L’ombre

Nos regards gaspillés dans le long cours de nos voyages.

Un œil suffit pour apprécier l’inutilité.

Une oreille suffit pour entendre des balivernes.

Un pied suffit pour percevoir les non distances.

Une narine seule peut sentir les parfums dénaturés.

Une seule main peut écrire les fables de toute une vie.

De tout ça on possède le double. Pas pour mieux faire, non, mais pour faire mal.

Divaguer, la seule réalité qui me reste, qui transcende tout ce qui ne reste pas.

 Ma lassitude, continue à s’étendre tel un nuage au-delà de celle des autres. Pour enfin se transformer en pluie, mouillant le brouillard qui ensevelit la montagne verdoyante des morts.

Même le fil ténu, qui ne nous rattache à rien, a rompu. On tricote sa vie troué avec du temps déchiqueté. On la rapièce avec des vents venu du nord qu’on prend à bras le corps, qui nous glissent à travers les doigts gelés qui nous restent.

Puis la vie se dilue dans quelque chose ou même le sucre ne sucre plus.

 De reflux en reflux, la mer s’éloigne de vos rivages avec la musique de ses vagues et les odeurs de son varech.

Notre ombre alors prend notre place. Nous changeons de vie, Ce n’est plus nous qui agissons, mais notre ombre.

Les gens apprécient mieux notre ombre qui ressemble à la leur, aux leurres de la vie et vous voilà reparti content, en fin on vous reconnait à travers votre ombre.

On admire votre ombre, cette dernière se faufile partout en devenant parfois grande et parfois petite selon les ombres des autres.

Il vous arrive de la regarder avec un soupçon de jalousie et un peu d’amertume.

Votre ombre navigue entre les grands succès et des petits échecs.

Sans votre ombre, vous vous sentez seul au milieu de ces ombres affairés et dynamiques.

L’envie de reprendre votre honneur en retirant votre ombre du circuit mafieux est passager, vous le savez !

Alors vous continuez à déléguer toutes vos bassesses et vilenies à votre ombre. Sauf peut-être votre désespoir, vos insomnies criblées de cauchemars.

Vos regrets, ne font plus rire, même votre ombre ne daigne plus vous parler, ni vous approcher. Elle vous reproche de l’avoir trahie, dénaturée, en lui faisant jouer un rôle qui n’était pas le sien.

De fourberie en fourberie, vous ne saviez plus qui était l’ombre de l’autre.

Vous êtes devenu l’ombre de vous-même pour vos proches et une ombre de votre ombre pour les autres.

A l’étroit et trahie, votre ombre vous quitte à la recherche d’une personne plus responsable, plus respectueuse des autres et de soi-même.

Alors l’ombre décida de migrer dans une autre contrée et se trouva en Afrique.

Cet exil non choisi, mais seulement souhaité pour échapper à la personne devenue une ombre avec esprit retors.

Ainsi ce corps est devenu orphelin de son ombre, sans béquilles, sans équilibre. Il vaquera à ses affaires frelatées à visage découvert sans pouvoir se cacher derrière son ombre pour arnaquer.

 Arrivée sur le continent africain, l’ombre sans perdre de temps, part à la recherche parmi la population « nombreuses » d’une personne orpheline de son ombre pour la remplacer.

Ses recherches se révélèrent infructueuses et sa déception était grande.

Comment se disait-elle, un peuple d’immigrés potentiel, honnis, démonétisés, noirs a pu garder la fidélité de ses ombres ? Que faire ?

Notre ombre orpheline, perdue au milieu de ces populations et leurs ombres fidèles à leurs corps, décida de frapper à toutes les portes des bidonvilles, cases, villes, compagnes pour trouver un corps orphelin de son ombre.

L’idée d’un retour dans le pays riche d’où elle est partie ne lui traversa même pas son esprit fantôme.

Quand elle pense à tout ce que lui a fait jouer comme rôle son ancien mentor, elle a la nausée.

Elle ne désespère pas. Elle est habité par la certitude, qu’une solution va bientôt se présenter sous ce beau soleil ou l’ombre est plus rare et très recherchée.

Chemin faisant, notre ombre, rencontre un marabout. Une discussion s’engagea.

L’ombre du marabout lui raconta par le menu : Le repos et l’estime dont elle jouit de la part de toutes les ombres qu’elle connait.

Notre ombre occidentale, s’ouvre à son tour à l’ombre du marabout en détaillant la raison de son immigration. Entre autre, comment les ombres des pays riches se haïssent, se font passer pour ce qu’ils ne sont pas, vivants dans et avec le factice, l’écrasement des uns par les autres. Que plusieurs personnes disparaissent pour laisser seulement leurs ombres jouer des rôles pour lesquels elles n’étaient pas faites.

Apres ces interminables plaintes, l’ombre du marabout conseille avec sagesse à l’ombre blanche de voir du côté des dirigeants africains si elle veut rester coute que coute en Afrique.

Notre ombre s’envole vers l’élite africaine et là, surprise, tous les dirigeants étaient orphelins de leur ombre.

Notre ombre, avait l’embarras du choix. Problème, qui choisir ?

Un scribouillard pistonné dans une administration, un préfet, un ministre ou carrément un président ?

Une question la taraude, pourquoi toute la population est pourvue d’une ombre et pas les dirigeants ?

L’ombre occidentale honnête, sent le piège qu’elle a fui !

Un certain temps s’écoula avant de décider de prendre la décision de tenter l’expérience avec le président, ce dernier accepte l’offre vu qu’aucune ombre noire ne voulait de lui.

Après négociation, les deux parties, l’ombre occidentale et le président africain, aboutissent à un accord équilibré (équilibré vous avez dit ?)

L’affaire est conclue pour une durée d’un mois renouvelable par tacite reconduction, sauf dénonciation par l’une ou l’autre partie.

L’ombre blanche vaque à son travail d’accompagnatrice du président africain. L’entourage de ce dernier était aux anges d’avoir trouvé enfin une ombre honnête qui accepte et, en plus blanche !

 Il n’a pas fallu plus d’un mois pour que notre ombre blanche déchante et rompe son contrat avec le président.

Elle se rendit compte lors de ses pérégrinations en tant qu’ombre du président africain que ce dernier était porteur des même verrues que les ombres des pays riches d’où elle venait.

Elle découvrit aussi que ce président volait des ombres aux populations afin de les distribuer à son entourage et ses administrations dépourvus d’ombres.

 Ces ombres pauvres honnêtes ainsi kidnappées, arrachées à leur corps déjà dépourvus de droits mais pas de leur dignité, mouraient en masse.

 La source de cette hécatombe n’était autre que le virus du ver blanc dont le président et ses colistiers étaient atteints.

 Ce président a bien tenté d’importer comme à son habitude des produits de l’étranger, tel que les Rolls Royce, des Jaguars pour le développement du pays etc…

Mais son budget était devenu tellement exsangue, qu’importer aussi des ombres blanches malhonnêtes, était au-dessus des moyens du pays.

Alors il a choisi de ne se cacher derrière aucune ombre fusse-t-elle blanche pour piller le pays.

Les lois, quand elles existaient c’était pour emprisonner la population.

 Notre ombre blanche quitta donc le président et finit ses jours en cohabitation avec l’ombre noir d’un vieux, habitant un village sans nom et sans route carrossable pour les Rolls Royce, afin d’échapper à la vengeance possible du virus des vers blancs habitants les pays riches et les pays pauvres.

 

2007.

 

 

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