Pour une déconstruction du "problème" des migrants

Notre tout nouveau ministre de l’intérieur, Gerard Collomb, évoquant la théorie de « l’appel d’air », l’action d’un groupe identitaire tout près de mon village natal pour protester contre la conversion d’un hôtel F1 en centre d’accueil de migrants, des commentaires Facebook dénués d’humanisme et de tolérance (pour changer), il n’en fallait pas plus pour que je me mette à écrire.
  • Notre tout nouveau ministre de l’intérieur, Gerard Collomb, évoquant la théorie de « l’appel d’air », l’action d’un groupe identitaire tout près de mon village natal pour protester contre la conversion d’un hôtel F1 en centre d’accueil de migrants, des commentaires Facebook dénués d’humanisme et de tolérance (pour changer), il n’en fallait pas plus pour que je me mette à écrire. Mon taux d’indignation par litre de sang était trop élevé pour taire ce que j’avais sous la main.

Ce que je vous propose ici, paraîtra peut-être pour certains barbant, car, tiré d’un travail que j’ai réalisé au cours de mon année universitaire. Il s’agissait de traiter de formes de mobilisations. Je me suis pour ma part pencher sur la situation des migrants ces dix dernières années. Il y a tant à raconter. Et, si j’avoue être indigné c’est que je suis touché. Si je suis touché je suis obligé de plancher sur le sujet en prenant position.

Je vous épargnerai l’argumentaire plaçant la France dans une position coupable et redevable envers ces mêmes « étrangers », car l’on me renverra par dualisme aux apports des occidentaux dans ces régions. Là d’où vient cet autrui, aujourd’hui rejeté. Pourfendez celui qui prône le « temps béni des colonies » par un argument d’autorité : l’ethnocentrisme. L’on peut généralement accoler ce formidable concept anthropologique a toutes personnes dotées d’un esprit quelque peu étriqué, ou du moins… Ethnocentré.

Depuis la Convention de Genève de 1951 tout Homme bénéficie du droit individuel et universel a la protection. Ce droit entraîne des évolutions juridiques sur le terme de « vulnérabilité ». Ces évolutions changent l’assistance et l’évaluation de ces populations requérants l’asile. L’idée de définir des individus comme « vulnérable » est un phénomène en pleine expansion depuis le XIXème siècle. Ayant avant tout un objectif policier qui est le « maintien de l’ordre », le contrôle de l'espace public. Ce terme sert donc à designer des « masses errantes » qu’il faut contrôler. Ce processus d’identification des « vulnérables » par le biais d’expertises (médicales, associatives…) est aujourd’hui encadré par la législation.  Il peut ainsi donner lieu à un accès à certains droits et prestations sociales visant à garantir un niveau de vie décent. Cette évolution dans le droit juridique est le fruit du travail d’une mobilisations d’acteurs (souvent associatifs) qui inclus inévitablement un processus de sélection (par expertises, questionnaires, dossiers administratifs...), et donc de contrôle[1].

Se pose alors la question de la qualification de ces « étrangers ». En effet, les termes d’« immigrés », d’ « exilés », de « réfugiés », de « demandeurs d’asile », de « migrants », d’ « émigrants » découlent sur des protections juridiques et sociales différentes, ainsi que sur des conceptions variables de ces individus-là. Autrefois perçus comme des « indigènes », l’ère postcoloniale dans laquelle nous vivons a dévalorisé ces derniers qui ne sont maintenant plus que des « immigrés ».  A cet « étranger » s’oppose par ailleurs souvent la xénophobie. Emanant des gouvernements, des médias ou des populations, elle reprend souvent cette idée du « faux refugié ». Cette conception résulte de « nécessités de protection pour soi, justement contre cet autre devenu menaçant » (Didier Fassin). Annie Collovald et Estelle d’Halluin parlent alors d’ « Advoing blame politics »[2]. D’après ce concept, les politiques publiques anticiperaient et intègreraient les critiques possibles à leur encontre (bien souvent celles de l’extrême droite), et ajusteraient donc leurs actions en fonction de ces dernières. Cela n’a pas grand-chose d’étonnant lorsque l’on sait que les politiques prennent la plupart du temps des décisions dans l’optique d’être réélu. Il n’y a donc généralement peu ou pas de prise de risques effectuées.  Seuls comptent les prises de positions des concurrents.

Didier Eribon ainsi qu’Olivier Tonneau (dans un excellent billet intitulé « Face au Front National : réponse aux pompiers pyromanes qui ont voté Macron ») mettaient en garde contre ces politiques libérales qui feraient monter l’extrême droite. Il n’est pas difficile de comprendre que si l’on entretient la misère sociale, voire en ce qui nous concerne que l’on laisse s’accroître les inégalités sociales, l’on pousse au vote d’un parti ayant récupéré pour la forme, la sémantique d’une gauche populiste tel que l’on la connaissait lors de l’âge d’or des syndicats, avec cependant, pour fond quelque chose de bien plus sombre et grêle, bien loin de la justice sociale prôné par les véritables idéaux de gauche. A cela s’ajoute une politique sécuritaire toujours plus rigide (Etat d’urgence), digne d’un Charles Pasqua. Le traitement des migrants semble suivre les mêmes grandes lignes de ces politiques, qui, ont dans l'ensemble leur cohérence.

 Il n’est pas abusif de parler de politiques exclusives à l’égard de ces populations… Les frontières sont fermées en raison d’une crainte de ce que l’on appellerait un phénomène d’ « appel d’air ». Ce sont les termes employés par M.Collomb il y a quelque jour (ce n’est pas le premier et ce ne sera pas le dernier soyez en certains) . Ce « climat de suspicion » que politiques et médias ont fait et font encore planer sur les « sans papiers » est en partie dû à l’augmentation de la menace terroriste durant ces dernières décennies. Combiné à la pression de l’extrême droite, le gouvernement en place se range du côté de ce qu’il décrète être « l’opinion publique » (mais l’opinion publique…ça n’existe pas ![3]) et ne cherche alors pas d’alternatives à la fermeture des frontières. La « politique des guichets » consisterait donc à renforcer le pouvoir discrétionnaire des administrations chargées de l’immigration. Le contrôle qu’effectuent les administrations aurait pour but de saper les droits des étrangers afin qu’ils ne constituent pas une menace économique, politique et sociale (l’on pourrait parler de « cryptocratie »). En effet, sous couvert de « lenteurs administratives » propres à nos bureaucraties, les administrations publiques entretiennent les sans-papiers dans un état d’insécurité juridique permettant alors leur docilité. Le recours aux mariages blancs ou encore à la fausse paternité semble alors être pour certains, le seul moyen de bénéficier des droits qu’ils souhaitent acquérir faisant ainsi prospérer cette « culture de la méfiance ».

Il est intéressant de voir que la crainte d’une uniformisation des cultures au profit d’une culture « globalisée », et donc, d’une perte d’identité[4] (au sens distinctif du terme), est une peur souvent exprimée par les figures de proues des partis et mouvements d’extrême droite. Cette piste est un point de départ si l’on cherche à expliquer ce macro-climat xénophobe.

Les « migrants » et « clandestins » sont donc assujettis à un traitement exceptionnel. L’intervention urgentiste humanitaire, ainsi que l’encadrement policier et militaire ces dernières années est en effet une action exclusive menée par les gouvernements européens. Michel Foucault (1997) développe le concept de « bio-pouvoir[5] » comme un « ensemble d’instruments de pouvoir informés par des connaissances spécifiques appliquées a des populations. ». Cette notion est très pertinente dans le cadre de l’étude du traitement réservé aux populations migrantes. Cette « technologie de pouvoir » nourrie de savoirs experts, installe, si elle est généralisée une société dite de « contrôle ». Depuis la fin de la guerre froide, l’ensemble des populations occidentales mettent en place des politiques d’hostilités à l’égard des « étrangers ». L’on contrôle, cantonne, puis expulse. La gestion de la crise des migrants en est la parfaite illustration. Le problème étant que nos sociétés démocratiques sont incompatibles avec le champ d’action du biopouvoir, qui tient en marge le champ d’action démocratique.

 Jerome Valluy[6] explique qu’il se produit une dégradation historique du droit d’asile. Aujourd’hui les répulsions politiques mènent à des « politiques post-asilaires », ainsi que des « politiques d’aide au retour », qui sont en tout et pour tous des politiques anti-migratoires. Sous prétexte d’intentions humanitaires nous assistons à une véritable instrumentalisation de l’action sociale et humanitaire à destination des réfugiés qui entraine une marginalisation sociale éthique et géographique des exilés.  J.Valluy parle de l’Europe comme d’un « empire du rejet ». Cette « culture » de la relégation des populations Africaine s’étend depuis ces dernières décennies aux populations pauvres.

L’exemple du traitement réservé aux Roms en France[7] permet d’attester de la validité de ce postulat (et je vous renvoie aux déclarations de l’ex premier ministre « socialiste »[8]). En effet, ces populations paupérisées, sont ethnicisées et stigmatisées. Frappées d’illégitimité sociale, elles connaissent d’énormes difficultés à s’intégrer (cantonnement aux marges des villes) en raison de la racialisation et des stéréotypes véhiculés par les médias et les politiques (par exemple, l’on accuse les victimes d’inégalités de les produire). En plus de se déresponsabiliser, l’Etat entrave leur intégration sociale.

Le « problème » des migrants s’est complexifié de par l’augmentation des flux migratoires, et la multitude d’acteurs gravitants autour. Concernant Calais, il reste toujours le dernier rempart à la sortie de l’espace Schengen, une « impasse » faisant obstacle à la mobilité humaine. Pourquoi ne pas « réinventer Calais », et en faire la « capitale européenne de l’hospitalier » comme le suggère l’association « le Pérou » constituée de sociologues, de géographes, d’architectes, et d’étudiants de tout horizon. Ce casse-tête humanitaire et politique ne trouvera réponse que dans la coopération entre Etats. Cette coopération ne demande pas seulement l’investissement policier et sécuritaire qui masque en réalité un profond désinvestissement des politiques. L’accompagnement semble bien évidemment insuffisant. On ne peut continuer à déplacer ces « masses » qui sont avant tout constitués d’êtres humains comme des pions. Concernant les bohémiens, Flaubert écrivait en 1867 dans une lettre à George Sand : « C’est la haine que l’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au Poète – et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère – il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. Du jour où je ne serais plus indigné, je tomberais à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton (…) ».

L’immigré, ou celui qui revête des traits distinctifs (en l’occurrence ce sont souvent la couleur de peau : les phénotypes), est par la suite exposé à un étiquetage. Pourquoi ce dernier (qui est dans sa dimension sociale « raciste ») est plus violent et courant que le racisme de classe ? Sûrement que la haine d’individus proches socialement et géographiquement permet une matérialité qui n’est pas forcement possible avec des institutions politiques et financières. Le mythe de l’étranger qui pique le boulot de l’ouvrier, qui est lui, français survit et s’enhardit du fait qu’il est totalement abstrait de jeter sa rancœur sur des patrons du CAC40 ou des actionnaires, géographiquement, et socialement trop éloignés.

Le « problème des migrants » est-il vraiment un « problème » ? Si c’est le cas, ne l’est-il pas devenu en raison d’un processus de construction et de désignation de certains faits et acteurs ? Tout est question on le voit bien d’étiquetage, de sémantique, de traitement de l’information. C’est pour cela que je m’arme de guillemets. Mettre les évidences (qui n’en sont pas) à distance. S’interroger sur ce que l’on pense savoir. Il nous faudrait aborder le sujet en étant plus détaché de nos prénotions. J’ai moi-même accordé mon piano en prenant pour référence le discours général. Cet angle est celui de la « crise des migrants », le « problème des migrants », la « jungle » de Calais...Ce prisme est celui de la peur. Et ce n’est pas irresponsabilité et inconscience que de vouloir se départir de ce discours catastrophé contre productiviste. Il nous faudrait donc déconstruire ce problème afin d’en ériger des solutions.

 

[1] Halluin (E), « Le nouveau paradigme des « populations vulnérables » dans les politiques européennes d’asile », Revue Savoir/Agir, 2016

[2] Collovald (A), Halluin (E), « L’accueil des migrants », Revue Savoir/Agir, 2016

[3] Bourdieu (P), « L’opinion publique n’existe pas » in Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235

[4] Les Intellectuels du XXIsiècle – Penser l’identité, de Sylvain Bourmeau (Fr., 2017, 60 min).

[5] M.Foucault développe ce concept dans certains de ses écrits à la fin des années 1970. Cette idée de biopouvoir et reprise a plusieurs reprises, notamment dans l’ouvrage de Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, Paris, 1997

[6] Valluy (J), « De l’asile aux répulsions : La radicalisation des frontières », in Agier (M), « Réfugiés, sinistrés, sans papiers, Politiques de l’exception », 2012

[7] Potot (S), « Mobilités intra-européennes quel accueil pour les indigènes », Revue Savoir/Agir, 2016

[8] http://www.liberation.fr/societe/2013/09/24/pour-valls-seule-une-minorite-de-roms-veulent-s-integrer-en-france_934265

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