Un mouvement social peut-il être populiste?

Dans la profusion des analyses et des interprétations que le mouvement des gilets jaunes a inspirées dans la sphère académique, une ligne de partage se laisse discerner. Le mouvement des gilets jaunes doit-il ou non être qualifié de populiste ?

Dans la profusion des analyses et des interprétations que le mouvement des gilets jaunes a inspirées dans la sphère académique, une ligne de partage se laisse discerner. Le mouvement des gilets jaunes doit-il ou non être qualifié de populiste ? Deux contributions, au moins – pour des raisons sensiblement différentes – semblent avoir penché pour une réponse à cette question par la positive (je pense en particulier à celles de Speranta Dumitru et de Stathis Kouvélakis), tandis qu’Étienne Balibar avait commencé par qualifier le mouvement de force « contre-populiste » : afin d’éviter, comme disait Rousseau, le vain verbiage et les amphigouris, je précise que cette seconde orientation me semble la plus judicieuse.

Évidemment, répondre à cette question suppose de donner au terme de « populisme », dont l’usage est encore loin d’être réglé, une détermination précise. Un socle relativement consensuel a été mis au net par Margaret Canovan dans un article déjà ancien. Le populisme désigne la prétention à porter la parole du vrai peuple, du peuple authentique (le peuple national contre les étrangers qui le menacent, ou bien le peuple social contre les élites cosmopolites qui le trahissent). Partant de cette caractérisation, on peut comprendre la tentation d’inscrire le mouvement des gilets jaunes dans la catégorie des « mouvements social-populistes », tentation à laquelle a succombé Speranta Dumitru dans son article. Celle-ci définit en effet le populisme comme une idéologie dont le propre serait de réduire la diversité des conflits d’intérêt à un antagonisme de nature morale, imprégnant la société de façon plus ou moins profonde. Le mouvement des gilets jaunes n’apparaît dès lors que comme la version politiquement mobilisée d’un « tous pourris » trop grossier pour être honnête, que la prétention à exprimer le véritable peuple immuniserait contre l’incohérence ou l’inconsistance.

Cette approche apparaît pourtant égarante. Le moins qu’on puisse dire est qu’une telle attitude, si elle traverse sans doute une fraction des gilets jaunes, est bien peu spécifique à ce mouvement. L’argument que je voudrais développer est, à l’inverse, qu’un mouvement social ne peut pas être populiste, dès lors qu’il ne prétend pas porter d’autre voix que celle de ceux qui le composent. Les gilets jaunes n’ont justement pas de prétention à porter d’autre voix que la leur, la voix de ceux qui ne sont ordinairement pas entendus. La caractéristique centrale de leur mouvement tient  dans la revendication de son caractère a-politique, purement indiciel : ceux qui le composent ne fondent ni un parti, ni une interprétation déterminée de l’intérêt général, ni un projet de société ; ils parlent en leur propre nom, en réponse à la violence avec laquelle une majorité électorale leur paraît sacrifier leur intérêt et mépriser leurs formes de vie.

L’apport du livre de Jan Werner Muller[1] a été de montrer l’impossibilité d’assigner au populisme un contenu idéologique défini, si élémentaire soit-il, ou d’en présenter une sociologie électorale. D'où la nécessité d'en donner une caractérisation formelle, comme prétention au monopole moral de la représentation politique. A ce titre, le populisme est « l'ombre portée par la démocratie représentative ». Les populistes ne disent pas « nous sommes les 99% » mais « nous sommes les 100% » ; ce qui est populiste, c’est de considérer qu’une qualité morale (faire partie des « français de souche », ou de ceux qui travaillent, ou d’une majorité politique) est la condition préalable de la légitimité à exercer le pouvoir. En revanche, écrit Werner Muller, « si la formule populiste ‘nous sommes le peuple’ laissait place à un ‘nous aussi sommes le peuple’, alors nous aurions là une revendication pleinement légitime de la société civile, plus exactement de ceux qui se sentent oubliés ou qui ont, de facto, été exclus » (p. 26).  Dans les termes de Werner Muller, le mouvement des gilets jaunes compte sans doute quelques démagogues, qui présentent des interprétations simplificatrices des antagonismes pertinents et s’adressent aux affects plutôt qu’à la raison ; il ne semble pas, à ce jour, avoir donné lieu à une sérieuse stratégie populiste, qui s’appuierait sur la prétention à incarner non seulement une alternative au pouvoir en place, mais la seule alternative légitime, en tant que mise en œuvre de la volonté du véritable peuple. Cela ne signifie pas que cette tendance n'existe pas sous forme potentielle. Mais la décision à peu près unanime chez les gilets jaunes de ne pas se laisser représenter et, comme on l’entend souvent, à « ne pas faire de politique », indique une volonté de se faire entendre sans prétendre posséder d’autre autorité que celle qui leur est conférée ici et maintenant par leur volontarisme, leurs rassemblements et leurs actions : la volonté des gilets jaunes est celle du peuple qui manque, celui qui n’a pas voix au chapitre, la volonté du peuple non pas politique (reconstitué à travers l’agrégation des préférences exprimées par la voie des urnes, cette fiction nécessaire à la légitimation de l’exercice du pouvoir politique), mais du peuple social – dont le retour sur le devant de la scène a défié les pronostics de la science politique.

Il faut voir pourtant le mépris avec lequel le terme de « populiste » continue d’affecter un mouvement social, c’est-à-dire un mouvement qui se situe sur le plan pragmatique des conditions de vie et de dénonciation de l’insupportable plutôt que de l’idéologie. Stathis Kouvelakis prête aux gilets jaunes une tendance à l’auto-persuasion indigène, à l’acclamation plutôt qu’à la discussion[2], bref une incapacité à métaboliser la conflictualité sociale, à produire une stratégie de conquête et à inventer les réseaux d’alliance nécessaires à la politisation de leur mouvement, autant de reproches dont le point commun semble de contredire le peu que nous savons à son sujet, et la modeste expérience que l’auteur de cet article en a. Samuel Hayat, quant à lui, exhibe le face-à-face en double miroir du « macronisme » et du « citoyennisme », qui auraient pour point commun de se situer au-delà des clivages politiques et à manifester une simple prétention à la résolution de problèmes. Mais ici nous sommes obligés de demander : pourquoi la politique devrait-elle être autre chose que la prise en charge publique de problèmes ? N’importe quelle décision politique engage des conflits d’intérêts, des sacrifices et des choix clivants : aucune prise en charge de tels problèmes n’élimine les conflits de classe qui s’y explicitent. La représentation politique partidaire a été l’une des manières d’institutionnaliser l’activité de résolution collective des problèmes politiques ; elle ne doit plus être la seule. En refusant toute forme de représentation politique (et de récupération), le mouvement des gilets jaunes a moins démontré un rejet populiste de l’élite politique que sa défiance pragmatique quant à la capacité des représentants même les mieux intentionnés à défendre efficacement leurs intérêts. Le refus de faire de l’idéologie était la condition de leur audibilité.

Le populisme est une perversion de la démocratie ; le mouvement social, une correction de la démocratie. Le populisme représente une action politique de légitimation ; le mouvement social, une action épistémique d’information.

Tant que les gilets jaunes exigeront que les cadres d’analyse et d’interprétation du possible politique et du bien commun soient compliqués par le simple fait qu’ils existent, par le simple fait qu’ils ne « cadrent » pas avec le grand récit de la start-up nation, ils demeureront une force contre-populiste essentielle à la démocratie. Comme l'écrit Werner Müller, « il ne suffit pas de critiquer les élites pour être un populiste », en revanche, « les populistes sont nécessairement anti-pluralistes ». Si les gilets jaunes ont un discours manifestement anti-élitaire, loin de constituer une menace pour le pluralisme des visions du monde, ils en sont aujourd’hui les garants.

 

[1] Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, Paris, Gallimard, 2017. Voir cette interview sur Médiapart.

[2] « En l’absence d’espace de délibération à l’échelle du mouvement » : affirmation désormais caduque.

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