[Analyse] Rétrospective allemande

Retour dans l'Allemagne de 2018 avec Jean-Marc Ayrault pour évoquer le ''miracle économique allemand''

A retrouver ici, une interview de Jean-Marc Ayrault effectuée en 2018 par moi-même et une ancienne camarade de classe dans le cadre de mes TPE. Beaucoup de sujets élémentaires y sont abordés et servent à regarder l’Allemagne et son ‘’miracle économique’’ d’un oeil plus aiguisé et plus critique. AFD, restriction budgétaire, inégalités hommes/femmes, accueil des réfugiés, tension démographique, voici une lettre à plat des nombreuses problématiques de l’Allemagne de 2018 - et encore d’actualité aujourd’hui - abordées par l’ancien Premier ministre, Jean-Marc Ayrault.

Peut-on envisager une Allemagne sans mini-job?

Oui bien sûr à condition de préciser ce que sont les minis jobs. Le mini-job est une mesure qui a été prise dans le cadre des réformes engagées par le gouvernement de Gerard Schröder entre 2003 et 2005 qui visaient à s'adresser à une population sans emploi, en lui proposant des mini-jobs qui sont payés très peu. Certes, on peut cumuler plusieurs mini-jobs, ce qui fait un revenu supplémentaire, mais il est vrai que les mini jobs ont eu l'inconvénient de précariser une partie importante de la population allemande en creusant ainsi des inégalités très importantes.

Le "Mittelstand" allemand est -il transposable en France?

Le Mittelstand est un ensemble d'industries de taille moyenne, ce qui correspondrait en France aux ETI, dont le capital est souvent détenu par des groupes familiaux, ce qui lui donne une certaine stabilité. Ce sont des entreprises qui se transmettent dans des conditions meilleures que ce que nous pouvons trouver en France. Il n'y a pas de raison que ce ne soit pas transposable, à condition qu'un effort très important soit fait. Cet effort qui a été entrepris depuis plusieurs années par les différents gouvernements, se concentre sur la question suivante : comment transformer nos PME qui sont souvent dynamiques et nombreuses, en plus grandes entreprises performantes? C'est tout un enjeu auquel je m'étais d'ailleurs attaqué. Il faut aider les entreprises à accéder au capital pour financer leurs investissements et stabiliser leur situation, éviter que lorsque il y a une vente d'entreprise cela se passe dans de mauvaises conditions. Il y a un énorme effort à faire en France, et là, c'est encore une différence culturelle entre la France et l'Allemagne. Mais cela peut s'estomper.

Pourquoi les femmes allemandes sont-elles davantage touchées par le temps partiel (45% d'entre elles) que les femmes françaises (29% d'entre elles)?

Plus globalement, le travail des femmes allemandes est inférieur à celui des femmes françaises. Le taux d'activité des femmes est très élevé en France. C'est une première différence. Et ensuite beaucoup de femmes en Allemagne interrompent leur travail lorsqu'elles ont un enfant afin de l’élever, ce qui les conduit souvent à occuper des emplois à temps partiels. Il y a plusieurs raisons à ça. La première raison est plutôt historique et culturelle. En France, le travail féminin n'est pas aussi culpabilisé qu'en Allemagne. Alors, il l'est beaucoup moins aujourd'hui, c'est vrai, les choses ont changé, les mentalités ont changé. Mais pendant longtemps, il apparaissait incongru qu'une femme ne reste pas à la maison, pour s'occuper de l'éducation de ses enfants, au moins au début. Alors première explication. La deuxième c'est que également par rapport à l'Allemagne , il y a en France une politique familiale très forte qui ne se traduit pas uniquement par les allocations familiales ou les aides au famille mais aussi par une politique très active, d'offre de mode de garde que ce soit la garde à domicile ou la garde en crèche. C'est vrai que les Allemands regardent souvent de notre côté, pour connaître la manière dont on s'y est pris. Ainsi, il y a eu, ces dernières années, et y compris lorsque les sociaux démocrates étaient au pouvoir dans les années 2003 et 2005, un effort important effort important qui a été fait pour augmenter l'offre de garde d'enfant. Or, les Allemands sont loin du compte, il y a encore beaucoup de retard. Surtout qu’avec l'état fédéral, des différences peuvent s'installer d'un Lander à l'autre.

Pourquoi les infrastructures sont-elles dans un si mauvais état en Allemagne et pensez-vous que cela peut influer sur sa croissance économique ?

Oui à l'évidence. Il y a des retards qui sont pris notamment dans le fonctionnement des services publics comme les infrastructures de transport, les établissements scolaires et les hôpitaux. Il y a une critique très forte en ce moment en Allemagne, où les négociations pour une nouvelle coalition sont en cours, notamment avec les sociaux démocrates qui, je pense, vont mettre la barre très haute pour qu'il y ait une rehausse importante dans les investissements des infrastructures publiques et des services publics. J'ai entendu le discours de Martin Schulz récemment qui réclamait justement cela. Mais alors pourquoi cette situation? Parce que les Allemands ont fait de la rigueur budgétaire une règle absolue, ce qui fait qu'ils se sont, malgré le dynamisme de leur économie, imposés une règle d'une très grande dureté, qui les empêche de faire des investissements, qui à mes yeux, apparaissent de plus en plus nécessaires. Les Allemands ont donc cette question devant eux. Je pense qu'ils ne vont pas pouvoir faire autrement que d'apporter une réponse. Encore une fois, je reprécise que l'Allemagne est un Etat fédéral et que les principaux investissements se font soit par les Lander ou les villes seules ou avec le gouvernement fédéral, donc c'est toujours très lent et très lourd à décider.

Avec une proportion de jeunes de plus en plus faible dans le pays (hors réfugié) et un taux de fécondité d'environ 1,4 enfant par femme, l'Allemagne peut-elle encore rester longtemps la première puissance économique européenne?

C'est une question très importante, qui est discutée en Allemagne. Evidement c'est un handicap. L'économie allemande est obligée de faire appel à une main d'œuvre étrangère, venant souvent d'Europe centrale et de pays comme la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie... et plus récemment avec l'accueil des réfugiés. L'Allemagne a considéré que cette main d'œuvre pouvait être une chance, à condition de lui donner une formation professionnelle. Cette question est fondamentale pour l'avenir de l'économie allemande, car évidement, il ne faut pas oublier non plus que le financement de la Sécurité sociale demande un bon équilibre entre actif et retraité et plus le temps passe, plus le déséquilibre s'installe et cela devient plus difficile de financer le système de retraite. Même si en France, nous avons aussi des problèmes de financement des retraites, la situation est beaucoup plus favorable qu'en Allemagne sur ce plan, à cause de notre démographie qui reste une des plus dynamiques d'Europe.

Depuis la réunification allemande, reste-t-il encore des particularités qui permettraient de différencier un ancien allemand de l'Ouest et un ancien allemand de l'Est?

Le temps passe et ces différences s'estompent, notamment dans les nouvelles générations. Mais pour ceux qui ont connu la RDA (République Démocratique Allemande), le système était une administration totalement étatique, complètement différente du système actuel. Il y a donc une différence qui reste dans les mentalités. Les Allemands de l'Est avaient l'habitude d'être guidés, d'être accompagnés et avaient l'habitude que des gens, des administrations décident à leur place. Du coté de l'Ouest, les gens avaient beaucoup plus d'habitudes d'autonomies et de décisions. Cela se traduit donc dans les entreprises. Les entreprises de l'Est étaient étatiques, donc sous le contrôle des administrations de l'Etat. Ce n'était pas du tout le cas en Allemagne de l'Ouest, où les entreprises étaient, comme en France, indépendantes et totalement privées. Cela crée donc des différences de mentalité. A l'Est, les gens étaient habitués à tout avoir, sans demander, sans se soucier, alors avec des petits salaires et des conditions de vie qui laissaient parfois à désirer, mais il n'y avait pas de chômage. Les gens étaient comme sur des rails. Avec l'effondrement de ce système, les Allemands de l'Est ont été obligés de se ré- habituer ou de s'habituer à une autre façon de vivre, une autre mentalité, avec plus de responsabilités, plus d'incertitudes et en même temps avec plus de liberté. Si on fait le bilan, je pense que les Allemands de l'Est sont plus heureux maintenant, mais il reste cette culture, qui petit à petit va s'estomper avec les nouvelles générations.

L’Allemagne doit-elle s’inquiéter de la montée de l’AFD?

Les Allemands pensaient que l’Allemagne était épargnée compte tenu de son passé et de la culpabilité ressentie par les Allemands de la période nazie. Ils pensaient qu’elle serait épargnée par la montée des partis d’extrême droite ou des partis populistes. Malheureusement, on l’avait déjà vu dans des élections régionales dans les Länder et plus récemment, on le voit aux élections au Parlement national avec un parti qui atteint plus de 100 députés au Bundestag. C’est très impressionnant. Donc l’Allemagne est aussi touchée par ce phénomène nationaliste on peut dire, assez anti-européen, et donc qui rejoint ce qui se passe dans d’autres pays avec comme point de ralliement principal, la question des réfugiés qui a permis à ce parti de progresser très vite.

Quels sont, pour vous, les points forts et les points faibles du système économique allemand?

Le point fort, je pense que d’abord c’est une industrie qui est restée très forte dans la métallurgie, la mécanique et qui a sû en permanence investir et se renouveler avec une très forte orientation de cette industrie vers l’exportation. Comme c’est une industrie qui fait des produits de grande qualité, aussi bien pour les ménages que pour les entreprises, même lorsqu’il y a eu la crise de 2007-2008, l’Allemagne a pu rebondir plus vite que la France parce qu’elle a pu tout de suite exporter ses productions. c’est un premier atout conjugué à un second : la formation professionnelle qui est un système professionnel en alternance, largement meilleur qu’en France. C’est assez clair chez les jeunes, soit ils font de longues études comme en France, soit ils font des études plus courtes mais ils le font souvent dans le cadre d’une formation professionnelle en alternance dans les entreprises ou dans les administrations. C’est quelque chose d’extrêmement répandu en Allemagne et qui fait que, peut-être, il y a moins de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail mais globalement, on peut dire que les jeunes arrivant sont mieux formés en moyenne qu’ils ne le sont en France. C’est vraiment une force très importante de l’Allemagne. La troisième chose que je dirais aussi, c’est que l’Allemagne a une tradition de dialogue social, des syndicats beaucoup plus forts qu’en France et qui mettent aussi des accords. Par exemple: quand il y a eu la crise des subprimes, jusqu'à 2009 dans certains secteurs industriels, les syndicats et les employeurs ont négocié des accords de chômage partiel en partie financé par les entreprises et en partie financés par l’Etat, afin de ne pas licencier les gens. Ainsi, le moment où l’activité économique a repris, ces entreprises ont eu leur main d’œuvre et les capacités de rebondir. C’est quand même une force parce qu’il y a eu une négociation et un accord. Les points faibles, je pense à la démographie allemande dont on parle peu qui peut devenir une difficulté pour l’Allemagne. Les infrastructures qui ont vieilli en Allemagne, qui se sont dégradées et puis l’absence peut être de très grandes entreprises que nous avons en France qui sont des champions mondiaux comme Bouygues, Eiffage, Vinci. Elles sont capables de très gros investissements et de porter globalement un investissement. Prenons pour exemple le projet d’aéroport à Berlin qui devrait déjà être ouvert et qui ne l’est pas parce que les entreprises allemandes n’ont pas su répondre de manière performante à ce chantier.

On sait que le taux de chômage est faible, cependant le taux de risque de pauvreté ne cesse d’augmenter (10% en 2000 et 16.5% en 2015). Les lois Hartz sont-elles à l’origine de cette pauvreté et peut-elle s’atténuer avec la conservation des mini-jobs?

Il y a plusieurs choses avec les lois Hartz ; il y a eu la réforme du système d’indemnisation du chômage qui fait que les conditions pour être indemnisés sont beaucoup plus dures, avec une durée d’indemnisation beaucoup plus courte, ce qui explique que dans certains secteurs économiques, les gens tombent vite dans les petits boulots, les mini-jobs, ce que se traduit par d’importantes disparités et d’importantes inégalités. Il existe aussi les inégalités chez les retraités, il y a beaucoup de retraités qui ont vu leur niveau de vie baisser, cela est aussi un élément important. D’un côté il y a la rigueur budgétaire, l’équilibre budgétaire, etc... Mais d’un autre côté, il y a aussi des retards qui sont pris en matière d’investissement qui se traduisent par des inégalités dans certaines régions, certaines villes. Globalement l’Allemagne se porte bien : elle a un taux de chômage très faible, ça c’est sur, mais quand on regarde dans le détail on voit ses difficultés qu’il ne faut pas nier. Dans le débat public allemand, on l’a vu dans la campagne électorale récente, ça se lit sans doute dans certains résultats électoraux, il y a cette désillusion qui s’installe dans une partie de la population. Un récent rapport est sorti au niveau international sur le creusement des inégalités à l’échelle du monde, on a pu voir qu’elles grandissaient aux Etats-Unis, qu’elles grandissaient même en Chine, en Inde. En Europe, elles sont moins importantes en raison des systèmes sociaux qui existent depuis très longtemps. Mais quand on regarde pays par pays finalement, c’est à l’avantage de la France où ses inégalités se sont le moins creusées à l’inverse de l’Allemagne.

Les conditions de vie allemandes sont-elles similaires à celles de la France ou y a-t-il une grosse différence entre les unes et les autres? (Habitat, pouvoir d’achat...)

Je crois que c’est très comparable, peut-être que le logement est moins cher en Allemagne c’est une des différences non négligeable sur le plan du pouvoir d’achat et des conditions de vie des Allemands par rapport aux Français. Le coût du logement est un vrai problème pour la France. Dans certaines grandes villes se posent le problème de la mobilité des gens pour le travail. Après, les niveaux de qualité de vie, de ceux du service public, même si j’ai parlé des insuffisances en matière d’investissements, sont plutôt proches. Après il y a des différences : le coût de la vie peut être un peu moins cher en Allemagne dans certains domaines mais on peut dire que l’on a des situations globalement assez proches.

Peut-on comparer ou rapprocher les réformes menées en ce moment par le gouvernement français (loi travail) et les réformes mises en place sous Schröder?

Je crois qu’il est encore un peu tôt pour le dire parce qu’en fait dans les réformes françaises il y a un triptyque: il y a, d’une part, la réforme du code du travail, celle qui est intervenue récemment, il y a la réforme de l’indemnisation du chômage et la réforme de la formation professionnelle ce qui fait trois piliers. Pour le moment il n’y a qu’un morceau qui a été traité, il reste les deux autres. Aujourd’hui, je ne sais pas ce que sera la réforme française de l’indemnisation du chômage, l’idée est peut-être de vouloir mettre en place un système de flex-sécurité, c'est-à-dire un peu plus de souplesse et en même temps plus de garantie. Je crois qu’il est trop tôt pour juger. Je ne suis pas sûr que ça soit la copie conforme des mesures Hartz : pour l’instant ça ne semble pas être le cas. Si on allait aussi loin, je pense que l’indemnisation du chômage et les mini-jobs seraient très mal acceptés en France.

Serait-il une bonne chose pour le système français, de mettre en place des réformes similaires aux réformes Hartz?

Les deux pays sont différents et je crois qu’on ne peut pas tout mettre sur le même plan. On a vu les inconvénients des réformes Hartz et d’ailleurs ces dernières années, il n’y a pas eu beaucoup de réformes du temps de Madame Merkel quand elle était chancelière. Les seules réformes qui durent sont celles mentionnées : les réformes de 2003-2005 du chancelier Schröder : les lois Hartz 1, 2, 3, 4. Alors maintenant, moi je pense que s’il faut s’inspirer du modèle allemand, il faut s’inspirer d’autres choses, de ce que j’ai dit précédemment. C’est-à-dire que quand on est face à des restructurations, face à des chutes d’activités, de faibles croissances, plutôt que de laisser se développer d’importants plans sociaux, voire des fermetures d’entreprises, les Allemands trouvent des accords qui sont négociés entre patronats et syndicats afin d’apporter des réponses économiques : diminuer par exemple la masse salariale tout en préservant, en même temps, le maximum les emplois. Pendant les périodes de crises, c’est un atout. On est en train de constater en France, aujourd’hui, une difficulté : c’est qu’il y a eu énormément de destructions d’emplois du fait de la crise de 2008 et les années suivantes. Maintenant que la croissance est en train de reprendre en France, on s’aperçoit que ces destructions d’emplois sont un handicap parce qu’il n’y a plus assez de main d’œuvre qualifiée sur le marché du travail pour pouvoir répondre aux besoins. S’il y a bien quelque chose dont il faut s’inspirer de l’Allemagne, c’est l’exemple de la formation professionnelle initiale et la formation professionnelle qualifiante tout au long de la vie, c’est vraiment la priorité.

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