CATALOGNE INDEPENDANCE ET FICTION

 

CATALOGNE INDEPENDANCE ET FICTION

 

Jordi Soler est né en 1963 près de Veracruz, au Mexique, dans une communauté d'exilés catalans fondée par son grand-père à l'issue de la guerre civile espagnole. Il a vécu à Mexico puis en Irlande avant de s'installer à Barcelone en 2005 avec sa femme, Franco-Mexicaine, et leurs deux enfants. Il est reconnu par la critique espagnole comme l'une des figures littéraires les plus importantes de sa génération. Trois de ses livres ont été traduits en français : Les Exilés de la mémoire (Belfond, 2007), La Dernière Heure du dernier jour (Belfond, 2008) et La Fête de l'ours (Belfond, 2011).

Ce texte a été publié dans le journal "El Pais" en octobre 2013



                                                               

Ma mère, pour être la fille d'un "rouge", fut jetée hors d'Espagne. Son père était un républicain catalan, il perdit la guerre, et dut prendre le chemin de l'exil, d'abord en France où il fut interné dans un camp, à Argelés sur Mer, puis plus tard il partit pour un exil plus lointain, pour le Mexique.  Ce pays qui lui donna l'opportunité de recommencer une vie.

Quelques années plus tard ma mère et ma grand-mère, quittèrent aussi Barcelone, pour toujours,.à cause des convictions communistes du grand père. Fichées, cataloguées par le régime, il ne leur restait pas d'autre alternative que de partir, partir et ainsi partager cette aventure mexicaine du grand père, dans ce coin perdu de Vera Cruz, ou vingt trois années plus tard je naquit.

Malgré le fait que l'essentiel de sa vie se soit déroulé au Mexique, ma mère affichait son identité catalane, profonde, qu'elle nous transmis à nous, ses enfants.  Qu'est ce que l'identité?, la langue? les coutumes? les choses en commun? le mètre carré où nous naissons? Je crains que l'identité ne soit que ce que nous croyons qu'elle doit être.

Pendant ma jeunesse au Mexique, j'endossais tous les tics du catalan d'outre mer. C'est avec enthousiasme que je dévorais les oeuvres de Pere Calders, et Josep Pla. Le samedi je mangeais du lapin à l'Orfeo Català, je connaissais par coeur le classement, et les partis que le Barça avait disputé durant les dix dernières années, et le message d'accueil du téléphone familial était en catalan. Et en plus, une chose qui m'est beaucoup revenu ces derniers temps, j'arborais sur ma voiture un drapeau indépendantiste auto-collant, et de fait, je défendais à chaque fois que l'occasion  se présentait, le droit pour la Catalogne de devenir un état indépendant.

Mais tout cela se passait il y a longtemps, au Méxique, et il faut savoir qu'être indépendantiste catalan outre-mer, ce n'est pas exactement la même chose que de l'être ici, à Barcelone, cette cité d'où fut expulsée ma famille et dans laquelle je vit depuis plus de dix ans, suivant un obscur schéma mental qui probablement aurait intéressé le Docteur Lacan.
 Se considérer indépendantiste depuis un endroit, où depuis un autre, n'est pas équivalent, mais chacune de ces postures partagent clairement le même espace.

Il y a quelque jours, a la fin de l'été, ma mère séjourna ici, à Barcelone, dans sa ville. C'est avec étonnement qu'elle découvrit cette chaîne humaine, et ces drapeaux indépendantistes exhibés aux balcons. La veille de son retour au Mexique, elle m'apparut dans le restaurant où nous avions convenu de nous retrouver, arborant un éclatant maillot indépendantiste, un maillot  que j'aurai probablement revêtu si j'étais resté vivre au Mexique,  resté un catalan d'outre-mer, ignorant tout de ce que j'ai vu depuis, et les expériences que j'ai vécu ici.
J'expliquai tout cela à ma mére, concluant que ce que j'étais en réalité au Mexique, c'était un indépendantiste de fiction. Je voulais dire par là, que malgré que le désir d'indépendance que j'éprouvais soit authentique et vivant, il n'avait aucun rapport avec la réalité, il emmergeait d'un autre plan, dans un fréquence autre, d'un autre espace, l'espace de la fiction. En disant cela, je prenais conscience que la geste indépendantiste se trouvait exactement sur ce même plan, celui de la fiction, si ce projet se concrétisait il ne pourrait tenir debout, il tomberait comme la bicyclette de Fidel Castro, sur laquelle je parlerai plus avant.

Mais je ne suis pas ici en train de conter l'histoire d'un indépendantiste desenchanté, découvrant de prés les rugueux mécanismes de ce projet, sinon l'histoire d'un catalan d'outre-mer, qui durant plus de dix ans à retourné ce projet dans tous les sens,  et qui n'a trouvé aucune raison objective pour que la Catalogne se sépare de l'Espagne. Pour être plus précis, les seuls éléments de réflexion disponibles et raisonnables, signalent avec beaucoup de clarté, que les catalans hors d'Espagne perdrions beaucoup de ce que nous avons aujourd'hui.

Les arguments indépendantistes ne résistent pas à la raison, ils sont basés sur l'illusion et le sentimentalisme, la croyance et la foi. Ce sont ces deux élements que l'on invoque pour partir en guerre sainte, mais non pas pour fonder un pays. Chaque élement qui nous est présenté comme un argument pour l'indépendance, en commencent  par la pierre angulaire du projet, cette épuisante antienne "l'Espagne nous vole" se révèle à la fin, étrangère à la réalité, et malgré tout on reviens la dessus, on insiste, considérant ce slogan comme une raison solide pour le projet indépendantiste.
Chaque coup que la réalité crue assène au processus indépendantiste, est contrecarré par une  puissante charge de fiction, diffusée par des politiciens, des débateurs, s'efforçant de nier ce coup, ou l'escamotant. Lorsque l'Union Européenne déclara de manière officielle, en toutes lettres, sans nuances ni possibilité d'interprétations, que la Catalogne hors de l'Espagne se retrouverait hors de l'Europe, politiciens comme débateurs se précipitèrent en trombe pour nuancer cette information. Mais comment peut t'on trouver des nuances avec un pareil bloc de réalité?

Ce blindage contre la réalité, que revêt la fiction indépendantiste, me rappele cette citation de Fidel Castro, "la révolution c'est comme une bicyclette, si on arrête de pédaler elle tombe" Vous pouvez remplacer le mot "révolution" par "processus indépendantiste".

La fiction se révèle tellement puissante, que lorsqu'on apprend que la Lituanie et l'Estonie appuieraient le projet indépendantiste, les politiciens, auditeurs, débateurs , sortent en foule célébrer ce formidable soutien, et le présentent comme un premier signal, de ce qui devrait se transformer en un appui massif, et non comme un soutien à la Pyrhus, ce qu'il est en réalité, avec tous le respect que l'on doit à ces deux pays. (De fait une semaine plus tard les gouvernements de ces deux pays présentèrent des excuses à l'Espagne, et accusèrent les journaux, de tirer des interprétations hâtives ne correspondant pas à leur position)

La fiction est tellement puissante que lorsque le "president" lâcha le "I have a dream" pour exalter la ferveur des participants de la fête de la Catalogne, nul ne sembla scandalisé, par l'inepte auto-parallélisme avec Martin Luther King, ni que la ligne directrice de ce discours en appelle au rêve, comme en d'autres occasions à l'illusion, à l'espérance., à des concepts exclusivement sentimentaux.

Cette instrumentalisation politique de la vanité, n'a aucun rapport avec les raisonnements solides, sérieux, qu'ils est important d'invoquer pour la construction d'un nouveau pays, mais ce sont les seuls éléments dont disposent les politiciens independantistes catalans pour convaincre les citoyens, et lorsque le uniques éléments son l'illusion, l'espérance, le rêve, le projet commence à en appeler à la foi, la croyance, la crédulité des citoyens.
 Peut être est ce le fait d'être né à Vera Cruz, et de connaitre par coeur le discours politique latino américain, mais ici j'ai entendu des discours du "président" et de ses subalternes, qui sont à un millimètre du verbiage mystique du commandant Chavez. Est-ce cela l'élite qui va nous amener vers l'indépendance? Si l'on écarte la dimension mystique du projet indépendantiste, et que nous nous en tenons au faits que la réalité nous presente, si nous depouillons le projet de toute sa dimension fictive. Nous nous retrouvons devant une Catalogne indépendante moins prospére, isolée de l'Europe, et avec moins de poids politique, économique et culturel dont actuellement nous beneficions, comme partie de l'Espagne. Les politiciens ont certainement d'excellentes raisons pour soutenir cette fiction, mais nous? vous qui n'êtes ni politicien, ni observateur invité aux débats politiques, qui voudriez le meilleur des mondes possibles pour vos enfants, vous allez gober cette illusion, du "I have a dream"? lorsque la pure et dure réalité signalent précisément le contraire? De mon point de vue ce projet independantiste, brumeux, accommodant pour tous, plein de bricolages et de compromis  revés. n'est pas digne ni respectueux des catalans ni des espagnols. Les citoyens de ce pays méritons un futur plus descent.

La fiction est la matière avec laquelle nous autres romanciers travaillons, notre métier est d'inventer des histoires; je voudrait mettre à profit les dernières lignes de cette réflexion, pour demander aux politiciens indépendantistes, qu'ils arrêtent d'envahir notre espace de travail, et qu'ils retournent au plus vite et pour le bien de tous à la réalité.


trad. Toni Cardona

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