous voudrait que ses ressources soient constituées uniquement de petits donateurs. "Nous ne sommes pas soutenus par des grands donateurs, c'est vraiment une multitude de personnes, soutient Ludovine de La Rochère. Ce sont vraiment les petites rivières qui font les grands fleuves." C'est vrai si l'on s'en tient à l'association en elle-même. Pour l'année 2012-2013, le montant moyen du don était de moins de 80 euros et le plus gros versement s'élevait à 10 000 euros. Toutefois, durant cette période, des antennes locales reçoivent ponctuellement d'autres soutiens, au montant bien plus élevé, qu'on ne retrouvera pas dans les comptes de 2014.

Dans une émission d'Envoyé spécial, sur France 2, diffusée le 10 janvier 2013 à la veille de la deuxième marche, un bénévole reçoit un appel d'un mécène, qui promet 60 000 euros pour permettre au cortège lyonnais de monter à Paris en TGV. Son identité restera secrète. De la même façon, en avril 2013, dans un article de Nice-Matin, une militante du collectif "La Manif pour tous 06" confie que l'antenne locale reçoit le soutien de mécènes et d'entreprises de la région pour financer sa logistique, avec parfois des "versements à quatre zéros".

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Qui sont ces mystérieux mécènes qui peuvent se permettre de tels versements ? Le 16 janvier 2013, Le Canard enchaîné évoque le "discret appui de riches hommes d'affaires comme Claude Bébéar, ex-patron d'Axa". Toujours président d'honneur du groupe d'assurance, fondateur du très libéral Institut Montaigne, l'homme de 85 ans était présenté dans un livre en 1993 comme "ami de l'Opus Dei et proche des charismatiques" - des milieux catholiques très conservateurs. Fidèle de François Fillon, il va pourtant soutenir officiellement Emmanuel Macron pour l'élection présidentielle de 2017. Quatre ans plus tard, le magazine Capital tire le portrait d'Henri de Castries. Ex-patron d'Axa lui aussi, actuel président de l'Institut Montaigne, ce soutien affirmé de François Fillon a loué le bilan "globalement positif" de la première année au pouvoir d'Emmanuel Macron. Dans le magazine économique, au détour d'un paragraphe, un "ancien camarade de promotion" d'Henri de Castries, anonyme, glisse : "Il est monstrueusement à droite sur les questions de société, sur l’école. C’est l’un des financeurs de La Manif pour tous."

"Je suis méfiant vis-à-vis de ces rumeurs, dont une partie s'inscrivent dans une démarche de délégitimation faute de preuves, tempère le politologue Yann Raison du Cleuziou. En 2012 et 2013, il y a eu des rumeurs de financements de la part de Vincent Bolloré. Ça ne serait pas surprenant, mais en même temps... C'est exactement le même problème que les financements de Marion Maréchal. C'est ultra-verrouillé et on comprend très bien pourquoi." En février 2015, La Manif pour tous a obtenu le statut de groupement politique. Si les dons sont défiscalisés à 66 % dans la limite de 20 % du revenu imposable, ils sont désormais plafonnés à 7 500 euros par an.

L'ombre du pouvoir russe

La Manif pour tous aurait-elle bénéficié de soutiens venus de l'étranger ? L'hypothèse n'est pas aussi absurde qu'il y paraît. Dans le documentaire Guerre de l'info : au cœur de la machine russe (ARTE, 2018), le journaliste Paul Moreira rencontre Konstantin Malofeev, milliardaire proche du pouvoir à la tête de la plus grande fondation privée de Russie, Saint-Basile-le-Grand, chrétienne orthodoxe. L'oligarque "raconte comment il a soutenu financièrement certains mouvements comme La Manif pour Tous, contre le mariage gay", comme l'indique le site de la société de production Premières Lignes. "Il s'est bien gardé de me donner des détails précis sur le cheminement de l'argent, développe le journaliste. Mais il a confirmé les soutenir." Le documentaire révèle un don à Fabrice Sorlin, catholique d'extrême droite mobilisé contre le projet de loi Taubira mais n'ayant pas joué de rôle officiel dans La Manif pour tous.

Cependant, fin 2014, Alexey Komov, bras droit de Konstantin Malofeev, était l'invité d'honneur d'une table ronde intitulée "Si tu veux la paix, défends la famille", organisée dans le 16e arrondissement de Paris par les AFC, un des principaux réseaux militants de La Manif pour tous. Le même Alexey Komov est le représentant russe du World Congress of Families, organisation de la droite chrétienne américaine qui s'oppose au mariage pour tous dans le monde entier et compte parmi ses principaux financiers Konstantin Malofeev. Fabrice Sorlin en est le représentant français.

Quelques mois plus tôt, en mars 2014, Rue89 avait révélé l'invitation par l'Église orthodoxe russe d'une délégation "assez représentative de la sensibilité désormais aux commandes de La Manif pour tous" à Moscou, avec des visites prévues au Parlement et dans plusieurs ministères. Dans la délégation, outre Monseigneur Marc Aillet, l'évêque de Bayonne, on trouve notamment Caroline Roux, déléguée générale adjointe d'Alliance VITA, présentée par l'Église orthodoxe comme "principale structure de l'organisation française Manif pour tous". Elle compte encore aujourd'hui parmi les cadres plus actifs du mouvement "Marchons Enfants !" Est aussi du voyage Grégor Puppinck, directeur de l'European Center for Law and Justice, lobby proche de La Manif pour tous qui est en fait l'antenne européenne de l'American Center for Law and Justice, fondée par le pasteur-businessman évangélique Pat Robertson.

Avant la rencontre à Moscou, organisée par Grégor Puppinck lui-même, un représentant du Patriarcat estime que La Manif pour tous attend "notre intérêt et des mesures concrètes pour développer la coopération afin de protéger la morale chrétienne". Cette coopération serait-elle allée jusqu'à un soutien financier ? Ludovine de La Rochère assure que non : "Jamais aucun homme d'affaires russes ne nous a soutenus. Ce sont des fantasmes. On n'a reçu aucun gros don de l'étranger."

 

Nota bene : Réagissant à la publication de cet article, la maire de Lille Martine Aubry a indiqué, dans un courrier daté du 25 août 2020, avoir "pris connaissance du lien qui serait établi entre le mouvement La Manif pour tous et l'association Familles de France". Quant à la subvention d'un montant de 2 000 euros à l'antenne lilloise de Familles de France en 2014, 2016, 2017 et 2018, elle a tenu à préciser : "Cette subvention visait une action très concrète d'aide et d'accompagnement de personnes ayant des difficultés dans la gestion de leur budget ou étant en situation de surendettement. La bonne tenue de ces actions a été contrôlée par la Ville. Cette action ayant été arrêté par Familles de France en 2019, aucune subvention ne lui a été versée depuis."

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