la Barcelone qui disparait

Le onze septembre dernier se tenait à Barcelone une de ces impressionnantes manifestations qui depuis quelques années, chaque onze septembre, emplissent les rues de la ville, avec comme thème essentiel, la volonté de créer un pays indépendant de l'Espagne.
Ce jour là depuis un pont au dessus de l'autoroute, au nord de Barcelone, nous observions des amis catalans et moi même, la longue file d'autobus qui descendaient des campagnes et convergeait vers la capitale. Sur la file de droite une autre file de voitures serrées les unes aux autres, faisait le chemin inverse, en direction de la montagne, paradoxe entre une ville qu'on déserte, et qui se voit prise d'assaut par sa campagne. 

Cet article est de Santiago Roncagliolo, écrivain Né à Lima en 1975 et résident depuis une dizaine d'années à Barcelone

                                             

       LES FÊTES QUE NOUS PERDONS


Il y a quelque mois je me rendis de Barcelone à Madrid, pour un hommage à Carlos Germàn Belli. Je le fit par admiration pour ce poète, mais aussi en signe de solidarité, considérant qu'un poète étranger et dificil, n'allait pas spécialement remplir les conditions pour que cet événement soit un grand succès public.
En ce sens la présence de chacun à cet acte était importante, mais par chance, je me trompai.
La cérémonie se déroula à la "casa de America", prés de 150 personnes y assistèrent. Des rumeurs semblent indiquer que Belli pourrait obtenir le prix "Cervantes", aussi il y avait des représentants de la "Real Academia" et des représentants de l'"instituto Cervantes" même.
Mais également, nombre d'écrivains péruviens et latino-américains se trouvaient là. Un public portant un intérêt pour le Pérou ou la poésie en général.
Mario Vargas llosa récita un texte de Belli. Jose Manuel Caballero Bonald traça un plan des liens entre sa poésie et celle de celui à qui on rendait hommage. Il le connaissait personnellement à peine, mais il se sentait uni à lui par une langue et une tradition littéraire commune.
Je fut personnellement ému, et en même temps je sentit en moi de la tristesse, car je réalisai qu'en Catalogne une telle fête serait maintenant impossible.

Certes, cette année a été organisé à Barcelone un bel hommage à Gabriel Garcia Marquez.
Mais un quelconque écrivain qui n'aurait pas le Nobel est mort, et surtout résidant en Catalogne, les possibilités sont minces .
La langue espagnole ne reçoit aucun appui de l'état, et le monde culturel n'a en tête que sa propre histoire. . Il y a bien une "casa de America" catalane qui fait ce qu'elle peut, mais ses moyens sont infimes. Il est très révélateur graphiquement, que cette "casa" n'ai même pas un local décent, elle est située dans un entre-sol. Et durant des années, elle ne put même disposer d'une enseigne visible depuis la rue. (celle en place actuellement n'est d'ailleurs pas très visible)

Mais dans la cérémonie du poète Belli, je pris conscience de quelque chose de beaucoup plus alarmant, les latino-américains issus de mon milieu -écrivains, éditeurs, journalistes- abandonnent Barcelone. Longtemps j'ai cru qu'ils quittaient l'Espagne à cause de la crise. En fait je m'aperçus là, que beaucoup s'étaient déplacés à la capitale. A l'inverse plus aucun ne faisait le parcours dans l'autre sens , ce qui avant aurait été le chemin naturel.

Aucun de ces amis ou connaissances n'est parti par anti-catalanisme, ni même anti-nationalisme. Aucun ne pourrait dire que la politique a eu une quelconque influence sur sa décision. Simplement, ils ont trouvé un travail là bas. C'est là précisément la conséquence de ce qui est en train de se passer dans la politique catalane. Aujourd'hui si tu écris en espagnol, ta vie est ailleurs. 

Lorsque j'évoque ces choses en Catalogne, les plus nationalistes me répondent que cela surviens parce que Madrid est la capitale, il y a plus d'argent, plus de mouvement, plus de tout. Mais ceux qui emploient cet argument ignorent leur propre histoire.

Pour les écrivains en langue espagnole, Barcelone fut toujours plus importante qu'une quelconque autre capitale. Comme le rappelle Xavi Avén dans son monumental "Aquellos años del boom" (ces années du boom) la grande époque de la littérature latino-américaine se forgea en Catalogne. loin de Franco, et prés de la France, cette ville se convertit en porte de l'Espagnol vers l'Europe.  Et l'orque j'arrivais ici il y a dix ans, elle l'était ancore. Les intellectuels qui aujourd'hui abandonnent Barcelone, montrent qu'ils étaient ici avant, Madrid avant n'avait jamais pu les lui prendre. Aujourd'hui Barcelone les lui offre, renonçant ainsi à être ce lieu privilégié, qu'elle était.
L'éditeur et critique Andreu Jaume, avertissai dans ces pages même d'El Pais le 19 juin dernier, que la primauté éditoriale de Barcelone était en danger, par une "négligence politique qui entrainait une diaspora culturelle". J'ajouterai à négligence, l'aveuglement.
Cette rupture répond, au conflit que des politiciens catalans ont engagé avec l'Espagne.

Mais l'Espagnol n'est pas la langue de l'Espagne: c'est la langue de cinq cents millions de personnes, et la deuxième langue la plus parlée au monde. Ce n'est même pas la plus nombreuse communauté de locuteurs espagnols, ni la plus importante. Si les hispaniques des Etats Unis étaient un pais, ils seraient membres du G20. En ce gigantesque univers, plein d'énergie créatrice, Barcelone fut toujours la New York. Aujourd'hui elle s'est enferrée à devenir la Letonie. (avec tout le respect qu'on doit à ce pays, et à ses habitants Ndt)

Et je crains qu'il ne s'agisse ni d'une erreur, ni d'un dommage collatéral, sinon d'un acte volontaire et délibéré.

Comme tous les nationalismes, le Catalan se base sur la conviction de sa propre supériorité par rapport à ses voisins. Le nationaliste Catalan croit que les siens sont plus efficaces, plus modernes et cultivés qu'un Galicien ou un Andalou, il résume toutes ces qualités en un concept "plus Européen"
En général, beaucoup d'Européens sont convaincus d'être meilleurs que les autres, sans remarquer la connotation xénophobe que signifie considérer son origine comme une qualité. Je me suis habitué à cela. Mais face à ces personnes qui se considèrent plus européens que d'autres européens, que pouvons nous espérer, nous les américains, nous représentons tout ce qu'un nationaliste catalan méprise de l'Espagne.
Cela dit, indépendamment des questions de sensibilité; est ce viable de mépriser touts ces gens? tous ces pays? L'Espagnol est la deuxième langue des États Unis. C'est une porte vers le Japon et la Chine par les relations trans-pacifiques. L'impact culturel de ce phénomène ne se limite pas aux livres, également à tous les secteurs de la communication. Un pays hispanique, le Mexique organise la deuxième plus grande foire éditoriale du monde, à Guadalajara. L'Espagnol, est la seconde langue sur Twitter. Les fictions latino-américaines sont projetées sur les écrans de Croatie, de Russie ou d'Australie. Est il possible de mépriser toute la planète?.

La réponse est non. Ce qui par contre est faisable c'est de rester seul. A mesure que la Catalogne défend son identité, comme différente de celle de autres, elle perd le référent pour se faire entendre du monde. Il y a une fête qui se passe ailleurs, et nous qui vivons ici sommes en train de la rater.

La Catalogne ne fut jamais cette province refermée sur elle même, que les nationalistes veulent construire. S'il y a quelque chose que les hispaniques ont admiré, c'est précisément son esprit cosmopolite et son ouverture. Durant des décennies, son parfait bilinguisme a été la marque d'une société cultivée, orgueilleuse d'elle même, et dialoguante à la fois. La protection du Catalan dans l'éducation, a été une référence pour les langues autochtones américaines, avant de se convertir en son contraire, une entreprise pour gommer l'autre.

Le paradoxe est désolant: jugés sur un concept élevé de leur cosmopolitisme, les nationalistes sont en train de construire une société plus provinciale.
Aussi grands que soient leurs drapeaux, sur les places comme dans les stades. Aussi fort qu'ils scandent en Catalan comme en Anglais. Malgré toutes les ambassades qu'ils entendent ouvrir. Leur seul projet culturel est de précipiter orgueilleusement la Catalogne vers l'irrélevance.

 

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