William Almat, Sans Destin Fixe

Ce sans-abri parisien a eu un parcours sinueux, mais il n’en veut à personne et garde l’espoir d’une réinsertion. Portrait.

Il est quinze heures passé, mais William Almat sort à peine du plumard : « Ça m’arrive de ne pas dormir pendant deux ou trois jours, du coup je me réveille à midi, parfois à seize heures. » Ce trentenaire à la peau mate trimballe son sac à dos dans le quartier de la Gare du Nord. « Je cherche ma femme, normalement elle n’est pas loin ». Lui qui n’a plus de carte SIM est condamné à la retrouver en errant dans leur « zone commune ». Voilà des années qu’il fait partie des quelques 3 500 sans-abris des rues de Paris. À dix-huit heures, il n’a nulle part où aller, mais parle d’une police « compatissante », qui le laisse vagabonder tant qu’il porte son masque. Hier soir, une connaissance l’a invité à dormir dans une voiture abandonnée, dans le XIXème arrondissement parisien.

Il déclare avoir remarqué les effets de la crise sanitaire de la Covid-19 : « Ces derniers temps, il y a de plus en plus de SDF dans les rues ». Dans son rapport 2020 sur l’état du mal-logement en France, publié le 1er février dernier, la fondation Abbé Pierre fait état d’une augmentation de 30% du nombre de demandeurs d’aide, auprès des Restos du cœur. Pour 2021, l’association parle d’une « bombe à retardement » et redoute une explosion des expulsions post crise sanitaire. « Je vais avoir plein de potes en plus » ironise-t-il.

William Almat raconte découvrir en ce moment la vie avec le virus. « Jusqu’ici, j’étais en prison. J’ai pris 21 mois, je suis sorti il y a même pas deux semaines, au bout de 14 mois ». Je me rappelle que, lors de notre première rencontre, il m’avait raconté être sans-abri depuis 4 mois, après avoir perdu son travail. « Je suis obligé de mentir. Dès que tu prononces le mot prison, les gens prennent peur. Ils s’imaginent que tu vas les égorger dans la minute ».

« Ma vie est très compliquée depuis le départ » prévient-il. William Almat  est né en 1984 à Porte de Clichy, d’un père plombier et d’une mère secrétaire administrative. Il est le dernier d’une fratrie de cinq. À ses douze ans, il déménage en Guadeloupe, dont ses deux parents sont originaires. Il y découvre la délinquance : vols de scooters, bagarres, cambriolages de petites ampleurs, trafic de stupéfiants. Il se décrit comme un écolier « intelligent, avec des bonnes notes, mais très influençable ». En 2002, ses parents choisissent de le renvoyer en France, vivre sous l’autorité de ses grands frères. Rapidement, il quitte l’école et mène une vie chaotique, passant d’appartements en appartements, de femmes en femmes. Il suit successivement des formations de carrosserie automobile, de peintre en bâtiment, de cariste en entrepôt. « J’étais livré à moi-même. J’ai essayé de m’en sortir mais à chaque fois je repartais à la rue » ... ou en prison. Depuis 2002, il a fait neuf séjours pénitenciers. Comment peut-on aller neuf fois en prison, en si peu d’années ? « En faisant pleins de petites merdes. Une fois j’en avais marre, il était 4 heures du matin, j’ai mis un coup de pied dans la vitrine d’un bar, j’ai volé quatre bouteilles de champagne et les 700 euros de la caisse... Avec les caméras, ils m’ont reconnu ».

La voix rauque, les yeux clairs, William Almat se livre sans sourciller. Son visage reste neutre quel que soit le sujet abordé, jusqu’au moment où il s’éclaire : « Ah ! Elle est là ma femme. Je te cherche partout ! » Il affiche un large sourire, qui divise en deux la longue cicatrice qu’expose sa joue gauche : « Je l’ai vue, je suis content. »

Peut-on être sans-abri et heureux ? Lui vit pleins de bons moments, par exemple lorsqu’il fait des parties de basket « vers Stalingrad ». « Sur Paris, je connais tout le monde et tout le monde me connait » déclare-t-il avec assurance. Commerçants, policiers, employés de gare, passants en tout genre... Il raconte faire pleins de belles rencontres, mais ajoute que, même lorsqu’un sans-abri vit des bons moments, il en revient toujours à « la base ». Ce moment où il est seul avec lui-même, sans idées, et avec ces mêmes questions qui tournent en boucle dans sa tête : que vais-je manger ? Où vais-je dormir ce soir ? Comment vais-je me réchauffer ? Cet état de précarité permanente pèse sur le moral, comme une plaie qui n’en finit plus de saigner. Au point de regretter la prison ? « C’est terrible, mais oui. En prison je travaille pour 300 euros par mois, je prends des produits laitiers, des fruits, je manque de rien. Et je dors bien. Juste avoir un hébergement, tu dors sur tes deux oreilles, t’as l’esprit reposé ».

Cette situation finit par peser sur son corps. C’est ainsi qu’il raconte la fois où il s’est coupé bêtement. Sauf que le « bobo de merde » s’est infecté, et lui qui a toujours eu la phobie des hôpitaux, « des seringues et des blocs opératoires », a refusé de s’y rendre. Quelques jours plus tard, son doigt a doublé de volume, il se décide à braver son angoisse, mais il est déjà trop tard. William Almat est opéré dans l’heure, et repart le lendemain matin avec un doigt en moins à la main gauche. Une petite plaie le lundi, un doigt en moins le dimanche, c’est la vie de sans-abri. Lui n’a pas connu que ça: « Quand j’étais cariste, j’étais super bien. Je vivais à Pierrefitte dans un appartement, avec mon travail juste en-dessous. Je gagnais 1 800€ par mois ». Et puis sa compagne de l’époque l’a mis dehors, et les galères sont revenues au galop.

Son visage ne laisse transparaître aucun sentiment profond, ni honte ni tristesse. Il est habité d’une sorte de lucidité absolue, qui l’amène à évaluer sans frémir sa part de responsabilité dans les moments charnières de son parcours. Comment a-t-il perdu son poste de cariste ? Il reconnaît avoir baissé les bras face aux complications. « J’ai tout perdu d’un coup ».

Lorsque son visage s’illumine à nouveau, ça n’est plus pour sa femme, mais pour une vieille connaissance qui le reconnait en passant : « Je t’ai dit, je connais tellement de gens ! » Mais a-t-il des amis ? « Non. J’ai pas confiance en eux, ils connaissent pas mon vrai prénom, personne ne me connait » rétorque-t-il. Pourquoi donner une fausse identité ? « Parce que c’est la rue, il faut se protéger, c’est dangereux. Le mal est partout ». Lui qui a coupé les ponts avec ses frères, qui vivent « très confortablement, dans des pavillons », n’a confiance qu’en lui-même, et en sa femme, la seule qui l’encourage.

Et l’avenir, dans tout ça ? William Almat souhaite passer une formation Pôle emploi, pour retravailler en tant que cariste. « Il me faut juste un peu de courage. Ça devrait me permettre de m’installer avec ma femme. Et toi et moi, on se reverra un jour. De toute façon, je recroise tout le monde » ...

1984 Naissance à Clichy. 1996 Départ pour la Guadeloupe. 2002 Retour en France. 2013 Première nuit à la rue. Octobre 2019 Condamné à 21 mois de prison ferme.

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