ESPAGNE, écarte de moi ce mot de Juan Cruz Ruiz

Un ami de Barcelone, à coté duquel dans une vie antérieure, je courrai devant les "grises", m'a mailé ce billet, publié dans "El Pais" le 3 novembre dernier. Je l'ai sur le champ traduit. Il est de Juan Cruz Ruiz, Journaliste et écrivain. 

 

Chaque matin.
Dans son exil d'Italie, un nuage portait à Rafael Alberti, le communiste, une carte d'Espagne. Cesar Vallejo, qui était surtout César Vallejo, souffrit tant de cette guerre, qu'il demanda qu'on lui écarte le calice de cette souffrance, dont le sang chassa d'ici Leòn Felipe, Manuel Azaña, Juan Larrea et les rouges d'outre-mer, qu'un jour le mexico-catalan Jordi Soler transforma en personnages d'un roman. Lorsque les poétes se réunnirent pour rendre un dernier hommage à Leon Felipe, à Mexico, l'affaire était l'Espagne, sa nostalgie, ce nom qui était dans l'air, était l'espace moral d'une anxiété.

Franco était resté avec le pistolet, disait le poète Zamora. Mais eux avaient emporté la chanson, c'était la chanson brisée d'Espagne.

Franco s'appropria tellement le pays, qu'il voulu s'approprier d'"Espagne" ce nom. Plus forte se révéla l'Espagne de Machado, que chanta JM Serrat,  cette Espagne, qui dans Juan Mairena, oscille entre le sarcasme et la rage civile, que le poète utilisai, pour ses paraboles espagnoles.
Il était impossible de leur retirer ce mot de la bouche, "Espagne", comme nom et comme esprit, ceux qui luttèrent pour elle, jusqu'au dernier souffle, sur les fronts, et dans les voyages sentimentaux de la poésie. Ce n'était pas seulement un pays où ils voulaient revenir: Cétait qu'ils vivaient en Espagne, même si jamais ils n'y retourneraient.

Les équivoques qui se fabriquèrent pendant et pour la transition, sont tellement lourdes, que même aujourd'hui, elles suscitent des approbations stupides, par ceux qui ne surent ou ne voulurent pas savoir, que '"Espagne" n'était pas un mot franquiste, sinon républicain,anarchiste, communiste.
Franco aurait bien voulu pouvoir breveter ce mot, comme il essaya de breveter le pays tout entier.
"Espagne" est un mot, un territoire sentimental dans lequel entre celui qui le prononce… même ceux qui refusent de le prononcer.

C'est ainsi, "Espagne" est le mot qui désigne ce pays, même si certains sont décidés à l'oublier. De la même façon que "Etat", est le mot avec lequel Franco et les franquistes de ce régime, désignaient ce pays sur lequel ils avaient posé leurs bottes. Entre ceux qui préfèrent Etat à Espagne, pour nommer notre origine nationale, il y a eu dans le passé récent des basques, qui auraient attiré l'attention de Unamuno ou Machado (ou Alberti) Regarde où tu marches! . Beaucoup de catalans ont également acquis cette tendance à pousser "Espagne", hors de leur vocabulaire, comme si pour eux elle empestai.

La dernière à se joindre à cette tendance, dont l'unique récompense est d'utiliser un mot laid, en lieu et place d'un mot aussi beau. (Espagne) est la mairaise de Barcelone, Ada Colau.
Dans un entretien d'une heure avec Ana Pastor, sur la chaîne "la sexta" , elle s'arrangea Dimanche, pour ne jamais prononcer ce vocable, "Espagne". A la place, elle prononça tellement le mot "État" qu'il sembla qu'elle parlai d'un pays nommé État. Quelques jours avant, Pablo Iglesias, de qui elle est si proche, remis à Mariano Rajoy le Juan de Mairena, livre dans lequel Machado parle tant d'Espagne.
Il serai souhaitable que la mairesse le lise, et qu'elle n'efface pas ce nom, parce que si elle l'efface, elle perdrai le livre, et surtout elle perdrai Machado.

 

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