A l'heure où j'écris ces lignes, le nouveau gouvernement grec d'Alexis Tsipras vient de rendre à l'Eurogroupe la liste des réformes envisagées par le pays pour les mois à venir. Nous ne savons encore rien de cette liste, si ce n'est les quelques informations ayant filtré : lutte contre la corruption et l'évasion fiscale, plus grande progressivité de l'impôt, programme de lutte contre la pauvreté... en apparence des mesures plutôt en accord avec les promesses de Syriza.

Pourtant, les médias ont tranché : la Grèce a plié face à l'Allemagne, et tous les gens qui ont naïvement fait confiance à la gauche sont très très déçus. L'affaire est pliée, il n'y a pas d'alternative...

Que les médias se contentent de relayer la propagande des libéraux européens n'a pourtant pas de quoi nous surprendre. Franchement, qui s'attendait à autre chose de leur part ? Après avoir passé toute la campagne grecque à répéter en boucle que Syriza était dangereux pour la démocratie, il fallait bien leur trouver un nouvel angle d'attaque pour torpiller les espoirs des peuples. Dans le fond, ils jouent leur rôle, on ne peut pas leur en vouloir.

Bien plus gênante est l'attitude des personnes pourtant elles-mêmes issues de la gauche radicale, s'empressant de reprendre les mêmes conneries, répétant comme un mantra que « Syriza a trahi ». Car pour tout un pan de la « gauche de la gauche », il suffisait que. Que Syriza dise stop. Annule la dette. Envoie balader l'Europe. Ou toute autre solution magique. Et comme tout ne va pas assez vite, ça y est, c'est la trahison. Et depuis vendredi, ça s'agite sur les murs Facebook des gauchistes, à grands renforts de citations de Manolis Glezos ou de Stathis Kouvélakis -ou plus drôle encore d'articles du Figaro- ; ça joue à qui tiendra la position la plus critique ; ça se satisfait de pouvoir dire « on vous l'avait bien dit », « les réformistes, ce ne sont que des réformistes » ou « l'important c'est les luttes des travailleurs ». Encore une fois, peu importe que le bras de fer continue, que l'on ne sache absolument rien du contenu d'un éventuel accord puisque celui-ci n'existe pas encore. La « trahison » de Syriza permet de se positionner soi-même en tant que pur, et ça, c'est cool, ça fait du bien à l'ego. Tant pis si ça implique de hurler avec les loups, de jouer contre notre camp et de s'enfermer dans une posture de défaite.

En réalité, cette polémique n'est que l'illustration d'un mal profond qui ronge la gauche française. Comprenons-nous : qu'on l'appelle « gauche de la gauche », « gauche anticapitaliste » ou comme il nous plaira, la gauche radicale a souvent les meilleures analyses de la situation économique et sociale. Oui, le capitalisme est un système absurde basé sur l'accumulation infinie dans un monde fini, dont le moteur est l'inégalité social et la domination d'une classe sur une autre, et qui ne peut conduire qu'à la crise. Oui, ce système doit être combattu et jeté à bas, pour être remplacé par un système où les moyens de production seraient collectifs et où l'objectif ne serait plus le profit à court terme mais le bien de l'humanité. Mais justement. On ne combat pas un système avec des mots d'ordre, des slogans ou des incantations. On ne combat pas un système avec un drapeau rouge ou en beuglant l'Internationale en fin de manif. On combat un système en renversant un rapport de force, et on renverse ce rapport de force en accumulant plus de force que l'adversaire. En convaincant. En montrant aux gens qu'autre chose est possible. Ce que les gauchistes ne comprennent pas avec Syriza, c'est que Syriza se frotte depuis un mois à l'exercice réel du pouvoir et du rapport de force. Syriza n'en est plus au stade de la contestation de principe, et dans sa situation les choses sont légèrement plus compliquées que dans une vision romantique héritée du siècle passé de la Révolution prolétarienne. Du coup, forcément, le gauchiste, qui bien souvent envisage son combat davantage dans une optique de témoignage que de victoire, est assez désemparé...

Dans son dernier livre1, Pablo Iglesias, le leader du parti espagnol Podemos, nous offre une lecture politique de la série télévisée Game of Thrones. Il s'attarde notamment sur la figure de Ned Stark, incarnation traditionnelle en heroic fantasy de l'honneur et de la droiture, dans un contexte de destruction de l'ordre civil et politique. Dans la série, Ned Stark perd la tête (au sens littéral), son sens de l'honneur le rendant incapable d'anticiper les actions de ses ennemis et de faire les choix nécessaires pour s'approprier le pouvoir et mettre en place un ordre fondé sur ses principes moraux. Iglesias définit Stark comme un archétype de héros appartenant à un monde meilleur. Mais ce monde, il faut d'abord le gagner, ce qui implique de le comprendre tel qu'il est, et non tel qu'on aimerait qu'il soit. Le monde de Game of Thrones est un monde terrible, où la légitimité morale ne suffit pas à prendre le pouvoir. En refusant de voir ce monde tel qu'il est réellement et d'agir en conséquence, Ned Stark se condamne lui-même à l'impuissance et à la mort. Pire, il condamne le monde à devenir plus injuste, puisque de son action magnifique, de sa volonté de rester pur, ne résulte que la victoire des tyrans. Et Iglesias d'en conclure que Ned ne cherche pas tant à rendre le monde meilleur qu'à se définir lui-même comme bon aux yeux du monde.

Si le leader de la gauche radicale espagnole est aussi critique vis-à-vis d'un personnage de fiction, c'est bien évidemment parce que le comportement qu'il décrit peut s'observer dans la vie de tous les jours. Notre monde est marqué par une crise profonde : les pactes sociaux qui en garantissaient la stabilité sont brisés, et la légitimité de la caste au pouvoir s'amenuise chaque jour. En cela, notre monde n'est guère différent de celui décrit dans Game of Thrones, où les justes ne peuvent espérer rendre le monde meilleur sans se donner les moyens de disputer le pouvoir aux tyrans. Iglesias, comme Alexis Tsipras, l'a bien compris. Le Grec a su trouver les moyens de porter son projet émancipateur au pouvoir. Cela lui permet désormais de mener le combat à un autre niveau. Demain, peut-être l'Espagnol prendra-t-il lui aussi la tête de son pays.

Pendant ce temps, le gauchiste français en est encore à se demander si ses positions sont les meilleures, et à espérer naïvement que tout le monde le rejoigne. Position confortable, mais ô combien inutile.

Tommy Lasserre 

 

1. Pablo Iglesias (coord.), Ganar o morir, Lecciones politicas en Juego de Tronos, Akal 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Bonjour,

Je partage avec vous la réponse de Stathis Kouvelakis, au cas où vous feriez partie des gens à qui elle est destinée. Si je puis me permettre, sa position est bien plus pertinente que la vôtre.