Au Pays des Souris        La lettre de Stéphane Guyot

 

Entre gens de bonne compagnie...

L'anecdote m’a été rapportée par certains élus avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger dans le cadre de la chasse aux parrainages. La première fois qu'on m'a fait part de ce scandale, j'ai cru à une fraude exceptionnelle provenant d’un élu souffrant d’une forme de « phobie administrative ». Mais quand la même information se répète à plusieurs reprises, il ne s’agit plus d'un acte isolé mais bien d'une pratique répandue et bien connue au sein du microcosme politique.

Comme vous le savez les candidats à la présidentielle doivent obtenir le parrainage de 500 élus. En théorie, la France comptant environ 45.000 mandats habilités à donner une signature, il devrait être assez aisé d'en trouver 500. 

En théorie seulement. Car dans la pratique, les partis politiques se livrent à un véritable ‘’racket en bande organisée’’ avec la complicité de certains élus peu soucieux de respecter l’étendard républicain trônant pourtant sur les frontons de leur mairie. En effet, d’après les révélations qui m’ont été faites, les partis de gouvernement - LR et PS pour ne pas les nommer - feraient le tour des mairies afin de récupérer eux-mêmes les formulaires de parrainages vierges mais préalablement signés par les maires. Des parrainages en blanc, en quelques sortes. Les partis politiques n’ont plus qu’à indiquer l’identité du candidat à parrainer et renvoyer le document au Conseil Constitutionnel. Ni vu, ni connu !

L’intérêt des partis au pouvoir n'est évidemment pas d'obtenir les 500 précieux sésames. Les élus signataires étant généralement issus de leurs mouvements, ils n'ont aucune difficulté à obtenir leur consentement. Leur intérêt est ailleurs. Il s’agit tout d’abord de ‘’truster’’ un maximum de signatures. Une sorte d'opération « rafle-tout » qui ne laissera aux autres candidats que des miettes à se partager. L’objectif est ainsi d’éviter qu’un trop grand nombre de candidatures ne vienne jouer les trouble-fêtes, ce qui aurait pour effet mathématique d’affaiblir les pourcentages de leurs champions. Ce fut le cas en 2002 avec 16 candidats qualifiés pour le premier tour - un record -  et le second tour que l’on sait…

Résultat de cette tambouille, sur les 15.047 parrainages enregistrés par le Conseil Constitutionnel en 2012, plus de 10.000 ont été attribués à Nicolas Sarkozy et François Hollande. Ceci explique sans doute cela…

Faire le plein de parrainages n’est pas l’unique avantage de ces magouilles dignes d’une démocratie soviétique. Il s’agit surtout de mettre en scène l’illusion d’un choix démocratique où toutes les opinions seraient représentées. Mais en choisissant eux-mêmes leurs adversaires, les partis offrent le triste spectacle d’un combat de boxe truqué où le tenant du titre choisit son challenger, un toquard inoffensif de préférence, dont le palmarès constitue à lui seul un aveu de son incapacité à influencer le résultat prévu.

Il suffit d’ailleurs de reprendre les scores des ‘’petits candidats’’ aux dernières élections pour constater que le casting présidentiel est extrêmement bien réalisé, du point de vue des partis, en tout cas !

Jugez plutôt :

  • Gérard Schivardi (Candidat des Maires) : 0,34%
  • Philippe Poutou : 1,15%
  • Nicolas Dupont-Aignan : 1,79
  • Eva Joly : 2,31
  • Nathalie Arthaud : 0,56
  • Jacques Cheminade : 0,27% en 1995 et 0,25% en 2012
  • Christine Boutin : 1,19%
  • Frédéric Nihous : 1,15%
  • Arlette Laguiller : 6 fois candidate, 1,33% à sa dernière participation (2007) 
  • Dominique Voynet : 1,57%

La dangerosité de ces candidats étant clairement établie et connaissant la façon dont sont attribués une partie des parrainages, on ne s’étonnera donc pas de les retrouver en 2017, ceux-là ou tout autre représentant de leur mouvement ou corporation. 

Cette pratique absolument scandaleuse serait visiblement connue de tous les acteurs politiques. « Tout le monde sait ça ! », m'a même lancé un élu d'une petite commune dont je tairai volontairement l'identité. Tout le monde ? Vraiment ? Pas les électeurs en tout cas. Il convient cependant de bien écarter de ces pratiques les ‘’petits élus'', ceux des petites communes rurales qui dans leur grande majorité ne sauraient être concernés par ces magouilles et préfèrent, par tranquillité d’esprit, n’accorder leur parrainage à aucun candidat. Dommage, car leur ‘’abstention’’ offre un boulevard à ce type de dérives.

Aussi scandaleuse soit-elle, la loi prévoyant dorénavant la publication des noms des ‘’parrains’’ au fur et à mesure qu’ils parviennent au Conseil Constitutionnel pourrait bien tomber dans le piège de la transparence et avoir une conséquence inattendue. Car à trop vouloir verrouiller le débat à son profit, le microcosme politique finit par mettre en scène sa propre déchéance.

Ainsi, quand les électeurs découvriront que 65% des élus s’abstiennent de parrainer un candidat et que les 2/3 des signatures sont attribuées aux seuls candidats LR et PS, ils prendront conscience de l'ampleur de la duperie dont ils sont victimes. Une variation sur le thème de « l'arroseur arrosé » qui pourrait les amener à se poser une question que les médias, curieusement, ne posent jamais : Sommes-nous réellement en démocratie ?

 

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