[Note] La France irréformable ?

« Ivrognes », « prostitués » sous la plume de Chateaubriand, « fainéants » et « Gaulois réfractaires » dans la bouche d’Emmanuel Macron. La méprise du peuple semble intemporelle, voilà un sujet où la startup nation n’a pas su innover.

Depuis la Révolution, où écrit Chateaubriand, notre société a su évoluer, progresser et a façonné son pacte social : méritocratie, égalité, démocratie représentative, propriété, laïcité, droit du travail etc. Pourtant, reste encore aujourd’hui, un héritage qui tait son nom : la domination ou plutôt, la distinction. Nom d’un ouvrage de Pierre Bourdieu, cette dernière est aux racines du rapport de force qui sévit entre la classe populaire et la classe bourgeoise. Celle-ci se construit contre, avant même de se revendiquer d’une culture, d’un mode de vie. Elle bâtit à l’encontre de ce que le sociologue définit comme les « grosses préoccupations », en résumé, ce qui parait vulgairement vital et en un mot : animal. Bourdieu disait : « le bon goût, c’est le dégoût du goût des autres », entendez par « bon goût », le goût libre, le goût légitime, le goût bourgeois. Par son capital social, culturel, économique et symbolique, la bourgeoisie bénéficie d’un choix, d’une indépendance dont bien des jeunes précaires ne bénéficient pas et qui vont devenir des repoussoirs pour la construction de l’identité bourgeoise. Les choix de ces derniers sont conditionnés par le lieux de naissance et le libre arbitre n’est qu’atrophié par la condition sociale parentale dont les enfants n’arrivent plus à s’extraire par la prétendue « méritocratie ». Cette histoire de goût paraît anecdotique mais elle est fondamentale et la réflexion de Bourdieu est aux prémices des traductions politiques. Difficile, en effet, de ne tirer aucune conclusion en la matière.

La politique actuelle et anciennement récente, est basée sur un idéal de liberté fictionnel et sur un hyper individualiste méthodologique, aggravateur des inégalités structurelles. Elle est ainsi, une politique majoritairement bourgeoise, en appliquant des principes supérieurs, qu’elle [la bourgeoisie] s’érige, à l’ensemble de la population. Aussi louable que cela puisse paraître, la classe dominante ignore pourtant que ses axiomes sont inadaptés à la situation sociale d’une partie de la population. La méritocratie, la liberté sont universelles uniquement si elles prennent en compte les inégalités naturelles qui sont sociales, économiques, culturelles et ne regarder que le simple critère d’égalité, c’est provoquer son propre aveuglement.

Les réformes successives prises par notre Président, n’ont pour l’objet que de conforter la classe dominante et aisée. Les projets de lois sont nombreux et un dénominateur commun me choque particulièrement : le détricotage de nos droits sociaux et avec lui l’affaiblissement de notre pacte social. Il prend coups sur coups : réforme du Code du Travail, de l’assurance chômage, des prud’hommes, la mise en place de la flat tax, la suppression de l’ISF. Décider c’est faire et par delà, ne pas faire : où sont les réformes en profondeur de l’Hôpital Public — discutées en ce moment — de l’Education, de l’agriculture, de l’industrie, sur l’environnement, sur les violences intra familiales et j’en oublie. Cette politique renforce le pouvoir de domination du côté de ceux qui possèdent en oubliant ceux qui n’ont rien et en méprisant l’intérêt de tous. J’abhorre ce quinquennat qui me rappelle surtout qu’ « entre le faible et le fort, le pauvre et le riche, c’est la liberté qui oppresse et la loi qui protège » (Lacordaire).

Dans un tel contexte, le Gaulois n’a plus qu’à être fière de son sens politique. J’entends beaucoup : « la France est irréformable » dans la bouche d’étudiants, de citoyens de ‘’gauche’’. Penser « la France est irréformable », c’est d’abord se faire le complice de la politique libérale et en second, du rapport de domination qui traverse notre société. Penser « la France est irréformable », c’est officiellement se porter garant d’une idéologie qui avance et applique mais c’est officieusement se porter garant de l’immobilisme social qui sévit. Penser « la France est irréformable », c’est nier la colère du peuple et se faire le complice de la culture de l’ignorance. Je vilipende une telle pensée, surtout quand elle est prononcée à ‘’gauche’’.

La baisse de 5 euros des APL a cristallisé le rapport de force entre les classes populaires et le gouvernement. Une partie de la population restait indifférente à cette décision pensant qu’ « ils pourraient bien vivre avec 5 euros de moins », sous entendu : « ce n’est rien ». Or, en réalité, cela représente un véritable budget pour beaucoup : deux repas de fin de mois ou encore deux midis à la cantine. Ce que notre Président fait, c’est alors priver, dans certains cas, des enfants de repas dans des fins de mois qui s’avèrent être déjà difficiles quand de l’autre côté, les actionnaires bénéficient de la flat tax et les riches de l’exonération de l’ISF. Au delà de toute logique politique, comment humainement soutenir un tel bilan ? Une mesure qui affame constitue à elle seule, l’échec de notre Président, quand bien même cela serait la seule mesure du même type. C’est toujours la même ligne distinctive de la bourgeoisie, qui, mise à l’écart de la vie réelle, ne peut que poursuivre son intérêt particulier au détriment de celui de tous qu’elle ignore.

Que devrait donc faire le Gaulois face à cela ? Accepter, courber l’échine ? Se soumettre et dénier les droits que ses parents et grands-parents ont obtenu ? La rue est un espace politique important en France et plus que dans d’autres pays, je le conçois. Les manifestations sont nombreuses et médiatisées. Elles ont le mérite de revendiquer une véritable opposition, celle-ci même qui a quitté notre Parlement. Si notre pays est irréformable, c’est avant tout par des réformes qui n’en étaient pas et qui creusent encore et toujours plus, l’immobilisme social.

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