Poster Melchor Rodríguez, el ángel rojo

La municipalité de Madrid présidée par la respectable Manuela Carmena, vient sur proposition du groupe municipal "ciudadanos" d'accepter qu'une rue de Madrid porte le nom de Melchor Rodriguez Garcia. Celui-ci fut le dernier maire de la Madrid républicaine. Le seul dont aucune rue ne portait son nom. Un homme oublié que l'Espagne redécouvre, un anarchiste andalou, un espagnol universel.

Les communistes staliniens firent une sorte d'OPA sur le gouvernement de la deuxième république espagnole, forts de l'aide que Staline moyennant les réserves d'or de l'Espagne, leur accordait au compte goutte. Le seul gouvernement (avec le Mexique) qui aida un peu le peuple espagnol à défendre sa république.

Les staliniens firent aussi une sorte d'OPA  sur la mémoire de la guerre d'Espagne.  En France on retient, la défense de Madrid, les brigades internationales, La Pasionaria, Guernika. Pas le martyre de Malaga, le génocide d'Andalousie, ou les anarchistes comme Cipriano Mera, ou Melchor Rodriguez Garcia.

Melchor Rodriguez Garcia naquit en 1893 à Séville, dans le célèbre quartier populaire de Triana, référence du flamenco. Orphelin de père, sa mère était ouvrière dans une usine de cigarettes, elle éleva dans le dénuement Melchor et ses deux autres frères. Avec juste un peu d'études primaires, il devint apprenti chaudronnier à 10 ans. Passionné de corridas, il tenta de devenir torero, mais il était déjà attiré par la politique et les idées. Il fut blessé lors d'une corrida à Madrid, et dut abandonner en 1920 cette pittoresque carrière. 

En 1921 il reprend un travail d'ouvrier carrossier à Madrid, et entre au syndicat alors hégémonique à Madrid; l'UGT. 

Il ne se sent pas à l'aise à l'intérieur de ce syndicat socialiste, qui a conclu un pacte avec le gouvernement du dictateur Primo de Rivera. Il penche vers le mouvement anarchiste, persécuté par la dictature. Il devient un des membres fondateurs du mouvement à Madrid, en adhérant à la CNT-FAI. 

Il est des plus actifs, organisant le syndicat des carrossiers, il écrit dans la presse clandestine anarchiste, et se retrouve régulièrement sous les barreaux.  Sa fille Amapola, un jour demande à sa mère où se trouvait son père ce jour là, elle lui répondra "où veux tu qu'il soit? dans sa maison; la prison." 

Melchor est choqué par les conditions de vie des prisonniers, et entre deux incarcérations, milite pour l'amélioration de leur existence, non seulement les conditions de ses camarades anarchistes, mais celles de tous les prisonniers. Il sera plusieurs fois arrêté sous la dictature de Primo de Rivera, mais aussi sous le gouvernement de la deuxième république. Il jouit d'un immense prestige au sein du mouvement anarchiste, il se réclame d'un courant humaniste à l'intérieur de l'anarchisme, il fonde un groupe appelé "los libertos"

Lorsque la guerre éclate à Madrid, Melchor est consterné par les massacres qui commencent dans le camp républicain,  il décide immediatement de cacher des religieux ou de potentielles victimes de la terreur "rouge".

 Les république désorganisée, ne peut contrôler les massacres et les règlements de compte, on apprends qu'en Andalousie, trente mil mercenaires tatoués "pacifient".  Une guerre sale mise au point dans le Rif; la répression coloniale sans quartier, sans pitié. L'assassinat prémédité de 42 000 andalous désarmés. Mais Melchor et beaucoup d'autres, refusent la dialectique action -répression. Le gouvernement de la République organise la résistance et s'oppose aux massacres aveugles, et à la vengeance. 

On voit apparaître alors beaucoup de nouveaux anarchistes sortis du "lumpen", qui salissent et le mouvement anarchiste et la république 

 Dés octobre 1936, le gouvernement de la république décide de se déplacer à Valence, laissant la défense de la capitale aux mains d'une junte contrôlée par les communistes. Plus de 12 000 personnes pour raisons politiques, sont derrière les barreaux de l'Espagne républicaine à Madrid. 

Les communistes, qui eux veulent faire leur révolution, ont des conseillers en révolution, venus du NKVD, avec Alexandre Orlov, spécialiste du nettoyage des arrières durant la guerre civile russe. Sur les bons conseils de ces amis russes, les communistes décident de tuer les prisonniers politiques . Le mode de sélection des suppliciés, est le même que celui utilisé par les russes communistes contre les russes "blancs" Ils créent les"chekas' sur le modèle soviétique. Environ  deux cents lieux plus ou moins clandestins, serviront de salles  d'interrogatoires et d'anti-chambres de la mort.  Fin octobre 1936, les exécutions de prisonniers sortis des prisons commencent à Paracuellos del Jarama. Prés de Madrid sur la route de Burgos.

Melchor Rodriguez apprend ce qui se passe et va rencontrer Garcia Oliver,  un homme courageux, un idéaliste comme lui, anarchiste devenu ministre de la justice. Il demande à  être nommé délégué aux prisons, pour mettre un terme à ces massacres. Il a avec lui plusieurs personnalités, le collège des avocats, le tribunal supérieur de justice, des socialistes comme Julian Besteiro. 

Melchor est nommé délégué général aux prisons le 8 novembre 1936, et le même jour, alors que sa nomination n'est pas rendue officielle, il arrête un camion chargé de prisonniers destinés à l'abattoir. Il fait la tournée des prisons madrilènes, et retire les listes établies par la junte de défense de Madrid. Ce même jour, il sauve quatre cents personnes destinées à être livrées aux pelotons  Le massacre de Paracuellos est stoppé grâce à lui, après environ 2500 exécutions.

Mais c'est le 7 décembre 1936 à Alcala de Hénares, au nord de Madrid, que Melchor entre dans la légende, avec le surnom de "el angel rojo" (l'ange rouge)

  La ville de Alcala de Hénares, subit un bombardement de l'aviation italienne et nazi. Quelque jours avant, à Guadalajara, la foule déchaînée après un bombardement, avait investi la prison de la ville, et cent vingt neuf, des cent trente prisonniers, avaient été fusillés. Melchor qui ce jour là fait une tournée d'inspection des prisons, se fait conduire à toute vitesse à Alcala. Là bas le directeur de la prison appel à l'aide, car plus de deux cents habitants,  avec des miliciens armés, veulent entrer dans la prison , il a contacté le commandant de la place militaire, qui lui a répondu que jamais il ne tirerait sur le peuple, pour défendre des fascistes. Il entre dans la cour de la prison, et devant  les grilles donnant accès aux cellules, seul et pistolet en main sans munitions, il affronte la foule et les miliciens armés. Cette foule est déchaînée par la rage et la douleur, résultat de leur impuissance face à ces avions, qui on détruit un quartier, tué six personnes dont des enfants, et blessé une cinquantaine d'autres.

A l'intérieur de la prison, il y a mil cinq cents prisonniers, et que du beau linge.  Martin Artajo, le futur ministre des affaires étrangères de Franco, Ramon Serrano Suñer le gendre de Franco, et idéologue du futur régime, le général Muñoz Grande, futur chef de la "division azul" qui partira en Russie aux coté des nazis, Sanchez Maza et Fernandez Cuesta co-fondateurs de la Falange, une myriade d'autres futurs membres de la hiérarchie franquiste, des religieux, des journalistes, des intellectuels monarchistes.

Sept heures durant, par la dialectique, il tiens tête à la foule et au commandant de la place militaire, qui l'agrippe, mais aucun n'ose tirer sur un si prestigieux personnage. Anarchiste, il représente le droit et la justice de la république. Un autobus amène à ce moment, un autre contingent de prisonniers parmi lesquels Blas Piñar, futur des derniers  partisans de l'Espagne franquiste, dans les années soixante dix. Mais aucun n'est agressé. A trois heures du matin, avec une extinction de voix, et sa veste déchirée, il peut enfin quitter la prison, la foule est reparti, avec ce sentiment de paix qu'on ressent après avoir accompli jusqu'au bout son devoir, son devoir de libertaire.

Il sera par la suite écarté de la direction des prisons, puis reviendra. Il s'efforcera avec ses moyens, avec la croix rouge, d'apporter un minimum d'humanité aux prisonniers. Il est détesté par les staliniens comme la Pasionaria ou Santiago Carrillo. Toute la guerre durant, jusqu'au bout, Il continue à risquer sa vie en cachant des gens, en facilitant des saufs conduits, vingt huit personnes vivent chez lui. Il est conseiller municipal pour Madrid et représente la FAI.

Dans les sierras autour de Madrid, les civils madrilénes se sont organisés en milices, armes en main ils défendent la République. Lui sans arme, pour ses idées, défend l'honneur de la République. C'est la guerre d'Espagne, cette romantique et dernière guerre pour des idées.

 

Dans les dernières semaines de la guerre, un coup d'état à lieu à l'intérieur du camp républicain, le général Casado, et d'autres, décident d'engager des pourparlers avec les franquistes pour négocier la réédition, la fin du conflit. Les républicains se retirent, et on propose le gouvernement provisoire à Melchor, qui refuse, mais il accepte de devenir le dernier maire de la Madrid républicaine. C'est lui qui attendra les franquistes à l'hôtel de Ville.

A sa fille Amapola, en larmes il dira, "je viens de remettre Madrid aux fascistes".

Les franquistes montreront encore une fois s'il était possible, leur absence d'humanité et leur cynisme. Il sera arrêté et traduit en conseil de guerre. Parmi les membres du tribunal qui le jugera, se trouvent deux personnes qu'il avait sauvé, dont le procureur. Il sera condamné à mort. 

Mais le jour même de la sentence, se présente devant cet aréopage chargé de rendre leur justice, le général Muñoz Grande, qui rappel à ce procureur, qu'il doit la vie à celui qu'ils viennent de condamner, et il présente une liste avec un millier de signatures réclamant sa grâce. Dans les jours suivants, sa peine sera commuée en vingt années de réclusion.

Il est envoyé à Puerto Santa Maria, une des prisons les plus dures, où le pourcentage de décès des prisonniers est le plus important d'Espagne. Finalement en 1944, devant la tournure que prend la guerre mondiale, le dictateur accorde une très large amnistie aux prisonniers politiques, dont profite Melchor. 

De retour à Madrid, il est rapidement approché par plusieurs des ces personnalités du régime qu'il sauva. On lui propose un travail, même un poste dans le syndicat vertical franquiste, il rejette ces propositions et renoue avec les anarchistes dans la clandestinité. Il renvoie un chèque de vingt cinq mil pesetas, une fortune pour l'époque, qu'un de ces grands bourgeois qu'il avait sauvé lui adresse. 

Il vit pauvrement en plaçant des polices d'assurance, et continue à écrire dans la presse clandestine. Il est à nouveau arrêté, il a introduit de la propagande anarchiste dans la prison d'Alcala de Henares., il passe 18 mois en prison, dés 1947, et y retournera encore. 

 Martin Artajo le futur ministre et directeur du journal YA devient son ami, il publie quelques uns de ses poèmes.

 Il habite rue de la Libertad à Madrid, ça ne s'invente pas. S'il refuse de s'adresser à ses hautes relations en cas d'ennuis avec la "justice" pour lui, il n'hésitera pas à le faire pour d'autres, dont des communistes. Il a des relations cordiales avec des fonctionnaires de prison, ils ne l'ont pas oublié. Il intervient pour adoucir les conditions de détention des prisonniers, de tous. Encore.

C'est à lui qu'on doit cette citation "On peut mourir pour des idées, mais on ne doit jamais tuer pour des idées". Pour lui il y avait quelque chose au dessus des idées, et de tout; l'existence humaine. Et c'est dans son idéal libertaire qu'il trouvait son inspiration, sa raison d'exister. 

Son biographe Alfonso Domingo estime le nombre de personnes qu'il sauva à environ 12 000, un cas unique dans l'histoire, car si sous le nazisme il y eut beaucoup de héros qui courageusement sauvèrent des juifs, lui sauvait ses ennemis, et d'une façon collective. Par idéal.

Début 1972,  hospitalisé et mourant, Martin Artajo le ministre, lui apporte un crucifix à l'hôpital, il lui demande de l'embrasser, pour le sauver de la damnation, ce qu'il refuse, il veut mourir anarchiste et athée. Devant l'insistance d'Artajo, il accepte d'embrasser ce bout de bois comme il dit, mais lui demande en échange, qu'il porte une cravate aux couleurs de l'anarchie avec les sigles CNT-FAI, le jour de son enterrement.

Le 14 février 1972 dans le cimetière madrilène de San Justo, des centaines de personnes se pressent pour un dernier hommage à Melchor, des gens de tous bords politique, des militants courageux sortis de la clandestinité, et des officiels du régime, tous réunis.

C'était une trêve, une parenthèse unique qui n'avait jamais eu lieu dans cette guerre,  qui n'était toujours pas terminée.

 Un homme de 37 ans et la peur au ventre; Ricardo Horcajada, déploie un grand drapeau rouge et noir; le drapeau des anarchistes. Rouge comme le sang, noir comme la peine des opprimés. Doucement, il enveloppe le cercueil. Et aussitôt, la fille de Melchor, Amapola Rodriguez, dépose une croix sur le drapeau, et Martin Artajo, avec sa cravate aux mêmes couleurs, récite un notre père, et enfin dans cette "nuit" espagnole, mais en plein jour, des centaines de militants de la CNT-FAI, lèvent le poing, d'abord doucement et puis de plus en plus fort, ils chantent l'hymne des anarchistes"a las barricadas" devant tout le parterre d'officiels franquistes, beaucoup parait il avaient les larmes aux yeux. Un groupe de falangistes en rupture de ban avec le régime, des "camisas viejas", s'approchent et se joignent en chantant aux anarchistes.

On peut imaginer, sinon rêver ce que pensaient, ces "vainqueurs" de la guerre; ces survivants. Prirent ils  conscience ce jour là, que ni les chrétiens, ni même les croyants, ne détiennent le monopole de l'humanité?. Peut être furent ils transportés vers Alcala de Henares, et cette terrible nuit de décembre 1936, où ce torero frustré réalisa la plus grande de ses corridas.

Alcala de Henares, la ville où Cervantes naquit, et dont l'imagination donna au monde, cet autre espagnol universel, qu'il nomma Don Quijote.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Comme j'aime bien savoir avec qui je m'eng........ je suis allé sur votre "blog" et ait lu avec intérêt votre contribution ( celle-ci pour commencer !) 

Je comprend mieux votre méfiance de l'ETA dernière version ..........après avoir lu ce texte !

Comme quoi ......... 

Hasta luego !