N'être femme III: Fragments du discours analytique

Fragment I: Cyclamène "Je suis bipolaire. C'est mon médecin psychiatre qui m'a diagnostiquée. Un jour, il m'a annoncé: Vous êtes bipolaire. Vous n'imaginez pas à quel point je me suis sentie soulagée de pouvoir nommer ma maladie, de savoir, enfin, ce que j'étais.

Fragment I: Cyclamène

"Je suis bipolaire. C'est mon médecin psychiatre qui m'a diagnostiquée. Un jour, il m'a annoncé: Vous êtes bipolaire. Vous n'imaginez pas à quel point je me suis sentie soulagée de pouvoir nommer ma maladie, de savoir, enfin, ce que j'étais. Avant, je souffrais sans savoir de quoi, ni pourquoi. Maintenant, je sais. Je suis bipolaire. Je ne comprends pas pourquoi je souffre, mais je sais de quoi je souffre. Je sais que j'ai tous les symptômes de la bipolarité, d'après ce que j'ai pu en lire sur les sites où on parle des bipolaires. Je les ai tous épluchés, scrupuleusement détaillés, pour vérifier que mes symptômes collaient bien au diagnostic ou l'inverse. Non pas que je doute de la parole de mon médecin, mais j'avais besoin de savoir si d'autres femmes avaient les mêmes symptômes, si elles souffraient comme moi d'alternance de phases de grande excitation euphorique, avec hyperactivité, troubles du sommeil, absence d'inhibition et de grande tristesse, avec hypersomnie, perte d'appétence alimentaire et libidinale et paralysie dans les tâches quotidiennes. Vous savez, sur la toile, il y a des communautés de bipolaires. On papote sur notre maladie chronique, nos symptômes en mode alternateur triphasé de l'EDF, nos régulateurs d'humeur à intensité variable. Je me sens moins seule à me sentir comme les autres.

Je suis bipolaire. Je suis sous Dépakote, la preuve en est. Mais j'ai lu que le Lithium est plus efficace, à condition d'être bien dosé. L'ennui, c'est les contrôles sanguins, la tolérance, la prise de poids, les risques cardio-vasculaires et thyroïdiens, voilà pourquoi mon médecin hésite à me le prescrire.

Je vous avouerais que dans mes cycles d'hyperactivité, je suis heureuse. J'ai une énergie d'enfer, je déplacerais des montagnes et soulèverais des océans, je ferais le tour du monde en quarante-huit heures. C'est simple, je ne dors pas et je ne me sens jamais épuisée. Je brosse mes sols et mes murs, je range mes armoires et je repasse mon linge jusqu'au col rêche des chemises de mon mari, à la lumière d'une veilleuse pour ne pas réveiller la maisonnée. Le problème, c'est le porte-monnaie troué et la libido carnassière. Tout me tente et m'affole: les fringues, les chaussures, les bijoux, les gâteaux, même les hommes que je croise dans la rue ou dans les cafés. Le monde est à moi et brille de tous mes feux, tous les regards convergent vers moi. Je les écrase tous comme des mouches. Je ris d'un rien.

Le pire, c'est la descente, la dépression. Il y a un an, je ne me levais plus. Des semaines sans me laver, ni m'habiller. J'avais une tête à faire peur, des yeux comme des cavernes, la peau terreuse, le cheveu terne et gras. Je ruminais dans ma tête des idées noires. Je ne supportais pas la lumière, même les rayons pâles qui perçaient les jalousies. Six mois de clinique. C'est mon mari qui s'est occupé de ma fille. Mon médecin m'a conseillé une psychanalyse. Et vous, vous en pensez quoi, de ma maladie ? Ah? Si j'ai quelque chose d'autre à vous dire sur moi?"

 

Fragment II: Annabelle

"La vie m'a comblée, mais je ressens ce quelque chose d'indéfinissable, la vague impression que je n'ai pas ce que je voudrais avoir. En réalité, j'ignore ce que je n'ai pas et que je voudrais avoir. Je m'ennuie horriblement dans ma vie. J'ai pourtant une vie bien remplie, une carrière brillante que d'autres femmes me jalousent. J'ai même réussi à décrocher le poste de Directrice de recherche et développement de mon entreprise, promis à un collègue. J'ai réussi à piétiner sa morgue fanfaronne. J'ai travaillé dur pour ça. J'ai sué sang et eau. Je la voulais, cette promotion. Je l'ai eue. Maintenant, le collègue, si sûr de son triomphe et que sa désillusion foudroyante a accablé, ronge son frein et rampe à mes pieds. Mais cette petite vengeance, couronnée de louanges sur les vertus de mes compétences professionnelles et mon adaptation remarquable à mes nouvelles fonctions, ne m'a pas suffi. Je voudrais qu'il implore mon pardon pour lui rire au nez. 

J'ai une vie bien remplie, un mari adorable, deux filles merveilleuses, deux réussites exemplaires, classes préparatoires au lycée Henri IV, deux filles talentueuses dans l'exercice de leurs activités artistiques, violon pour l'une et danse contemporaine pour l'autre. Je n'ai aucun souci de ce côté-là et leurs carrières futures se profilent sans nuage, ni orage.

J'ai une vie bien remplie et mon lit n'est pas assez grand pour y accueillir tous mes amants. J'aime les jeux de séduction: une jambe dénudée, délicatement croisée sur l'autre, un sourire de connivence rouge vermeil, un regard qui clignote dans la lueur tremblante des chandelles, une joute verbale toute en élégance et raffinement. Je n'ai aucune difficulté à séduire, ni à être séduite. Je suis féministe mais femme dans l'âme, libre de mes exigences et fière de ma personne. J'ajuste sans peine la plastique de mon corps à l'esthétique de mon esprit, dans un alliage harmonieux qui ne souffre d'aucune erreur d'appréciation. Je cultive, sans honte, ni réserve, mon narcissisme, cette valeur inestimable que mon père m'a transmise. J'ai les hommes que je veux, mais ceux que je veux garder me filent entre les doigts. Un homme marié préfèrera toujours son épouse sacralisée, la bonne mère attentive et fidèle au bercail, que sa maîtresse voluptueuse et secrète dans l'antre brûlante, mais tellement plus excitante, n'est-ce pas? Une ombre au tableau parfait. Les soirs de grande solitude, quand mon mari est parti en mission professionnelle et que mes draps sont vides et froids, j'allume mon ordinateur et je butine dans les forums ou les sites de rencontres. Rien de mieux que le virtuel pour appâter les flaneurs désoeuvrés que le mystère épais d'une femme intelligente et belle, sous le loup de velours de son pseudo, attire dans sa toile de soie. 

J'ai une vie lisse, trop lisse, pour me satisfaire. C'est pourquoi je m'y ennuie horriblement. Que pourrais-je attendre de vous?"

 

Fragment III: Fanchon

"Je ne sais que vous dire... par quoi commencer. La traversée me semble n'avoir ni commencement, ni fin.

J'ai fait un rêve. J'étais au bord d'une falaise. La nuit était noire. Sans étoiles. Sans un éclat de lune. Comme les eaux noires qui tourbillonnaient. Je regardais leurs langues d'écume s'enrouler autour des rochers. J'étais fascinée, happée par le gémissement des eaux. Soudain, j'ai trébuché et j'ai glissé le long de la paroi écorchée et les crampons de craie s'effritaient entre mes doigts. Alors je me suis laissée glisser sans résistance, jusqu'à sentir mon corps ballotter dans le vide et s'enliser dans les eaux noires. Je me suis réveillée, en proie à une terreur sans nom. J'étais gelée jusque dans mes os, glacés. Les eaux noires m'avaient pénétrée, dures et froides comme un cadavre.

Je suis reporter photographe. Je suis toujours en fuite, des autres et de moi-même. Je vis seule. Parfois, je me demande. Et si je mourais, seule, dans mon appartement, comme ça, sans prévenir? Personne ne le saurait. Personne ne s'inquiéterait de mon silence.  Personne ne devinerait que je suis morte. Je resterais là, étendue sur le carrelage, des heures et des jours, des semaines peut-être? Des voisins, alertés par l'odeur de putréfaction à travers ma porte, sonneraient, tambourineraient en vain, avec leurs poings tuméfiés, puis, de guerre lasse, préviendraient les pompiers. Les hommes en tenue de secours défonceraient ma porte et me trouveraient là, étendue, sur le carrelage, le corps boursouflé de vermines. Depuis combien de temps, déjà? 

Mais vous, si je venais vous voir pour m'étendre sur votre divan, avec juste des mots au bord des lèvres et de longs silences, si je venais vous voir depuis des semaines, des mois, des années peut-être, vous vous inquiéteriez de mon absence. De mon si long silence comme une éternité, après toutes ces semaines, ces mois, ces années peut-être, de mots bredouillés sous un rideau de larmes que mon corps, livré à vous, a lâchées sans retenue. Vous viendriez sonner à ma porte, tambouriner avec vos  poings fermés et puis l'ouvrir d'un tour de clef dont vous seul avez le mystère. Vous viendriez me voir."

 

 

 

 

 

 

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