L'INDICIBLEU (suite)

C'est une histoire...

 

        C’est une image tranchante dans l’embrasure d’une porte de chambre, quelque chose comme une absence lourde, un corps qui se dérobe, des bras qui te lâchent, au moment précis où tu as besoin de sentir la chaleur vivante d’une peau, d’un regard attendri, rassurant. C’est une voix inquiète, interrogative, qui tremble :

 Elle ne va pas mourir au moins, docteur? 

        Ta mère se tient dans l’embrasure de cette porte de chambre, les yeux hagards. Elle est accablée par un poids trop lourd pour elle dont tu ignores la nature. Ta maladie peut-être, une maladie dont tu pourrais mourir, mourir, déjà, à sept ou huit ans, trop petite pour mourir, on ne perd pas un enfant, on n’a pas le droit, c’est impossible, il faut chasser cette idée de ta tête qui revient comme une obsession, une hantise, un enfant ne peut pas mourir d’une simple jaunisse, ça se soigne, une jaunisse, de nos jours ce n’est pas si grave, mais l’angoisse est là, qui plane comme une ombre funeste, qui tenaille, se propage jusque dans le corps de la petite fille au teint terreux comme un citron trop mûr et au front fiévreux, la petite fille enfouie sous des couches de couvertures, immobile dans son linceul, la petite fille déjà morte avant même que de mourir vraiment, de sa jaunisse ou d’autre chose, peut-être même de la simple pensée de la mère, de son obsession mortelle qui a rempli le ciel trop bleu de l’épaisseur des ténèbres.

         Détricoter le temps. Le prendre à rebours. Te repasser la même histoire, énigmatique et sombre, comme un mauvais film que tu voudrais oublier, dont tu aimerais réécrire le scénario, le début et la fin. Mais comment en changer la trame trop rugueuse, l’adoucir, l’éclairer de couleurs vives ? Il n’y a que du noir dans ces mots suspendus au silence, cette voix qui prononce ces mots hors du temps, les articule, les soude ensemble, les grave dans le marbre d’une pierre tombale.

Elle-ne-va-pas-mourir-au-moins, docteur ?

        Son vœu secret, inavouable, t'a rattrapée.

         C’est une histoire de deuil ancienne comme le monde qui égrène encore ses larmes dans ton corps.

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