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Billet de blog 21 sept. 2022

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Billet du Brésil #2 / L'accablant bilan du président Jair Bolsonaro

La Coalition Solidarité Brésil (CSB) a fait paraître au début du mois son nouveau « Baromètre d’alerte sur la situation des droits humain au Brésil ». L'occasion de faire le bilan, en quelques chiffres clés, du catastrophique, chaotique et destructeur mandat du président Jair Bolsonaro.

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Une militante autochtone manifeste contre l'orpaillage illégal en terres indigènes à Brasiilia, en avril 2022 © Midia Ninja

A l’occasion du bicentenaire de l’indépendance du Brésil commémoré le 7 septembre dernier, la Coalition Solidarité Brésil — composée de 17 associations militantes telles que Autres Brésil, ATTAC, le Secours Catholique, CCFD Terre Solidaire ou encore le Réseau Européen pour la Démocratie au Brésil — a organisé lors d'une conférence de presse le lancement de son traditionnel Baromètre d'alerte, publié chaque année depuis 2019 afin d’alerter le grand public sur la situation toujours plus préoccupante des droits humains et de l’environnement au Brésil.

Divisé en 13 chapitres, allant des violences policières et conjugales aux crimes homotransphobes, en passant par la déforestation et les attaques dirigées contre l’éducation et les journalistes, ce document exceptionnel, écrit à plusieurs mains, dépeint un Brésil en proie à la violence, à la faim et aux flammes. Chacun d'eux se conclut par une initiative de résistance issue de la société civile, qui continue malgré tout de s’organiser contre la cynique (nécro)politique bolsonariste.

Avant de présenter les principaux chiffres de ce Baromètre, il convient de le contextualiser. Le Brésil, cinquième plus grand pays au monde, est aujourd'hui peuplé de près de 217 millions d’habitant·e·s. En 2019, selon la dernière étude de l'Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques (IBGE en portugais), 56,2% d'entre elleux s’auto-déclaraient « métisses » ou «  noir·e·s » [1]. Les femmes, quant à elles, représentaient 51,8% de la population totale. Ces données officielles montrent que les populations féminines et non-blanches, pourtant statistiquement majoritaires, se retrouvent minorisées par la minorité masculine et/ou blanche — sur-représentée dans les espaces décisionnels et les instances de pouvoir. Bien sûr, cette minorisation trouve son origine dans l'histoire du pays, marquée par la colonisation, par le génocide des peuples autochtones, la mise en esclavage de 5 millions d'Africains et d'Africaines ou l'exclusion multiséculaire des femmes de la sphère publique.

Le Brésil reste donc un pays profondément inégalitaire, dirigé par une élite politique et économique blanche et testostéronée qui monopolise les débats publics et continuent de faire les beaux jours des tout puissants et influents lobbies de l’agrobusiness, du christianisme politique et des armes à feux — les fameux « BBB » (boeuf, Bible et balle) [3]. 

"Nous sommes la force de ce pays". Une femme brésilienne manifestant pour la Journée Internationale des Droits des Femmes © Midia Ninja

Il convient de rappeler une dernière chose : si le président Bolsonaro ne pourrait être accusé d’être directement responsable de toutes les violences décrites dans le Baromètre, celui-ci aura cependant réussi à les amplifier — voire à les légitimer à travers ses nombreuses saillies haineuses, discriminantes et dégradantes. Parfois, sa responsabilité est entière : on peut penser notamment aux attaques systématiques menées contre l’éducation, la culture et la presse ; au retour du Brésil sur la carte de la faim de l’ONU ; au démantèlement méthodique des lois sur la protection environnementale ; au néo-libéralisme autoritaire incitant à l’invasion des terres indigènes et à l’élimination pure et simple de toutes celles et de tous ceux qui entraveraient la production de richesses.

Pour éviter que ce billet ne soit trop long, j'exposerai ici uniquement des extraits issus des chapitres sur les violences contre les personnes (Noir·e·s, femmes, LGBTQI+, Autochtones) et sur la destruction de l'environnement. Afin de rendre la lecture plus agréable, la consultation des sources peut se faire directement sur le document original.

Pour plus d’informations, je vous invite à consulter notre Baromètre (ainsi que les précédents), téléchargeable(s) sur le site de la Coalition Solidarité Brésil. Vous y trouverez également une série d'infographies très utiles, résumant les informations principales à retenir.

N’hésitez pas à le faire circuler autour de vous !

Une travesti défilant pour la Ve Marche des Fiertés Trans, à São Paulo en 2020 © Midia Ninja

EXTRAIT DU BAROMETRE D’ALERTE 2022 SUR LA SITUATION DES DROITS HUMAINS AU BRÉSIL : les chiffres accablants du mandat du président Jair Bolsonaro (2019 - 2022)


VIOLENCE CONTRE LES POPULATIONS NOIRES :

  • En 2020, les personnes noires représentaient 76,2 % des victimes d’homicide, avec un taux de 29,2 homicides pour 100 000 habitants. En comparaison, le taux pour les personnes non noires était de 11,2 pour 100 000. Il est donc 2,6 fois plus probable qu’une personne noire soit assassinée qu’une personne non noire au Brésil. De même, en 2021, les femmes noires représentaient 61,8 % de toutes les victimes de féminicides au Brésil.
  • Les personnes noires sont d’ailleurs statistiquement surreprésentées parmi les victimes de létalité policière. Alors que près de 79 % des victimes sont des personnes noires, celles-ci ne représentent que 56,2 % de la population brésilienne. Cela revient à dire que la létalité policière à l’encontre de la population noire est 2,8 fois plus élevée que pour la population blanche.

VIOLENCE FAITES AUX FEMMES

  • Plus qu’une épidémie, le Forum de la Sécurité Publique Brésilien parle « d’hyperendémie », pour  qualifier la violence de genre au Brésil 
  • 1 femme de plus de 16 ans sur 4 a été victime d’un type de violence ou agression en 2021. La même année, 1 femme est victime d’un viol toutes les 10 minutes
  • 1 319 féminicides étaient comptabilisés en 2021 soit une augmentation de 9,4 % par rapport au 1206 femmes tuées en 2018.

VIOLENCE CONTRE LES POPULATIONS LGBTQI+ : 

  • Le Brésil reste officiellement en 2022 le pays où l’on tue le plus de personnes LGBTQI+ au monde. Le dernier recensement du Grupo Gay da Bahia fait ainsi état de 300 individus issus de la communauté queer tués ou poussés au suicide en 2021 — soit une personne toutes les vingt-neuf heures.
  • La même année, l’Association Nationale des Travestis et Transexuels (ANTRA) déplore dans son dernier rapport l’assassinat de 140 personnes trans — soit une augmentation de 141 % par rapport à 2008. Entre 2017 et 2021, 80,6 % d’entre elles étaient noires ou métisses et se trouvaient en situation de grande précarité
  • Malgré ce sombre tableaux, on comptabilise 220 candidatures de personnes trans et travestis aux élections municipales de 2020, un record mondial. De plus, selon une enquête de l’institut de sondage Datafolha en 2018, 74 % des Brésilien·ne·s pensent que l’homosexualité «  doit être acceptée par la société »

VIOLENCE CONTRE LES PEUPLES AUTOCHTONES : 

  • Selon les données du Conseil Indigéniste Missionnaire (CIMI), il existe au Brésil 305 peuples autochtones, parlant près de 274 langues et vivant dans 1 299 territoires indigènes. Le président Bolsonaro les voient comme de véritables «  ennemis de l’intérieur », freinant le développement économique du pays.
  • À partir du début de son mandat, le CIMI a recensé 519 invasions illégales (256 en 2019 et 263 en 2020) et constate une augmentation de 141 % depuis 2018.
  • S’ajoute bien sûr l'explosion des incendies volontairement perpétrés par les éleveurs et bûcherons de l’agrobusiness : 345 territoires indigènes ont été ainsi en proie aux flammes en 2019, contre 341 l’année suivante. Le nombre de feux recensés en TI a donc grimpé de 87 % entre 2018 et 2019.
  • Toujours selon la CIMI, 430 Autochtones ont été assassinés entre 2018 et 2021, dont beaucoup par des agents de l’agrobusiness ou des orpailleurs violant leurs terres.

ENVIRONNEMENT : 

  • 474 nouveaux pesticides ont été autorisés par le gouvernement Bolsonaro en 2019, 493 en 2020 et 562 en 2021— soit un total de 1 530 en trois ans. Entre 2010 et 2019, quinze personnes en moyenne étaient empoisonnées chaque jour par des produits toxiques utilisés dans l’agriculture intensive. 
  • L’appropriation illégale de terres publiques a en effet considérablement augmenté depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro : selon l’Institut National de Recherches Spatiales (INPE), entre janvier et septembre 2019 par rapport à la même période en 2018, le nombre d’incendies a presque doublé sur l’ensemble des biomes du pays.
  •  On constate ainsi une augmentation des feux de l’ordre de 41 % en Amazonie, 45 % dans le Cerrado, 63 % dans la Pampa et 324 % dans le Pantanal où, entre janvier et septembre 2020, les flammes ont causé la disparition de 2 millions d'hectares et de 17 millions d’animaux. Plusieurs rapports ont pointé la responsabilité humaine dans ces catastrophes environnementales.
  • À la destruction de la biodiversité par le feu s’ajoute bien sûr la déforestation. Elle aussi a connu une hausse significative sous le mandat de Jair Bolsonaro : entre 2019 et 2021, l’équivalent d’un peu plus de la surface de la Belgique a été rasée en Amazonie (soit 34 215 km2). Le Projet Suivi de la Déforestation en Amazonie par Satellite a ainsi enregistré une augmentation de 22 % en un an (entre 2020 et 2021), de 30 % en trois ans et de 106 % en dix ans
  • Ce phénomène n’est pas exclusif au biome amazonien : dans le Cerrado, la superficie déforestée est passée de 6 300 km2 en 2018 à 8 500 km2 en 2021 — soit une augmentation de 26 % en trois ans.
  • Selon le dernier rapport de Global Witness, 20 défenseur·euse·s de l’environnement ont été assassiné·e·s au Brésil en 2020. 
Manifestation en hommage à Dom Philips et Bruno Perreira, à São Paulo, le 18 juin 2022 © Pedro Biava

Notes de bas de page :

[1] : Selon l’IBGE, en 2019, 42,7% des Brésilien·ne·s s’auto-déclaraient « blanc·he·s », 46,8% «  métisses », 9,4% «  noir·e·s » et 1,1% «  jaunes » ou «  autochtones » . Retardé à cause de la pandémie, le grand recensement décennal est en train d’avoir lieu partout dans le pays. Voir ici pour plus de détails (en portugais).

[2] Voir ici pour plus de détails (en portugais).

[3] A noter que même si ces lobbies se caractérisent par leur masculinité (et leur blanchité), on y trouve néanmoins des femmes influentes. On peut penser aux anciennes ministres Tereza Correia Cristina et Damares Alves, ayant respectivement dirigé le ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement et celui de la Femme, de la Famille et des Droits humains. Fait notable :  toutes les deux détiennent un record de longévité au sein du gouvernement Bolsonaro.

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