Vivre avec un cancer

Comment parler de soi, quand on est atteint(e) d'un cancer...

Je ne parviens pas à décrire mon état d'esprit, un an et demi après la découverte de mon cancer. Peut-être qu'il est indescriptible. Je rêve: corps mutilés, putréfaction, décharges. Maisons où j'ai habité, où je me perds, cloaques, jardins en friche où pousse une herbe folle. 

Nommons-le pour ce qu'il est: crabe? Saleté? Poisse? Non. CANCER en cinq lettres qui résonne désormais dans ma tête, se rappelle dans mon corps fatigué. Avec son poids d'incurabilité. D'inéluctable. De définitif. Inutile de te raconter des histoires à dormir debout, ma fille! Tu l'as, tu vas te le coltiner jusqu'à la fin de tes jours. C'est ton destin.

Je vis avec, bien obligée. Parfois, je m'identifie à mon cancer, quand la douleur et la faiblesse triomphent, envahissantes, qu'elles emportent ce qui reste de courage et de résistance pour lutter en désespoir de cause.

Vivre avec son cancer, ce n'est pas en faire un ami, mais un colocataire imposé que l'on apprend à tolérer malgré soi, parfois à oublier quand il se fait silencieux ou vous laisse un peu tranquille. Une petite fenêtre s'entrouvre alors, où filtrent un rai de lumière ténu, une bouffée d'air vivifiante.

Chaque nouvelle année est une année de sursis, mais la suivante? Impossible de l'imaginer. L'horizon est borné par un rideau épais de fumée où rode la grande Faucheuse. Même pas peur d'elle. Le corps est déjà vaincu, vieilli, épuisé. Agressé par des molécules en bataillon anticancéreux qui le ruinent: nausées, vomissements, douleurs musculaires, sensation métallique dans la bouche... Je me traîne, hagarde, comme une zombie, une déjà morte, une survivante dans un désert de solitude... Les murs rétrécissent et les portes se ferment, lourdes de silence coupable, de honte, d'indifférence...

 Le pire a été la perte brutale et inattendue de mes cheveux en décembre dernier. Pire que toutes les douleurs corporelles, que tous les maux de mon pauvre lopin de terre. Je les ai vus tomber par touffes éparses, par poignées agrippées à la brosse. J'avais de si beaux cheveux... longs, vigoureux. Ils repoussent bouclés. Je sais que je ne les reverrai jamais comme par le passé. La chimiothérapie en freine inéluctablement la repousse. Je sais que mon temps est compté, que les mois, les semaines, les jours, les quelques années de sursis peut-être, s'égrènent à rebours. Je sais que plus rien ne sera comme avant. Plus de projet de vacances, encore moins d'avenir, mon avenir à moi est incertain, fragile, assombri par la certitude que de mon cancer, je mourrai. Ce n'est qu'une question de temps. L'échéance est repoussée à une date ultérieure, encore inconnue de moi.

Vivre avec mon cancer, c'est vivre avec une idée de la mort, concrète, tangible, sans fard, tandis que les autres vivent comme s'ils ne pouvaient l'envisager, ils n'y pensent d'ailleurs pas, tout en sachant qu'ils n'y échapperont pas. C'est avoir la conscience aiguë, abrupte, de la relativité de la vie, de sa précarité, de sa futilité comme de sa préciosité, mais plus rien n'a réellement d'importance. Plus rien déjà... Alors me reviennent à la mémoire des instants passés anodins: une promenade en bord de mer sous une chaleur torride, le ciel était si bleu... aujourd'hui, même bleu, il me semble toujours un peu gris...  un sourire, un geste de tendresse... le souvenir d'un bout de jardin où était planté un arbre de judée robuste qui fleurissait, magnifique, à chaque printemps... Je réalise que dans toute une vie, même très longue, il y a assez peu de printemps... Le ou les futurs printemps que la vie (ou mon cancer, s'il est sage) m'accordera me seront doux.

Vivre avec mon cancer, c'est me prendre moi-même en compassion, apprendre à me consoler, car personne ne pourra le faire à ma place. C'est vivre chaque moment comme si j'allais mourir demain. C'est tenter de vivre. Malgré tout.

 

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