CATALOGNE: LA VICTOIRE DU MENSONGE

Face à la crise Catalane, le gouvernement Espagnol fut incapable de comprendre que les médias aujourd’hui, ne sont pas seulement le reflet de la réalité, mais aussi, qu’ils créent la réalité.

Javier Cercas est un des plus intéressants écrivains et essayistes Espagnols contemporains. On lui doit entre autre, deux best-sellers traduits en français,

« Anatomie d’un instant »  Analyse très pertinente de la transition démocratique, à travers la trajectoire de deux de ses principaux protagonistes politiques; Santiago Carrillo du PCE, et Adolfo Suarez. Ce Rastignac Castillan, qui par ambition s’investira totalement pour la démocratisation de l’Espagne, jusqu’à mettre sa vie en péril.

Ainsi Que « Soldats de Salamine » émouvant récit tiré d’une histoire vraie. La recherche de ce soldat républicain, futur membre de la 2eme DB qui se réfugia en France avec l’armée républicaine défaite, après avoir refusé d’exécuter un des fondateurs de la Falange.

Son œuvre est traduite dans plus de vingt langues.

Outre son travail de romancier, Javier Cercas est un collaborateur régulier de l'édition catalane et du supplément dominical du journal El Païs

Dans cet article, Javier Cercas rejoint l’analyse faite par Cendrine Morel correspondante du « monde » à Madrid. La négligence en matière de communication du gouvernement Espagnol dans la crise catalane, comparé à l’activisme des séparatistes.

La Victoire du mensonge 

C’était quelques jours après les 6 et 7 septembre 2017, lorsque la majorité séparatiste, sans la légitimité pour le faire, abrogea de facto le statut d’autonomie,  (contre l’avis des lettrés du parlement, qui en vain avaient alerté sur ce déni de démocratie)

C’était la énième fois qu’ils violaient la constitution. Se rebellant contre l’état démocratique, ils plaçaient la Catalogne sur le chemin de l’affrontement civil et de la ruine économique.

 Je reçut un coup de fil d'une amie correspondante en Espagne d’un des plus importants hebdomadaires Européens, me demandant de lui écrire un article sur ce qui se passait en Catalogne.

Je lui répondit que je me consacrais à la rédaction d’un nouveau roman. et que je ne pouvait pas pour le moment, « Ecoute » répliqua la journaliste, « il y a peu j’étais en vacances, et ma revue envoya en Catalogne un collègue qui ne connaissait rien, ni de l’Espagne ni de la Catalogne, et qui de plus ne parlait pas Espagnol.

Il tenta d’obtenir un entretien avec des représentants du gouvernement de Rajoy, mais en vain, personne ne voulut le recevoir. Par contre il réussit à s’entretenir avec Puigdemont, Junqueras, et Romeva et je ne sait avec qui encore. Tu peut imaginer ainsi le reportage que nous publiâmes. Elle fit une pause avant de conclure, « Ou vous vous rechargez vos piles et vous réagissez, ou les menteurs vont avoir gain de cause, comme avec le Brexit, tu verras. »

Je me mis à recharger mes piles. Je ne le fit pas seulement parce que la séparation de la Catalogne d’avec l’Espagne me paraissait une mauvaise idée, ni même parce que le gouvernement Catalan tentait de nous priver de droits fondamentaux, comme le principal, qui est le droit à la citoyenneté, sinon par respect pour la vérité.

C’est ainsi que durant les deux mois suivants, j’abandonnais mon roman, et mon temps fut exclusivement consacré à rédiger des articles pour des revues étrangères, et à répondre aux questions des journalistes du monde entier. Occupé tous les jours à démentir les fables que le séparatisme diffusait avec succès, grâce à l’argent de tous les Catalans, et l’inestimable coup de main de Vladimir Poutine:

Que Franco n’était pas mort, que l’Espagne n’était pas une démocratie, qu’il s’agissait d’une lutte entre l’Espagne et la Catalogne, car tous, ou presque tous les Catalans étaient favorables à la sécession, que l’Espagne vole la Catalogne, que la culture Catalane est opprimée, que la langue Catalane est persécutée, que le référendum du 1er Octobre fut un vrai référendum, et que le jour suivant les hôpitaux Catalans étaient saturés de blessés, que la Catalogne avait été indépendante avant 1714, que la guerre civile fut une guerre entre la Catalogne et l’Espagne, etc etc…

Evidement, les correspondants étrangers en Espagne savaient que tout cela était faux, à l'exception de ceux qui décidèrent qu’il serait plus rentable de diffuser une mensonge rond et romantique, qu’une vérité complexe et prosaïque, car plus facile à conter et à vendre 

Mais je peut assurer qu’un journaliste fraichement arrivé de Suède ou du Canada, qui ne parle ni l’Espagnol ni le Catalan, et qui a eu à peine le temps de se documenter, avale tout cela sans barguigner, et plus encore, et le décline tel quel à ses lecteurs.

Et qu’a fait le gouvernement Espagnol pendant ce temps? la réponse est simple; RIEN..

Composé de fonctionnaires peu finauds, le gouvernement pensait de forme obtuse que pour surmonter la crise Catalane, il suffisait d’avoir avec soi, Obama, Merkel, et Juncker, il fut incapable de comprendre qu’aujourd’hui les moyens de communication non seulement reflètent la réalité, mais aussi la créent, et que sans eux n’importe quelle bataille est perdue.

Occupé à répondre aux journaliste, j’interpellais un diplomate espagnol, lui reprochant la passivité de son corps, comme de l’état en géneral. En fait me répondait il, si nous expliquons ce qui arrive vraiment, nous passons pour juges et parti, et personne ne nous croira. Vous par contre, citoyens lambda, vous êtes porteurs de plus d’autorité .

Autrement dit, pendant que le gouvernement autonome Catalan dépensait des millions pour diffuser des mensonges, le gouvernement Espagnol ne dépensait même pas son temps à les démentir, et déléguait cette tâche au premier venu, que les journalistes plaçaient devant un micro. Démentiel mais authentique.

Maintenant, avec le prétexte du procès aux leaders séparatistes et la nouvelle campagne de propagande de la "generalitat" il semble que le gouvernement de Pedro Sanchez se soit réveillé, Alléluia.

Je leur demanderai qu’ils ne se mettent pas à vendre les bontés de l’Espagne, ni la démocratie ou la justice, mais simplement qu’ils se limitent à défendre les droits de tous, et à conter la vérité. 

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