La mort de Steve, une responsabilité collective et un révélateur ?

Au-delà de la question de la responsabilité des policiers présents la nuit du drame, un devoir de conscience collectif s'impose et nous conduit à nous interroger sur l'existence d'une responsabilité qui serait partagée et collective et à faire un rapide examen de l'état de notre société.

L'ouverture d'un enquête pour homicide involontaire ne permettra pas à la famille de Steve de pouvoir entreprendre son deuil sereinement.

Quant à la déclaration de l'absence de lien prouvé entre l'intervention de la police et la mort de Steve, autrement dit l'affirmation implicite et maladroite de l'indépendance de ces deux évènements, elle enfoncera un couteau profondément dans les plaies béantes de cette famille, pendant très longtemps.

Maintenant, au-delà de la question de la responsabilité des policiers présents la nuit du drame, un devoir de conscience collectif s'impose et nous conduit à nous interroger sur l'existence d'une responsabilité qui serait partagée et collective et à faire un rapide examen de l'état de notre société. La mort de Steve ne serait-elle pas révélatrice d'une apathie générale de notre société ? 

Si le peuple s'était levé dans son ensemble avec les gilets jaunes par solidarité avec eux, en tant que victimes évidentes pour la plupart d'entre eux du fonctionnement et de l'organisation injustes de notre société, jamais à mon sens, ce drame -qui fera assurément date dans notre mémoire collective- ne se serait produit. Mais avec un "si", on peut évidemment redessiner toute l'histoire de l'humanité...Il faut donc savoir raison garder avec ce type de raisonnement.

Ce manque cruel de solidarité découle directement du fait que la majorité des Français dispose aujourd'hui tant d'un confort matériel que d'un confort moral qui sont suffisants pour ne pas se sentir concernée par les difficultés de vie de cette minorité. L'individualisme, sinon l'égoïsme, gouverne cette majorité qui a la chance de se trouver du bon et de l'autre côté de la barrière sociale et reproduit passivement et mécaniquement ces deux caractéristiques profondes de notre société actuelle, sans chercher à les questionner pour entreprendre une possible remise en cause personnelle.

Ainsi, le mouvement des gilets jaunes n'a pas diffusé dans toutes les couches sociales et ne s'est pas amplifié jusqu'à faire tomber le gouvernement.

En ce qui concerne le confort moral, il faudrait que se produise un événement d'une portée symbolique bien plus considérable et forte que la mort de Steve pour provoquer un rassemblement de protestations majeur et massif dans toutes les rues de notre pays. Autrement dit, cette majorité dispose encore d'une marge de confort moral importante qui la préserve d'un électro-choc de conscience et de l'obligation morale de s'associer aux gilets jaunes.

Cela dit, une première barrière de protection de l'exécutif est tombée depuis que :

  • la formule "violences policières" est entrée dans le vocabulaire des médias, en dépit de son rejet regrettable par le gouvernement alors que par définition la violence policière est la seule forme de violence qui soit légitime par institutionnationalisation de cette notion dans les fondements de notre régime politique,
  • Steve est mort, 
  • cette majorité a maintenant bien compris que le mouvement des gilets jaunes a été diabolisé au cours de ses premiers mois par la plupart des commentateurs publics (journalistes, "intellectuels", représentants politiques, etc.), ce qui l'a affaibli, discrédité et empêché de s'étendre. Les causes-racine du divorce entre cette majorité et cette minorité sont un manque de compassion de la première vis-à-vis de la seconde, une influençabilité de la première vis-à-vis des médias dominants et une grave défaillance du vivre-ensemble.

Quant au confort matériel, il n'est pas prêt non plus de diminuer. Nous ne sommes plus à la veille de la révolution française lorsque le peuple était écrasé par les impôts et les injustices de toutes sortes et qu'il manquait de l'essentiel. Les homards de l'hôtel de Lassay sont parfaitement et totalement insignifiants au regard du luxe éclatant de la vie de la cour au XVIII ième siècle...Malgré le caractère inquisitoire et invasif des méthodes d'investigation de Mediapart qui peut effectivement heurter, il faut reconnaître qu'il est le média qui contribue le plus à l'élévation morale des pratiques et des règles politiques, en ayant été souvent le premier à l'origine d'affaires célèbres dont le traitement a été totalement salutaire et a produit des améliorations substantielles. Il faut donc saluer l'existence et la singularité de ce média dans le paysage médiatique de notre pays. Le travail de Mediapart est basé sur la discrimination entre le vrai plausible et le faux démontrable. Mais il n'est pas infaillible, à l'image de n'importe quel être humain et a donc lui aussi droit à l'erreur.  Il s'inscrit assurément dans le temps long de notre société lorsque trop souvent notre personnel politique n'a pas le courage et l'intelligence de se dégager de la tyrannie du court terme et de l'éphémère pour mieux séduire son électorat et conquérir de nouvelles voix, à défaut de proposer un destin collectif qui dépasse toutes nos différences, nos clivages et nos petitesses et qui pourrait en plus inspirer les pays démocratiques. Comme disait Sénèque autrefois, ce n'est pas tant à cause des difficultés que nous n'osons pas, mais c'est parce que nous n'osons pas que les difficultés surviennent. Le positionnement politique de Mediapart à gauche, voire à l'extrême gauche, doit être vu comme accessoire au regard de ses résultats incontestables de la moralisation des pratiques politiques. Si tel est son objectif, à la suite du grand et remarquable reporter-journaliste Albert Londres dont il se revendique, qu'il en soit ici remercié ! Certes, ce n'est pas le grand amour entre Mediapart et le président Macron ! Mais au nom de ce même principe de discrimination entre le vrai et le faux, il faut bien reconnaître que Macron est le premier à ne pas se réfugier dans la lâcheté de l'inaction de ses quatre derniers prédécesseurs, qu'on l'aime ou qu'on le déteste. Il semble aimer dire la vérité, sa vérité en tout cas, d'une manière bien plus franche, honnête et libre que ses prédécesseurs. En revanche, où est donc son idéalisme de société dont nous avons tous tant besoin pour construire la concorde et réduire ce divorce évoqué précédemment ? La tâche et les difficultés sont immenses, et son pouvoir est somme toute mince au regard de ces dernières. Il craint par dessus tout que la France recule économiquement si elle n'épouse pas à bras le corps la mondialisation et son capitalisme structurel sous-jacent. Cela se comprend mais ne répond pas au défi planétaire que la majorité des terriens attendent qu'il soit relevé par tous les pays d'une manière cohérente et efficace pour éviter qu'une catastrophe générale se produise un jour. Quel est donc ce pays qui initiera ce profond bouleversement et qui ne perdra pas en s'affranchissant de la dictature des règles économiques actuelles ? Pourquoi pas la France ? Et quand la France se lancera-t-elle dans ce programme magistral, gagnant pour toute la planète ?

D'autre part, cette majorité est abreuvée en permanence d'images de violences et d'exactions commises par des régimes brutaux et sans pitié envers leur peuple. Par conséquent, par simple comparaison explicite ou inconsciente de la situation de notre pays avec celles de ces pays, cette majorité finit par croire profondément en la vertu de notre république, tant vantée par notre personnel politique pour mieux séduire. Cela est trompeur et n'est tout simplement pas vrai. Il suffit pour s'en convaincre de plonger dans l'histoire de la France depuis le début de la révolution française ou même, plus loin en arrière dans le temps, depuis la constitution du royaume de France. Il serait assez aisé d'identifier et de quantifier au fil des époques et des siècles les innocents qui ont payé de leur vie la légèreté, la négligence et les inconséquences de toutes sortes des quelques Français qui ont détenu le pouvoir exécutif provisoirement. Ces derniers, sauf trop rares exceptions, n'ont jamais été choisis pour leur capacité à discriminer entre le vrai plausible et le faux démontrable et à élever moralement la société. Pire, ils ont toujours su trouver des relais puissants et intéressés pour répéter et propager sous de multiples formes et à l'aide d'une diversité de moyens cette idée fallacieuse de la vertu intrinsèque des régimes politiques dont ils étaient les premiers représentants. Notre fameuse république est à cet égard seulement un cas particulier.

Certes, cette dernière est moralement très supérieure à toutes les dictatures qui oppressent et répriment leurs peuples jusqu'à tuer leurs opposants politiques, tout en faisant prospérer les oligarchies affiliées à leurs pouvoirs. Mais pour se convaincre du caractère intrinsèquement immoral et choquant de notre république, il suffit de penser comment elle a envoyé des centaines de milliers de ses enfants constituer les fosses et les charniers de la première guerre mondiale. C'est d'ailleurs parfaitement faux de dire que la première guerre mondiale était inévitable. Il suffit également de penser au honteux régime de la collaboration, au colonialisme, aux guerres coloniales menées par la France, aux guerres napoléoniennes, à la Commune, etc. Les exemples abondent en masse depuis plusieurs siècles. Ils trahissent une irresponsabilité et une légèreté de la part de tous ces gouvernements successifs, d'autant plus insoutenables que ces derniers se sont toujours parés de la bonne concience de la morale civique et de la rationalité, toutes les deux apprises sur les bancs des écoles. Cette rationalité est en fait trompeuse, incomplète et erronée. Elle attend d'être déconstruite et que cette déconstruction soit enseignée dès le plus jeune âge pour fonder un nouvel ordre social, construire des lendemains meilleurs et faire de la France un nouveau symbole mondial.

Ainsi, notre histoire regorge d'inconséquences majeures de la part de l'exécutif sur le plan de la morale, entraînant des effets mortels, immenses et incalculables. À chaque époque, elles passent presque inaperçues et sont tues et masquées par une minorité qui en profite indirectement ou directement, tandis que la majorité reste plus ou moins dupée et ne prend pas la mesure des drames qui se jouent. Les auteurs de ces inconséquences n'auraient jamais dû être mis en situation d'exercer le pouvoir exécutif, justement puisqu'ils n'en ont pas les capacités morales et le type d'intelligence nécessaire à leur évitement et neutralisation. Cela montre bien, depuis très longtemps, notre incapacité collective à désigner des représentants politiques dignes des plus grandes attentes des citoyens et une inadéquation intrinsèque des différents régimes politiques successifs aux exigences profondes de la morale...

Notre république, dans ce panorama général, n'est donc pas intrinsèquement vertueuse. Tout au plus, elle a été globalement moins violente que les régimes précédents, encore que les événements actuels sont extrêmement inquiétants par le nombre incroyable de Français ayant été gravement blessés dans leurs chairs au cours du mouvement des gilets jaunes, et qui devrait tristement augmenter dans les mois ou années à venir, alors que la majorité d'entre eux, par la détermination et le courage qu'ils ont affichés et qu'ils affichent toujours pour une part d'entre eux, aurait été probablement les premiers à risquer leur vie pour défendre notre patrie. C'est leur faire sournoisement injustice une ultime fois. Il ne s'agit évidemment pas de les idéaliser ou encenser car il faut aussi le dire : parmi eux, figure une petite minorité de gens politisés ou non, extrémistes, brutaux et fondamentalement intolérants, ceux-là mêmes qui ont été transformés en assassins, par un monstrueux mécanisme d'amplification de la violence collective,  en faisant rouler les têtes de milliers d'innocents durant la révolution française... D'ailleurs, la Terreur française s'inscrit dans les barbarie collectives dont les déterminants ultimes sont plus psychologiques que politiques et sont relativement indépendants des époques historiques où elles se produisent. 

Ce triste constat s'applique bien-entendu plus ou moins aux autres pays, qui ont par exemple installé, en interaction avec la France, les conditions de la guerre en Europe un grand nombre de fois depuis de nombreux siècles... 

Qui dénonce cela et s'en émeut aujourd'hui ? Où est notre Zola de ce siècle pour crier : "J'accuse !"...

J'accuse donc ! En en toute liberté de conscience, d'expression et d'aspiration profonde pour mon pays, sans nulle sotte intention de comparaison avec ce grand homme. 

Où sont passés nos "intellectuels" ? Qu'ont-ils fait de leur devoir d'engagement contre toutes les formes d'injustices qui les caractérisait naguère au sein de notre société ?

Les victimes oubliées et collatérales en masse de toutes ces inconséquences les attendent mais nous attendent aussi . Elles reposent enfouies dans nos belles terres arables ou enterrées dans nos cimetières. Leurs cendres se sont dispersées et noyées partout dans tous les espaces de notre pays. Les monuments funéraires de nos villages sont un moyen pour nous donner bonne conscience et encore mieux oublier paradoxalement leurs sacrifices, fondamentalement injustifiables au nom d'une morale supérieure et de laquelle il tarde que l'humanité se revendique.

Mais d'autres victimes sont encore présentes parmi nous et bien vivantes : elles nous regardent, parfois nous envient et nous détestent à juste titre.

Aspirés par la médiocrité et la banalité atroce et inhumaine de l'actualité et la pesanteur du quotidien, le temps passant vite, nous ne voulons pas, nous, les regarder et les considérer. Nous nous focalisons sur le futile, l'accessoire, les vanités de ce monde, et les faits divers qui sont la plupart du temps dérisoires au regard des massacres d'innocents de notre histoire commune mais qui sont comme nécessaires à l'oubli temporaire de l'insatisfaction de notre propre condition humaine. Nous méprisons sans cesse la recherche de la vérité, du moins la discrimination entre le vrai plausible et le faux démontrable.

Ce faisant, nous oublions de faire société en toute intelligence, en dépit de toutes nos différences et nos faiblesses. Et en dernière conséquence, nous oublions de nous joindre à nos frères les gilets jaunes, pour retrouver ensemble et actualiser l'aspiration profonde de l'identité française tournée vers la passion de l'égalitarisme que notre gouvernement actuel feint d'ignorer. 

En clair, il y a un vice profond à la racine de tous ces maux et il est loin d'être éradiqué.

Seule une révolution copernicienne des esprits changera la donne. Je suis convaincu qu'elle devrait se produire un jour par simple nécessité, rendue possible par la fantastique souplesse et plasticité du cerveau humain, capacité dont on commence à se rendre compte seulement aujourd'hui. Ôtez de vos esprits cette idée absurde de l'existence d'un cerveau droit et d'un cerveau gauche qui seraient fonctionnellement spécialisés. C'est la conséquence d'une vieille erreur coriace de plus de 150 ans sur l'organisation corticale du cerveau, encore présente dans les magazines actuels de vulgarisation des neuro-sciences, tels ceux de juillet 2019. C'est dire si les erreurs ont la vie dure, comme cela a toujours été dans tous les domaines de la connaissance...Ces erreurs profondes, par le simple fait qu'elles sont répétées et reproduites par tout le monde  ont acquis le statut de vérité. La fausse croyance en la vertu de la république dont il était question précédemment procède exactement du même mécanisme et biais fondamentaux.

Ainsi, ce vice profond pourrait disparaître d'ici les générations ou siècles à venir, par un changement de mentalité qui résulterait des conséquences abyssales de cette révolution neuroscientifique.

Tels ont été mon cri contre l'injustice sociale et l'immoralité profonde de nos régimes à travers les siècles et un des ingrédients de mon espérance que j'ai tenu à partager ici, faisant suite à la mort de Steve.

Repose en paix, mon ami, nos pèlerinages terrestres s'achèveront aussi tôt ou tard ! 

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