Tournée Générale: une histoire d'Art et de comptoirs

L'idée du festival plurisdisciplinaire « Tournée Générale » est née en 2019 sur le comptoir du Bon Coin, petit bar PMU du 12ème arrondissement de Paris. Retour sur une naissance bien barrée.

1 2 3 Au Bon Coin

C’est début mars 2019, au comptoir du Bon Coin, petit bar PMU sis au 40 rue Claude Decaen dans le 12ème arrondissement, que naît l’idée du festival Tournée Générale. Journaliste, j'investis souvent la terrasse du lieu pour écrire mes articles, et son zinc pour boire un verre. Pour discuter avec des amis et des voisins. Un jour, le patron, Amar, me confie ses envies et ses lassitudes. Le commerce n’est pas florissant, et la routine des cafés du matin, du tiercé et de l’apéro ont un peu perdu de leur charme pour ce jeune sexagénaire jovial et toujours avide de nouvelles rencontres. Entre la retraite et la transformation de son lieu, son cœur balance. j'écoute. Amar et ses bonnes histoires lui manqueront s’il s’en va.
Et puis vient l’idée. Amar veut de la nouveauté ; pourquoi ne pas l’amener par le théâtre, que je connais bien pour en parler depuis huit ans dans divers supports ? La proposition plaît à Amar. Tournée générale.

Amar, le patron du Bon Coin © Pierre Helleboid Amar, le patron du Bon Coin © Pierre Helleboid
4 5 6 dans la Vallée

La conversation de comptoir s’ébruite rapidement dans la Vallée de Fécamp. Voisins et amis rejoignent mon rêve d'Art en Bars : un collectif de bénévoles de toutes professions se forme dans le quartier, et se constitue bientôt en association loi 1901, 12 Bars en Scène. Certains sont du milieu des arts vivants, d’autres pas du tout. Quelques-uns se connaissaient avant, mais la plupart se découvrent pour l’occasion. L'idée de départ évolue : c'est non pas dans un seul bar que nous travaillerons ensemble, mais dans plusieurs. La Vallée est fertile en cafés de quartier, autant en profiter ! Quelques semaines après les confessions d'Amar, les jalons d'un festival pluridisciplinaire sont posés.

Avec Damien, Eric, Jeff et quelques autres copains, on formule le désir de participer à la vie sociale et culturelle du quartier et d’inventer des manières de faire vivre l’art hors des institutions. On envisage déjà le festival comme un temps de grande visibilité d’un travail de territoire qu’on souhaite mener à l’année. Et, fort de l’enthousiasme que suscite le projet chez les habitants du quartier, on en fixe les dates. L’édition 1 de Tournée Générale aura lieu du 4 au 8 juin 2019. Soit moins de quatre mois après que l’idée en a été formulée pour la première fois. Un temps réduit, mais qui nous suffit pour mettre au point une programmation de 28 spectacles dans huit cafés et restaurants de la Vallée de Fécamp.

Anaïs Heluin, Eric Kuntz et un habitué du bar Le Satellite © Pierre Helleboid Anaïs Heluin, Eric Kuntz et un habitué du bar Le Satellite © Pierre Helleboid
7 8 L'enfant du quartier

Se lancer le défi de monter un festival à la programmation exigeante en quatre mois à peine, sans argent, était pour nous une façon de tester la réactivité des différents acteurs de son territoire. Leur envie et leur capacité à sortir de leurs habitudes pour créer un récit commun fait de surprises, d’imprévus. Pour que naisse "Tournée Générale", il fallait que des habitants de la Vallée de Fécamp se fassent acteurs de la proposition. Qu’ils mettent un peu de leur temps libre, de leurs compétences au service de son organisation. Nombreux sont qui se sont prêtés au jeu.

Daniel par exemple, habitué du Bon Coin, en prêtant à l’association son local de plomberie pour entreposer le matériel son et lumière nécessaire aux compagnies. L’artiste Eric Kuntz, habitant de la rue Claude Decaen, a quant à lui réalisé l’affiche du festival et exposé des œuvres créées pour l’occasion dans plusieurs des cafés. Ce qui a donné une unité visuelle forte à cette première édition. Raphaël Patris, son voisin, se charge d’imprimer affiches, flyers et programmes. Il s’occupera aussi de l’accueil du public, avec d’autres bénévoles du quartier. "Tournée Générale" est le fruit d’une mutualisation de moyens humains et matériels à l’échelle du quartier. C’est l’enfant de la Vallée.

9 10 Toutes les disciplines de la fête

Au café, des histoires très diverses se croisent et participent à l’histoire du lieu. Les spectacles programmés lors du festival sont à leur image, ainsi qu’à celle de son équipe. "Tournée Générale" rassemble en effet des identités artistiques très diverses. Résolument pluridisciplinaire, il est curieux des nouvelles écritures en matière de théâtre, de danse, de musique, d’arts visuels, de marionnettes et de cirque. Et manifeste un goût particulier pour celles qui se déploient à la croisée de plusieurs disciplines. Pour celles qui comportent des risques, en termes d’esthétique aussi bien que de récit. Toutes les générations se côtoient. Dans la logique d’horizontalité prônée par le festival, les artistes émergents sont placés au même niveau que les artistes plus confirmés.

La première édition du festival a confirmé la pertinence de cette direction de programmation. Du choix de s’intéresser au type d’adresse proposé par les artistes avant de regarder quelles disciplines ils convoquent. L’adaptation pour bar du "Laterna magica" de Dorian Rossel, interprété par un comédien seul en scène ou le conte contemporain "Cité Babel" de Rachid Bouali ont en effet aussi bien trouvé leur place dans le festival que des formes plus hybrides, telles que la cérémonie de café de Rodrigo Ramis, la performance musicale et théâtrale Mexicas du groupe Texcoko formé par Alexandre Pallu, Flavien Ramel et Guillaume Rouillard, ou encore "Un étrange voyage". Une invitation au déplacement basée sur un texte du poète turc Julien Allouf, le musicien Csaba Palotaï et la scénographe Marion Stoufflet. Pour "Tournée Générale", qu’importe la forme, pourvu qu’il y ait l’ivresse.

Le "Laterna magica" de bar de Dorian Rossel, au Bon Coin © Claire Patris Green Le "Laterna magica" de bar de Dorian Rossel, au Bon Coin © Claire Patris Green
11 12 Les leçons de la première "Tournée"

La première édition nous a permis d’affuter notre réflexion et notre exigence, surtout en ce qui concerne la relation des artistes à leur environnement. Avec ses codes, son langage particulier, nous avons pu constater à quel point le bar impose des formes ouvertes. Impossible d’y transposer des formes créées en salle sans les repenser, sans les mettre à l’épreuve du zinc et de la clientèle des lieux. Et sans demeurer ouvert à l’imprévu, à la perturbation. Créée pour l’occasion, la performance philosophique sur l’ivresse de Guillaume Clayssen, "Penser l’ivresse", est un parfait exemple de cette porosité recherchée entre l’art et le quotidien. Sa conversation improvisée tout au long de son spectacle de 2h30 avec Jojo, un pilier du Bistrot de Juliette, restera dans les annales du quartier.

Lectures, présentations d’étapes de travail et premières scènes ont aussi trouvé dans les cafés un accueil et une écoute de qualité. Un long voyage de Julien Allouf, Csaba Palotaï et Marion Stoufflet, Pasolini, derniers écrits de Clara Chabalier, "La Métaphysique Articulaire" de Guillaume Mika et Johan Cabé ou encore Supernova de Tom Politano ont rencontré l’adhésion aussi bien des habitués des lieux que des festivaliers. De même que le premier spectacle de stand-up d’Aude Bibas, qui à plusieurs reprises a fait office de lever de rideau.
À rebours du prêt-à-consommer ambiant dans le milieu du spectacle vivant autant qu’ailleurs, "Tournée Générale" prône la fragilité. Il revendique l’importance, la beauté du galop d’essai.

Retour sur cette première édition en vidéo :

Retour sur la 1ère édition du Festival Tournée Générale © Tournée Générale
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En avant pour une deuxième édition

Afin d’assoir l’ancrage du festival dans sa Vallée de Fécamp, et de participer à l’invention de formes et de récits nouveaux, au diapason de l’époque, "Tournée Générale" évolue vers des écritures de plus en plus contextuelles. C’est-à-dire conçues pour les espaces des cafés, de ses
cafés.

Initialement prévu du 3 au 7 juin 2020, la seconde édition a dû être reportée sur deux week-ends, du 25 au 27 septembre et les 3 et 4 octobre 2020, dates permettant de maintenir la programmation.

Pour découvrir celle-ci, rendez-vous sur http://tourneegenerale.org/

 

 Anaïs Heluin

 

 

 

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