La laïcité, la mixité et l' école

 

L’histoire de France (les guerres de religion du 16ème siècle, les dragonnades du 17ème siècle, les condamnations à mort pour blasphème par exemple au 18ème siècle l’affaire du chevalier De la Barre) a appris à ce pays à se construire un outil précieux : la laïcité, qui permet aux citoyens de vivre ensemble malgré leurs différences religieuses ou spirituelles. A l’école, c’est à dire tant que l’enfant ou l’adolescent se forge sa personnalité, la laïcité vise à mettre provisoirement entre parenthèses tous les poids qui l’assignent à une ethnie, à une religion, à un sexe. C’est une procédure et non une idéologie. L’école est un lieu particulier où il devrait être possible de ne pas se définir uniquement par une appartenance à une communauté, à un clan. Les adolescents n’ont déjà que trop tendance à se ranger dans des catégories sans qu’il soit nécessaire d’abonder dans leur sens. Pour ma part, je considère que la laïcité est une invention qui mérite qu’on se batte pour elle, car c’est un protocole qui a fait ses preuves dans le passé et pu permettre que des enfants ne soient étouffés par leur appartenance familiale, autrement dit c’est une source de libération potentielle. Elle est régulièrement remise en question par des associations religieuses. Lorsque j’enseignais dans les années 70 en banlieue nord, c’était par des associations religieuses juives qui remettaient en question les cours du samedi matin.  Aujourd’hui des associations musulmanes essaient d’obtenir telle ou telle dérogation à la règle commune.

Le plus dangereux dans tout cela est l’atteinte à la mixité, autre belle invention du siècle dernier. Que l’on veuille y porter atteinte au prétexte que les regards des adolescents lubriques seraient une atteinte à la pudeur des demoiselles, ou que la présence de ces demoiselles serait une tentation permanente pour ces jeunes messieurs, relève de réflexes d’un autre âge. C’est à dire du temps d’une société patriarcale où le corps des femmes appartenait aux hommes. Plutôt que d’éduquer les garçons à ne pas considérer le corps des femmes comme leur propriété, plutôt que d’apprendre aux garçons à respecter l’autre sexe, en acceptant que les femmes soient maîtresses d’elles-mêmes et de leur façon de se vêtir, la tradition conservatrice religieuse préfère souffler aux filles de se couvrir les cheveux, de baisser le regard (et même de rire, n’est-ce pas, monsieur Erdogan ?), et bien sûr d’éviter l’espace public( elles n’auront ensuite qu’à s’en prendre à elles-mêmes si elles ne respectent pas les conseils qu’on leur avait donnés en la matière, n’est-ce pas messieurs et… mesdames( !), si prompts à suspecter celles qui sont violées ?).

 La mixité a pourtant introduit une proximité bienfaitrice entre les deux sexes. Qui ont appris beaucoup l’un de l’autre. C’est un acquis très précieux non seulement pour les individus mais aussi pour la société tout entière. Que certains contestent cette merveilleuse invention au prétexte qu’elle émanerait d’un Occident diabolisé, me paraît d’une bêtise sans nom. IL y a une étrange conception des liens au sein d’une société quand on souhaite mettre des barrières entre hommes et femmes (à la piscine, au stade, dans les cours de gymnastique).

Or, qu’est-ce que le voile sinon une manière de retrancher le corps des femmes de l’espace public ? et donc de remettre en question cette nouvelle relation entre hommes et femmes qui est née  au 20ème siècle, cette promesse d’une connivence qui n’avait existé auparavant que dans certains milieux, à certaines époques bénies. A l’école publique, filles et garçons de tous les milieux ont appris les bases d’une nouvelle alliance. Je pense à ma petite fille, j’espère de tout mon coeur que cette légèreté nouvelle dans les relations filles/garçons ne sera jamais remise en cause. J’espère qu’elle pourra, si ça lui chante, boire un verre et/ou fumer dans la rue, en riant, en compagnie d’un garçon qui sera heureux de voir de beaux cheveux sans qu’aussitôt lui viennent en tête des pensées injurieuses et prédatrices.

Que des adultes femmes consentent et même souhaitent rester ou revenir à un état antérieur des choses, cela me laisse perplexe mais ce sont des adultes. Qu’on  laisse en revanche les enfants en dehors de cela et qu’on leur permette de découvrir que l’autre sexe n’est pas tabou. Alors, disant cela, serai-je clouée au piloris comme faisant preuve d’ « islamophobie » ? Sont-ils «  islamophobes » les milliers de Turcs qui, depuis la venue au pouvoir des religieux conservateurs, protestent contre les multiples atteintes à la laïcité avec, pour conséquence, la régression des droits des femmes? N'oublions pas qu'ailleurs des femmes se battent pour échapper à leur condition  . Elles prennent courage en voyant que certaines sociétés ont su se libérer du carcan patriarcal. Ne les décevons pas.

 

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