Appel à tous les enfants de France

Après Charlie Hebdo : Ensemble et Maintenant ! (appel à tous les enfants de France) © Désin Vox

L'horreur bien sûr. L'horreur et le choc. Le choc comme stratégie pour réduire l'univers au silence. Un pas de plus vers cet hiver qui ne cesse de venir. Une sonnerie d'horloge dans la nuit du siècle. Un homme a dit un jour que la crise est cette période où l'ancien monde se meurt et où le nouveau tarde à naître, un clair-obscur où s'observent les phénomènes morbides les plus variés. Le repli, l'isolement, la peur, et par moment, une déflagration.

En ce jour, le bruit est particulièrement terrible, au moins tout autant que le silence qui s'en suit, tandis qu'on essaie de retenir nos larmes, pour faire bonne figure au travail, devant nos collègues ou nos chefs. Des hommes qui meurent, comme il en meurt tous les jours. On devrait commencer à être habitués. Alors pourquoi les larmes ? Parce que Charlie. Un copain d'enfance avec lequel on a grandi. Un copain qu'on a perdu de vue quand il a troqué son keffieh contre le costard trois pièce, parce qu'il fallait bien vivre, dans un monde où vivre signifie souvent se vendre. Un copain avec qui on pouvait s'engueuler, quand bourré, accoudé au comptoir, il se mettait à débiter les mêmes conneries entendues soir après soir sur TF1. Mais vers qui on revenait quand même, par nostalgie, ou pour une blague sur le caca, avec qui on prenait toujours plaisir à échanger quelques mots à l'occasion d'une manif contre l'ennemi de toujours, le Front national. Ces manifs, tu t'en souviens camarades ? De celles qui ne servaient à rien, si ce n'est à forger des souvenirs. Et une conscience. Qui alors aurait pu s'imaginer qu'un jour ce Front national si détesté se nourrirait ainsi du cadavre encore fumant de Charlie Hebdo, avec toute l'indécence qui le caractérise en chaque instant ?

Pas nous, sans doute, mais c'est pourtant le cas, et nous portons une responsabilité là-dedans.

Car nous avons laissé les haines prospérer sur le chaos. Nous avons laissé ensevelir les idéaux qui étaient les nôtres. Persuadés que nous étions d'avoir raison, et que cela suffisait, nous avons laissé l'individualisme et la concurrence de tous contre tous détruire la solidarité et la fraternité, sans même livrer bataille. Et alors qu'il n'y avait plus rien, les loups sont arrivés, en héritage de notre naïveté, puis de notre abandon. Des loups fous de Dieu, d'une Nation fantasmée, de la supériorité d'une civilisation sur les autres ou de la pureté du sang. Les loups qui ont dévoré notre ami l'ont, semble-t-il, fait au nom d'un Dieu. Mais le prétexte fait-il une différence ? Tous les loups s'entendent sur l'essentiel, et si nous les laissons faire, ils sauront s'y entendre pour se partager nos dépouilles. Pourtant, l'issu heureusement n'est pas déjà écrite.

Nous sommes maîtres de notre destin, et il ne sera pas dit que nous nous laisserons dévorer sans un combat.

Nous tous sommes les enfants de la France. Non d'une France imaginaire, fille de l'Église, de Jeanne d'Arc et de Clovis. Mais d'une France née dans le fracas de l'Histoire, quand pour la première fois un peuple a décidé de mettre à bas des impostures millénaires pour se constituer en tant que peuple. Nous sommes les enfants d'une Révolution qui n'a jamais envisagé la France comme une ethnie, une couleur de peau ou une religion, mais qui considérait comme française toute personne vivant sur son sol et adoptant un enfant, nourrissant un vieillard, ou tout simplement ayant bien mérité de l'humanité. Les enfants d'une France où était citoyen toute personne se réclamant des principes de liberté, d'égalité et de fraternité, bien avant que ces principes ne soient usurpés par une petite caste de profiteurs, se drapant dans ces mots pour justifier les horreurs de l'impérialisme et du colonialisme.

Enfants de France, le combat obstiné pour une vie meilleure et contre toutes les barbaries ne fait que commencer. Personne ne le mènera à notre place. Chacun de nous aura à y prendre sa part. Sortez dans la rue, parlez-vous, marchez, aimez, luttez. Refusez le monde que l'on cherche à vous imposer en vous répétant à longueur de journée qu'il n'existe pas d'alternative. Cessez d'être les spectateurs de sa décomposition. Ce monde est à nous, c'est à nous de le construire ensemble. Maintenant.

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