« Mon corps est à Châtelet, mais mon esprit est en Afrique »

On a tous déjà été intrigué par cette personne qui s’assoit à côté de nous, dans le métro, et lit un livre. Évasion, geste politique, rituel... Une petite minorité trouve toujours une bonne raison pour bouquiner dans les transports.

Lorsque Léna pénètre dans le train, il est 17h30. La ligne 12 du métro parisien est à moitié vide, Covid oblige. Elle toise rapidement la rame, puis s’engage dans l’allée, pour s’octroyer l’un des sièges encore disponibles. « Dès que je peux, je m’assois » précise-t-elle. Puis elle sort machinalement un livre de son sac en bandoulière, avant de se plonger dans les pages de l’ouvrage. « L’Anomalie » de Hervé Le Tellier, lauréat du prix Goncourt 2020 : voilà une œuvre qui la sortira de la litanie des trajets journaliers de métro.

Selon un sondage Ipsos réalisé en 2019, 88% des Français se déclarent lecteurs. Sauf qu’une étude d’Eurostat indique qu’en France, les gens lisent en moyenne 2 minutes par jour. La doxa selon laquelle les gens lisent de moins en moins semble donc se vérifier... Et Léna le regrette : « Je trouve dommage que les gens se privent d’un tel plaisir. Quand je lis, je m’évade complètement. Si l’histoire se situe en Afrique, mon corps est à Châtelet, mais mon esprit se retrouve là-bas ! » Lorsque l’on demande à des passants pourquoi ne lisent-ils pas, ils évoquent le bruit dans le métro, la fatigue après une journée de travail, la tentation du smartphone... 

« Le fait d’agréger toutes ces liseuses dans mon projet a fait naître une dimension politique » - Audrey Siourd

Audrey Siourd est photographe et éditrice, et elle a toujours été fasciné par ces gens qui lisent dans le métro. En 2015, elle a créé un compte Instagram, « Les liseuses ». Le parti pris était de photographier les femmes qui lisent dans le métro, sur le vif, dans le but de représenter la puissance de la lecture. Elle a même exposé ses photos en 2017, à la galerie de la Villa des Arts, à Paris. La lecture dans le métro est-ce un choix par défauts ? « Je pense au contraire que c’est un vrai rituel. Les femmes que je prends en photo tiennent à ça, c’est le moment où elles peuvent avancer dans leur histoire, il y a cette envie de découvrir la suite » explique la photographe.

Et qui sont ces gens qui persistent à lire dans le métro ? Audrey Siourd a dénombré plus de lectrices que de lecteurs. En revanche, elle a constaté que toutes sortes de catégories sociales, d’âges et de communautés étaient représentés. Il n’y aurait donc pas de profil type. Mais alors, ce choix de la lecture en public est-il politique ? « Je ne suis pas sûr que les liseuses formulent elles-mêmes une dimension militante à leur démarche. En revanche, le fait de les agréger, grâce à des projets comme le mien, fait naître ce sentiment, comme si elles étaient tout à coup en mission » décrypte Audrey Siourd.

Léna raconte qu’elle aime voir des gens lire dans le métro. Elle sent directement la passion commune, et aimerait parfois en parler avec eux. « Il faudrait une application qui permette de retrouver les lecteurs et lectrices que l’on a croisé sur notre chemin. En même temps, ça reviendrait à nous coller à nouveau à notre téléphone... » (rire).

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