Le pape, l'homosexualité, Fratelli tutti: regard d'un jeune chrétien

L'encyclique du pape François « Fratelli tutti » puis ses propos en faveur des unions civiles pour les couples de même sexe ont beaucoup fait réagir. Je ne prétends pas ici en livrer une analyse. Je veux simplement donner mon sentiment en tant que catholique timidement pratiquant depuis peu, en tant qu'homme qui aime les hommes. Je veux simplement témoigner, comme le fait tout chrétien.

À l'Assomption dernière, j'ai franchi pour la première fois les portes d'une église pour assister librement à une messe, dans une petite paroisse en Bretagne. J'en avais déjà fait des dizaines pour des baptêmes, des mariages, des obsèques, plus récemment des reportages. Ce 15 août 2020, c'était la première fois, cependant, que j'y allais guidé par ma foi et ma soif de découvrir l'Église. Hormis un père de famille aux cheveux gominés, chemise blanche sans un pli et pull sur les épaules, flanqué d'une ribambelle d'enfants, que je sais appartenir à une certaine bourgeoisie catholique, je n'y ai vu que des gens ordinaires. Comme, je pense, on en trouve dans la plupart des paroisses de campagne. Parce que nous étions en Bretagne, j'y ai vu aussi des maquettes de trois-mâts surplombant la nef et des trentenaires en sandales. Parce que nous célébrions la Vierge, j'y ai entendu le récit émerveillé des paroles du Seigneur que Marie rapporte à Élisabeth dans l'Évangile selon Luc : "Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides." Voilà pour le récit de ma première messe en tant que croyant libre.

J'y suis retourné plusieurs fois depuis, dans différentes églises parisiennes. Jamais je n'y ai entendu une seule référence à la morale chrétienne sur la famille, au mariage comme union sacrée d'un homme et d'une femme, que je sais faire partie de l'anthropologie chrétienne. Je n'en ai retenu que des messages de fraternité et de compassion. Pourtant, chaque fois que je m'approche de l'entrée d'une église, je ne peux m'empêcher de trembler un peu, de guetter les regards des fidèles, effrayé à l'idée qu'ils puissent transpercer mes pensées et y trouver les messages que j'ai échangés la veille sur des applications de rencontres avec des inconnus. Même si j'ai été élevé dans une famille sans religion, le rapport des chrétiens à l'homosexualité a rythmé ma vie, par petites touches. Lorsque, alors que La Manif pour tous envahissait les rues de Paris, j'entendais mes jeunes cousins dans le Sud-Ouest dire que "ces gens-là, ils ne s'aiment pas comme nous". Lorsque, ces dernières années, j'ai été amené presque par hasard à enquêter avec un ami et confrère journaliste sur le rapport du christianisme à l'homosexualité, m'interrogeant sur la manière des différentes églises chrétiennes d'aborder cette question, sur ce qu'en dit la Bible - il y a de nombreux débats théologiques mais je retiens surtout que Jésus n'en parle jamais dans les Évangiles. Lorsque, découvrant notre travail d'enquête, Dieu est amour, une cousine m'accusait de trahir le nom de mon arrière-grand-père. Lorsque, très récemment, une fervente catholique m'expliquait avec toute la douceur et les pincettes du monde que Dieu avait mis au cœur de sa Création la complémentarité entre l'homme et la femme et que les homosexuels n'accomplissent pas cette complémentarité.

Un peuple de croyants

Certains de mes proches se sont étonnés que je veuille faire partie d'une Église dont j'ai découvert ces dernières années une des faces les plus sombres, celle qui prétend "guérir" les homosexuels, en tentant par tous les moyens de les orienter vers le sexe opposé ou en proposant des groupes de soutien calqués sur les Alcooliques anonymes pour les aider à demeurer dans l'abstinence sexuelle. C'est vrai, j'ai rencontré des homosexuels, jeunes ou moins jeunes, dévastés par ces "thérapies de conversion" qui taisent leur nom. Certains ont gardé une foi inébranlable, d'autres non. Pour répondre aux inquiétudes de ces proches, je leur ai répondu que l'Église n'est pas qu'une hiérarchie, un dogme, qu'elle est aussi un peuple de croyants aux idées très diverses. Ces dernières années, pris dans un engrenage qui me dépasse, poussé par une curiosité croissante, j'ai aussi rencontré des "chrétiens inclusifs", engagés depuis des décennies pour faire une place aux homosexuels dans l'Église, des religieuses abusées par des clercs demandant courageusement réparation, des prêtres ouvriers, des chrétiens militant pour l'écologie et bien d'autres.

Au fil de ces rencontres, je découvre une Église à mille lieues d'une certaine élite bourgeoise recroquevillée sur la défense d'une morale conservatrice millénaire - celle que je voyais à la télévision pendant les manifestations contre la loi Taubira ou dans le Sud-Ouest dans ma famille. Des personnes que je me sens presque obligé d'admirer et dont je partage l'essentiel des convictions. J'ignore quelle proportion de l'Église elles représentent et le savoir m'importe peu. Ce que je sais, c'est qu'à l'église, je n'ai croisé aucun regard de jugement, même lorsque je me trompe dans les paroles des prières, même quand je reste assis à ma place pour la communion. À vrai dire, personne ne me regarde, sauf pour me donner la paix du Christ - sans contact physique, Covid-19 oblige. En revanche, j'ai trouvé un apaisement profond qui me permet de m'oublier l'espace d'un dimanche matin, d'oublier mon propre corps et de me sentir fondre dans un corps plus grand, celui de l'Église, peut-être même celui de l'humanité.

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Début octobre, lorsque l'encyclique du pape François Fratelli tutti a été publiée, je l'ai lue immédiatement. En buvant un thé et en écoutant Dalida, comme je lirais un essai de Murray Bookchin ou un roman d'Abdellah Taïa, c'est-à-dire avec délectation. Je l'ai évidemment lue à l'aune de mes propres idées politiques, avec l'espoir d'y trouver une ressource intellectuelle et spirituelle nouvelle. Peut-être qu'il s'agissait de biais de confirmation, en tout cas j'y ai lu une critique très dure de la mondialisation libérale, non pas au nom d'un repli identitaire mais d'une fraternité universelle et d'une compassion avec les plus démunis. J'ai noté sur mon carnet des passages qui me touchaient profondément comme ils toucheraient toute personne soucieuse de la justice sociale : la critique du "dogme de foi" du néolibéralisme, ses "notions magiques" de "ruissellement" ou de "retombées", la conviction que "la grande question, c'est le travail" ou encore la condamnation de tout fondamentalisme religieux. Pour résumer, j'y ai trouvé une contribution majeure à une possible troisième voie entre le libéralisme qui règne en maître et ce que le souverain pontife appelle "populisme", que je préfère pour ma part qualifier de national-conservatisme. J'ai scruté les réactions des chrétiens : certains estimaient que tout cela avait déjà été dit par les papes précédents, d'autres s'opposaient frontalement à un message qu'ils trouvaient trop à gauche, d'autres étaient d'accord avec moi. En somme, un peuple de croyants aux idées diverses.

Apaiser la culpabilité

Quand j'ai appris, mercredi 21 octobre, d'un ami catholique et homosexuel - dans cet ordre car "Jésus avant tout", me dit-il - que le pape François s'était exprimé dans un documentaire en faveur des unions civiles pour les couples de même sexe, j'ai exulté. J'ai su immédiatement que ces propos étaient historiques. J'ai pensé à ce verset de l'épître aux Galates, découvert grâce à la directrice de Témoignage chrétien Christine Pedotti, qui résume à mes yeux l'universalisme chrétien : "Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ." Là encore, les réactions qui ont suivi ont été très diverses. Certains journalistes dans des médias chrétiens ont tenté d'en minimiser la portée en rappelant qu'il avait déjà exprimé une telle opinion quand il était archevêque de Buenos Aires. Les plus conservateurs ont accusé le pape de remettre en cause le magistère et ont rappelé opportunément que cette prise de parole ne s'inscrivait pas dans le cadre de l'infaillibilité pontificale. Mais j'ai surtout vu beaucoup de joie, de gratitude envers le pape François. De la part de chrétiens, de non chrétiens, homosexuels ou pas, convaincus comme moi que quelque chose avait bougé. Que, certes, le catéchisme de l'Église catholique, qui condamne les actes homosexuels, "intrinsèquement désordonnés", et invite les homosexuels à s'abstenir de toute relation sexuelle, ne risquerait pas de changer de sitôt.

Mais convaincus que les homosexuels croyant au Christ dans le monde entier avaient entendu ce message, selon lequel "les homosexuels sont enfants de Dieu et ont droit à une famille". Que, quelle que soit l'interprétation théologique, politique ou historique de cet entretien, ces mots parleraient au cœur de nombreux chrétiens, notamment les plus jeunes, leur épargneraient, je l'espère, des souffrances inutiles. C'est Anthony Favier, catholique homosexuel engagé et membre du comité de rédaction de Témoignage chrétien, qui le dit le mieux : "Énormément de catholiques homosexuels ont une culpabilité disproportionnée sur la question des mœurs et les propos du pape, même s’ils ne changent pas la donne, représentent un réconfort énorme pour les personnes en souffrance." Je peux en témoigner. La prochaine fois que je franchirai le seuil d'une église, j'en suis certain, je tremblerai un peu moins, je me sentirai un peu moins pécheur - même si je suis profondément convaincu que l'homosexualité n'a rien d'un péché -, je prendrai place parmi les croyants l'esprit un peu plus apaisé.

 

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