Le stratège Tsípras et le peuple grec

 

La décision d'Aléxis Tsípras de soumettre à référendum les exigences de la troïka, en appelant à les rejeter, aura surpris pas mal d'observateurs de la vie politique européenne, et pulvérisé les espoirs de toute une clique d'éditocrates, politicards et gardiens du désordre actuel, qui pensaient naïvement que le gouvernement de Syriza capitulerait sans conditions.

Même au sein de « l'aile gauche » de Syriza, beaucoup semblaient douter de la volonté de Tsipras de tenir la feuille de route fixée lors de la victoire électorale de janvier dernier, décontenancés notamment par les apparents renoncements de ces dernières semaines.

Il semble pourtant naïf de voir dans ce revirement un simple coup de tête. Tsipras est un véritable stratège, et sa décision, prise à un instant T, est un véritable coup de maître, qui pourrait réorienter durablement toute l'Histoire du XXIème siècle.

 

Comprenons-nous. Certains, qui reprochaient à Tsípras un manque de radicalité, défendaient depuis longtemps, au sein de Syriza notamment, l'idée d'une sortie de la Grèce de la zone euro. Au final, la décision de Tsípras -pour peu que le NON l'emporte- aura certainement cette sortie pour conséquence, et revient donc plus ou moins à appliquer la proposition « radicale » initialement portée par des militants comme Stathis Kouvelakis ou Manolis Glesos. On pourrait même considérer le temps passé à négocier un accord impossible comme une perte de temps et de liquidités, et se dire que la décision de la rupture aurait dû être prise depuis longtemps. Il s'agirait cependant là d'une vision mécaniste, résumant la politique à des prises de décision de technicien, et en oubliant un aspect fondamental : le rôle du peuple dans la construction des rapports de force.

Tsípras aurait pu dès le départ, voyant que toutes les discussions avec l'Eurogroupe ne menaient à rien, se ranger derrière la position de son aile gauche, apparemment de bon sens. Mais ce faisant, il n'aurait pu compter que sur le poids symbolique de ses 36% d'électeurs, dont une bonne partie elle-même ne l'aurait effectivement pas suivi. Nous aurions alors assisté à un affrontement entre « Tsípras et la gauche radicale » d'un côté, et, symboliquement, l'ensemble de l'Europe de l'autre. Ce type de rapport de force aurait fragilisé la position d'un Tsípras fondant sa force uniquement sur les éléments radicaux de son propre camps, et non sur un vaste soutien populaire, et ouvert la voie à son échec.

À l'inverse, en se posant comme partisan du dialogue, en donnant l'impression d'être prêt à certains compromis (tout en sachant que ceux-ci étaient inacceptables pour les tenants européens du libéralisme), il a fait éclater au grand jour le fait que tous les blocages venaient du système actuel. De scénario à éviter pour la majorité des grecs, la rupture avec les cadres -notamment monétaire- fixés par l'Europe sera devenue, en six mois de négociations apparemment inutiles, une évidence pour tout un peuple refusant l'humiliation. Ne reste plus à Tsípras qu'à gagner le pari des urnes, et nous entrerons dans un nouveau paradigme, en redonnant aux grecs une véritable conscience de peuple : fini « les gauchistes contre le reste du monde » (paradigme qui, s'il est devenu inopérant dans des pays comme l'Espagne, conservait suffisamment de sa force en Grèce pour permettre à Syriza d'être la première force politique au Parlement) ; à partir de lundi prochain, le combat sera entre le peuple et la caste européenne, entre la démocratie et la dictature de la finance. Soit ni plus ni moins que les paradigmes politiques que Podemos tente aujourd'hui d'imposer dans les imaginaires par ses procédés discursifs (voir à ce sujet mon article précédent).

Cette redéfinition politique devrait placer Tsípras en position de force, notamment grâce à la mise en équivalence s'opérant dans les consciences entre les signifiants « non », « peuple » et « Tsípras ». Cela ne signifie bien sûr nullement que la bataille contre la finance est d'ors et déjà gagnée, mais cela modifie considérablement les rapports de force (rapports dont nous ne savons bien entendu pas tout, mais il semblerait étonnant au regard des évènements récents que les discussions entre Tsípras et Poutine n'aient pas eu notamment pour objectif de pallier à certains problèmes de liquidité qui pourraient se poser à brève échéance...). En cela, le coup de Tsípras constitue bel et bien un coup de maître, et un événement majeur pour les combats à venir, produisant effectivement bien plus de radicalité que les discours -certes pertinents, mais inopérants dès lors qu'il s'agit de jouer un autre rôle que celui d'aiguillon- des tenants de la « Plateforme Gauche » de Syriza, ou que les incantations stériles d'un KKE (Parti communiste grec) ultra-stalinien, dont l'appel au boycott du référendum pourrait bien constituer l'ultime étape dans son voyage vers les poubelles de l'Histoire.

Tout le génie de Tsípras consiste à avoir su, par son attitude, rendre évident ce qui était jusqu'alors caché, et provoquer/attendre un changement de sens commun sans lequel il lui aurait été impossible de frapper aussi fort. Il nous donne ainsi une magistrale leçon : la politique ne distingue pas ceux qui ont raison et ceux qui ont tort, mais ceux qui échouent et ceux qui se donnent les moyens de gagner. Il démontre qu'un bon programme n'est rien sans une bonne stratégie, et sans un travail de longue haleine pour faire évoluer les représentations collectives.

 

Nous savions déjà qu'Aléxis Tsípras était une personnalité essentielle de la gauche européenne, nous savons maintenant qu'il s'agit d'un maître en stratégie qui jouera un rôle de premier plan dans les combats inédits qui marqueront le siècle et qui permettront, pour peu que nous acceptions de nous montrer à la hauteur -y compris si cela implique certaines remises en question inconfortables-, de hâter l'existence d'un monde nouveau.

 

Tommy Lasserre

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