Histoire d'I...

            J'habite une ville de sable émouvante, où les murs s'élèvent en falaises inflexibles, où la mer se brûle au soleil, où les hommes se figent en statues insolites sur les places plombées de lumière. Je suis d'ambre et d'ocre, taillée dans le rocher solitaire et friable. Mes yeux, des cavités secrètes où se lovent les étoiles et ma bouche, un coquillage rouge. J'habite l'incertitude glissante d'une ville incarnée dans un paysage ancien, où, sous la jupe des Fleurs, il y a une innocence radieuse, une odeur subtile, un bouton de rose impudique, une intime indécence.

            Une flaque de sang.

 

 

           Loin, dans l'absence de rêve, il y a toujours une raison confuse de se remémorer une innocence perdue au détour d'un chemin égaré. Les feuilles tombent toujours à l'automne et la violette a toujours une couleur violée et les justices se regardent toujours dans un miroir sans tain.

 

 

            C’est comme un petit bruit de peur qui somnole sous la peau. La Petite est inerte, mais elle a les yeux grands ouverts et elle entend son souffle qui froisse ses cheveux. Sa présence est un effroyable silence qui la paralyse, son souffle court et ses yeux dans la nuit qui la touchent et sa main, baladeuse, qui l’effleure, la déflore, la Petite inerte comme une morte, qui sent une écume dans sa bouche, une vague au formol. Il lui dit : « Tais-toi, Petite, maman dort, papa t’aime. »

            Chez Ambre et Alceste, ça grésille, ça mijote, ça crépite, les chansons de radio, les ragoûts parfumés, les joyeux feux de bois. Mais il y a la Mouflette, la Petite chiffonnée sur le vieux tapis délavé, la poupée désarticulée et qui pleure en silence dans sa jolie robe souillée. Il faut dire qu’Ambre a toujours été sourde, muette, aveugle et qu’elle n’a jamais eu d’âge. Il faut dire qu’Alceste a les mains meurtrières, comme celles d’un boucher. Il faut dire que les voisins s’invitent pour trinquer, entrechoquer les verres, rire et chanter des chansons paillardes, s’émerveiller de la Petite, si jolie, si polie, si sage comme une image pieuse qu’on finit par oublier. Il faut dire que la Petite, silencieuse et lovée sur le vieux tapis délavé, ne saura jamais s’il l’a aimée, aimée d’AMOUR, dans l’amour de sa chasteté.

            Il faut dire qu’elle se taira, qu’elle ensevelira, sous les pierres amnésiques, le goût dans sa bouche amère.

 

 

 

 

 

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