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Billet de blog 27 sept. 2022

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BdB #4 / Quand l'extrême-droite brésilienne séquestre les symboles nationaux

Depuis les grandes manifestations de 2016, la droite conservatrice et réactionnaire brésilienne a tout bonnement séquestrer les symboles nationaux. La gauche multiplie les efforts pour se les réapproprier. Analyse d'un conflit symbolique.

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Une commerçante vend des tee-shirts verts et jaunes à l'effigie du candidat Bolsonaro, en 2018 au Brésil. © El Pais Brazil

Le 7 septembre 2022, un tsunami jaune et vert déferle sur la promenade de la plage de Copacabana, à Rio de Janeiro. On célèbre le bicentenaire de l’indépendance du Brésil, et des milliers de cariocas battent pour l’occasion le pavé dans la joie et la bonne humeur, sous le généreux soleil de la fin d’hiver.

En regardant les photographies prises par drône depuis le ciel, on pourrait penser que ce rassemblement est tout à fait banal. Une célébration civique au ton patriotique le jour de la fête nationale, comme on en fait chaque année. Sauf que cette marche n'a absolument rien de civique : elle est en réalité une manifestation politique en faveur du candidat Bolsonaro et de ses alliés. Une impressionante quantité de ses soutiens arborait tee-shirts et accessoires aux couleurs nationales tantôt à son effigie, tantôt estampillés de slogans nationalistes.

Cette appropriation assumée du « 7 de setembro » à des fins purement personnelles et politiques a beaucoup fait réagir. A la demande des autres candidat·e·s à la course présidentielle, le Tribunal Suprême Électoral — garant du respect du Code Électoral et de la bonne tenue des élections — a ordonné aux équipes de communication du candidat Bolsonaro de retirer sur les réseaux sociaux toutes les images et les vidéos prises lors de cette célébration. 

Ce coup de force symbolique est aussi la preuve que l’actuel chef d’Etat (et avec lui la droite conservatrice et anti-démocratique) ont réussi avec le temps à s’approprier impunément les symboles nationaux.


Le début de la «  séquestration » 

Pour comprendre comment Jair Bolsonaro a su les capter à son avantage, il faut remonter aux manifestations de 2014. Selon l’anthropologue Rosana Pinheiro-Machado, spécialiste des mouvements sociaux, cette année a marqué « une avancée de l’extrême-droite au Brésil » [1]. Dans son brillant essai Amanhã vai ser maior (2019) qui compile une série d'articles publiés sur le site de Carta Capital et de The Intercept, elle décrit comment la droite extrême est progressivement « sort[ie] du placard » : alors que voter à droite était à l’époque source de honte, les électeur·ice·s conservateur·ice·s commencent à affirmer haut et fort leurs idées lors des manifestations qui agitent le dernier mandat de Dilma Rousseff ; réelue de justesse face à son opposant de droite Aecio Neves [2]. Peu à peu, le maillot de la Seleção, que des millions de Brésilien·ne·s ont dans leur penderie, commence à faire office de dress code implicite pour ces mobilisations très critiques envers le Parti des Travailleurs (PT), embourbé dans des scandales de corruption [3].

Mais c’est sans aucun doute lors des manifestations pro-impeachment en 2016 que le phénomène s’accentue. Rosana Pinheiro-Machado souligne le rôle très important de cette « jeunesse de droite » en pleine expansion, maîtrisant les codes des réseaux sociaux et des nouveaux canaux de communication. Certaines organisations « libérales en économie et conservatrices dans les valeurs » comme le Movimento Brasil Livre (Mouvement Brésil Libre, MBL) ou Vem Para Rua (Viens dans la rue, VPR) s’approprient selon la chercheuse « le langage des luttes de la gauche » et le tourne à leur avantage [3]. Abreuvant sur Internet les Brésilien·ne·s de discours mélangeant populisme de droite et narratifs conservateurs et anti-communistes, le MBL et le VPR parviennent à canaliser l’insatisfaction populaire à travers de grandes mobilisations dans les rues des capitales du pays.

Contre la couleur rouge traditionnellement dominante dans les manifestations de gauche, ces mouvements pro-impeachment réussissent à imposer une fois pour toute le jaune et le vert dans leurs cortèges (voir photo ci-dessous). C’est donc à partir du coup d’Etat bureaucratico-parlementaire fomenté par la droite contre Dilma Rousseff que de plus en plus de Brésilien·ne·s renoncent malgré elleux à porter le maillot de la Seleção, par peur d'être associé à des militant·e·s de droite. En l’espace de deux ans, il sera passé du stade d’accoutrement insignifiant à étendard d’un mouvement contestataire, conservateur et réactionnaire.

Une marée verte et jaune déferle sur l'avenida Paulista (São Paulo) en faveur de la destitution de la présidente Dilma Rousseff, en 2016. © Âgencia Brasil

Bolsonaro surfe sur la vague jaune et verte 

Dès 2016, plusieurs chercheur·euse·s en science politique alertent sur le danger d'une séquestration des symboles nationaux par la droite extrême. Dans une colonne publiée en 2018 dans le journal El Pais Brazil, le politiste (et fan de foot) Oliver Stuenkel raconte la réaction de son épouse quand celui-ci décide de porter à l'occasion d'une promenade dominicale le tee-shirt de la Seleção : « Les autres vont penser que tu es bolsominion [supporter de Bolsonaro] ! ». En effet, le candidat Jair Bolsonaro a brillamment réussi à donner un second souffle à ce vol symbolique initié par ses semblables quelques années plus tôt. Au-delà du maillot de foot, c’est tout une gamme de produits dérivés verts et jaunes à la gloire de l’ancien capitaine de l’armée qui est soudainement apparu dans le quotidien de millions Brésilien·ne·s.

En voyage à Goiânia (Goiás) lors des dernières élections — là où Bolsonaro fera un score pharamineux — j’avais été tristement impressionné par le nombre incalculable de vendeur·euse·s à la sauvette, installé·e·s au bord des routes ou sur les places, proposant aux passant·e·s des goodies aux couleurs du pays reprenant les slogans nationalistes du candidat d’extrême droite, du «  Brésil au dessus du tout, Dieu au dessus de tous » à «  Mon parti est le Brésil ».

Dans son article, O. Stuenkel cite le cas de la Finlande, où le même processus de séquestration s’est produit. Il ne s’agissait pas d’un maillot de foot cette fois-ci, mais du lion et de la croix, symboles historiques du pays. S'il était autrefois commun de les voir sur les vêtements des Finlandais·e·s (et cela quelle que soit leur appartenance politique), ils sont désormais irrémédiablement associés aux mouvements d’extrême-droite xénophobe qui se les sont tout bonnement appropriés. Des phénomènes similaires ont été observés aux Etats-Unis et en Allemagne au sujet du drapeau national. Pour le chercheur, il est clair que cette séquestration cherche à « établir une fausse dichotomie entre les «  vrais » citoyens  et ceux moins dévoués à la nation ». 

Des électeur·ice·s du candidat Bolsonaro rassemblé·e·s au Congrès National du Parti Libéral, au stade du Maracanãzinho à Rio de Janeiro, en juillet 2022 © Archives personnelles

Une dichotomie que j'ai pu observer par deux fois lors de mon terrain de recherche au Brésil. Fin juillet 2022, je me suis rendu au Congrès du Parti Libéral à Rio de Janeiro, où Jair Bolsonaro avait été officiellement investi comme candidat à la présidentiel par son parti. Sans même avoir été à un rassemblement bolsonariste dans ma vie, je savais pertinemment qu’il y aurait un dress code implicite et qu'il fallait que je respecte. J’avais donc demandé à mon colocataire de me passer son maillot de la Seleção pour me fondre plus facilement dans la masse. A l’intérieur du stade du Maracanãzinho, où se tenait l’événement, je n’ai en aucun cas été surpris en voyant que tout le monde (ou presque) portait du vert et du jaune. Dans cette bulle bolsonariste, j’avais l’impression que ces milliers de supporters se pensaient être effectivement les « vrais citoyens », les seuls Brésiliens qui vaillent ; et que toute personne qui ne soutenait pas le président ne méritait même pas d’être considérée comme tel. 

 Deux mois plus tard, le 7 septembre 2022, rebelote : pour clôturer mon terrain de recherche, je décide d’aller à Copacabana. Des milliers de personnes sont attendues ce jour là pour un grand rassemblement prétendument civique à l’occasion du bicentenaire de l'indépendance. En réalité, peu se soucient de la fête nationale, ou beaucoup l’utilisent comme prétexte pour défendre la candidature de l'actuel chef d'Etat. Encore une fois, j'opte par sécurité pour un tee-shirt jaune. Dans le micro-trottoir que je réalise avec les manifestant·e·s, toustes habillé·e·s au couleur du Brésil, certain·e·s tentent à coups d'associations hasardeuses de faire un lien entre l’indépendance et la politique de leur président. En fond sonore, l’hymne national et d’autres chants patriotiques et militaires passent en boucle dans ces énormes baffles placées sur de grands chars, avançant lentement sur l'Avenida Atlantica. Ça et là, on vend des drapeaux du Brésil de toutes les tailles, mais aussi ces horribles tee-shirts à l'effigie de Bolsonaro.

Je me dis dépité que l’extrême droite conservatrice, anti-démocratique et réactionnaire aura réussi la prouesse de s’approprier tout, absolument tout — laissant la gauche orpheline de ses symboles nationaux.


Sauver les symboles nationaux des chaînes de l’extrême-droite

Le 15 mai 2019 a eu lieu le dit «  Tsunami pour l'éducation », une journée de grève accompagnée d’une forte mobilisation populaire en faveur de l’enseignement libre, gratuit et laïque, de la maternelle aux universités. J’étais ce jour-là dans la capitale de l’Etat de Sergipe, Aracaju. Au hasard de mes rencontres, j'ai participé à la marche prévue en centre-ville avec quelques étudiant·e·s. Un du groupe a pris un drapeau brésilien avec lui, tandis que les autres ont prévu de porter des pancartes aux slogans à la fois drôles et ingénieux. Dans une manifestation clairement marquée à gauche, organisée par des syndicats et soutenue par les principaux partis politiques progressistes du pays, je lui dit avec humour que lui et son drapeau allaient faire un peu tache dans le paysage. Il me rétorque alors, très justement : « c’est à nous de re-signifier ce drapeau, que la droite nous a indûment volé ».

Pour les Brésilien·ne·s (de gauche, cela s’entend), le défi est immense. Près d'une décennie après le début de la séquestration des symboles nationaux par l’extrême-droite brésilienne, se les réapproprier et les re-signifier sera difficile. Depuis le début de la pré-campagne, le candidat Lula ne cesse de défendre l’usage du drapeau national dans ses meetings. Le 18 septembre, dans le très bolsonariste État de Santa Catarina, à Florianopolis, il a déclaré que la bannière verte, jaune et bleue « n’est pas d’un parti, mais appartient à 215 millions de Brésiliens qui aiment ce pays ». Contrairement aux dernières élections où le rouge dominait largement le logo de campagne de Fernando Haddad, celui de la fédération qui soutient la candidature de Lula met en évidence les couleurs nationales (voir ci-dessous). Il y a quelques mois la chanteuse Anitta, ardent soutien de l'ancien président et féroce critique de l'actuel, était montée sur scène au festival californinen Coachella avec une tenue jaune et verte. Dans un tweet, elle avait rappelé que les symboles nationaux appartenaient à toutes et à tous.

Logo de la "Fédération Brésil de l'espérance" soutenant la candidature de Lula à ces élections présidentielles © Parti des Travailleurs


La possible (et probable) défaite du candidat Bolsonaro sera une première étape dans la re-signification des symboles nationaux. Pour autant, sa base électorale la plus radicale continuera probablement de les faire siens, aux détriments de millions d'autres Brésilien·ne·s. Mettre un terme à leur séquestration signifie pour O. Stuenkel de commencer à défendre un « patriotisme raisonnable » compatible avec nos sociétés cosmopolites et globalisées ainsi qu'avec le pluralisme des opinions politiques. Une réflexion qui peut enrichir la nôtre, à une époque où nos partis d'extrême-droite s'approprient eux aussi notre drapeau tricolore.


Notes de bas de page : 

[1] PINHEIRO-MACHADO, Rosana. Amanhã vai ser maior. São Paulo, Planeta, p.67.

[2] Issu du Parti de la Sociale Démocratie Brésilienne (PSDB), le « grand parti » de droite démocratique et libérale au Brésil, Aécio Neves ne reconnaîtra pas la victoire de sa concurrente, mettant ainsi en doute la fiabilité des urnes électroniques. Certain·e·s observateur·ice·s soulignent à raison son rôle dans la crise démocratique que vit le Brésil aujourd’hui.

[3] Aujourd'hui, il est admis que la controversée opération Lava Jato (menée par le juge Sergio Moro, ancien ministre de la Justice de Jair Bolsonaro) a particulièrement visé les cadres du Parti des Travailleurs afin de salir la réputation du parti de gauche, porté favori pour les élections de 2018. Si le PT n'a pas été épargné (et à juste titre) par des soupçons et des condamnations pour corruption, d'autres partis de centre-droit et de droite comme Democratas (DEM) et le Partido Progressista (PP) sont souvent désignés comme ceux étant les plus corrompus sur l'échiquier politique.

[4] Après la destitution contestée de la présidente Dilma Rousseff en 2016, le MBL et le VPR ont soutenu les réformes néolibérales de son successeur Michel Temer. Rejoignant les cercles bolsonaristes en 2018 et réussiant à faire élire certains de leurs membres au Parlement, ces organisations finissent par prendre distance avec le gouvernement Bolsonaro, notamment en raison des véléités anti-démocratiques du président et de son incapacité à gouverner le pays. Pour plus de détails voir l'article de Congresso em Foco.

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