La nostalgique (nouvelle)

Ce matin, tu t'es levée à l'aube. Anna dormait encore, écroulée sous des draps sales...

                                                                  LA NOSTALGIQUE  

                                                                        Tricia NATHO              

 

 

Ce matin, tu t’es levée à l’aube. Anna dormait encore, écroulée sous des draps sales. Tu as entrebâillé la porte de sa chambre pour t’en assurer. Une impulsion machinale, stupide. On n’a pas idée, en la regardant dormir si paisiblement, des saillies des os, des meurtrissures, des cicatrices. Tu aurais aimé caresser ses cheveux, embrasser ses paupières, comme autrefois, il y a bien longtemps. Mais tu as senti ton cœur ému bondir dans ta poitrine, en te remémorant ces simples gestes. Tu as tiré la poignée en douceur vers toi et tu t’es éloignée de la chambre. Les semelles de tes pantoufles glissaient sur le carrelage du couloir, silencieuses. Tes mains froissaient l’intérieur des poches de ton peignoir, comme si elles voulaient s’y agripper. Tu as bu un café dans la cuisine et pris soin de ne pas entrechoquer la tasse et la cuillère dans l’évier.

 

Pour la première fois, depuis bien longtemps, tu t’es sentie sereine et tu as savouré ta cigarette du matin comme si c’était la dernière. Puis tu as tiré les rideaux, ouvert la fenêtre, poussé les volets. Il faisait encore frais et les dernières ombres de la nuit s’étaient dissipées. Tu as regardé les nuages s’étirer en longues nappes immobiles, des nappes légères et souples, satinées de lumière, qui parfois s’effilochaient en fibres cotonneuses, sans densité, lambeaux nébuleux, égarés dans le bleu presque délavé du ciel. Puis tu es retournée dans ta chambre. Tu t’es assise sur le lit, les bras lâchés dans le vide, ton visage à peine éclairé par la lumière souffreteuse de la veilleuse. Tu as regardé les lueurs de l’aube danser dans les plis des rideaux. Tu étais dans la quiétude du jour naissant, tendu comme un drap blanc.

 

À présent, des bribes de tes souvenirs s’accrochent au silence. Tu les regardes comme les images d’un album qu’on feuillette. Ils s’animent et s’emplissent, peu à peu, d’émotions nostalgiques, de vagues sonores. Ils te serrent le cœur. Tu te revois enceinte d’Anna. Tu ressens encore sous tes mains la sensation de ton ventre dur et rond, les proéminences des pieds, des poings, des épaules qui cognent sa paroi, cette fureur de vivre, et la rondeur de la tête qui dilate sa peau. Tu avais peur qu’elle n’éclate. Tu souriais avec tendresse de tes appréhensions absurdes. Tu imaginais alors ta sirène aux yeux clairs tournoyant dans des arabesques aquatiques, fendant les turbulences de la mer amniotique trop étroite, trop fermée pour ses besoins d’expansion, se heurtant à ses récifs pour rebondir avec une agilité gracieuse et déterminée. Le soir, avant de t’endormir, tu entendais sourdre, du fond de tes ténèbres, des vagissements, échos d’une vie souterraine qui ne t’appartenait pas.

 

Tu disais Anna tu parlais d’Anna sans cesse, jusqu’à t’étourdir, comme si tes rêves à toi s’ancraient dans ta chair, s’y incarnaient. Mais tu avais cru surprendre dans le sourire désarmé de Julien comme un espoir brisé, fugace. Avait-il rêvé d’un petit garçon vigoureux qui aurait fait de l’escalade avec lui, aurait inventé de nouvelles équations pour déchiffrer les énigmes de l’univers et serait devenu, à l’âge adulte, un brillant physicien ? Tu l’ignorais. Ton intuition d’une petite Anna n’avait cure de l’incertitude des statistiques et probabilités.

 

Tu lui avais souri à ton tour, un matin de ton septième mois, en lui effleurant la joue. Tu lui avais chuchoté à l’oreille :

Ce sera Anna, parce que je le veux, je le sais. Une petite fille qui deviendra comme moi, comme tu m’aimes. Frêle et solide à la fois. Et puis, Anna, tu peux le lire en miroir, non ? 

Tu avais senti le souffle de sa voix, lente et grave, dans tes cheveux :

 Si tu en es si sûre… Alors, tu dois avoir raison, chérie. Anna, Pourquoi pas ? C’est joli. Ça te ressemble. 

Tu avais tressailli à la fièvre de ses mains qui s’emparaient de tes hanches et la tête abandonnée sur son épaule, tu avais observé, par l’embrasure de la fenêtre, la frigidité naturelle, cette nudité sans âme, des arbres gris et décharnés, en ce matin d’hiver. Les maigres bruyères, raidies par le gel, qui bravaient le froid et hissaient leurs timides rameaux au-dessus de la bouillasse de neige fondue et de terre détrempée t’avaient attendrie et tes yeux avaient sondé l’opacité d’un ciel de cendre pour y dénicher en vain un rai de lumière, une trouée de bleu. Puis tu t’étais retournée et tu avais embrassé Julien, avec une infinie tendresse. Comme au premier jour, un jour d’été. Il y a longtemps.

 

Anna est née, avec deux semaines d’avance sur le calendrier. Elle est si menue, à peine plus grosse qu’un chaton, si fragile que tu as peur de la prendre dans tes bras, tu as peur que ses os ne se rompent, qu’elle ne se brise, dans ta maladresse. Tu ne dors plus, le silence t’effraie comme une morsure mortelle, tu guettes dans le noir des indices de sa respiration, le souffle de la vie et seuls ses pleurs te rassurent, comme un écho à ton angoisse, une façon de la faire taire. Ta maternité te rend folle, tu n’as de pensée que pour Anna, ton corps est insatiable d’elle, tu la blottis contre tes seins et l’avidité de sa bouche aspirante les gonfle douloureusement de lait acéré, tes seins tendus qui se vident dans les muqueuses et le lait qui déborde de sa gorge remplie, de ses minuscules lèvres charnues, tu te réjouis de sa voracité, tu t’enivres de son odeur, caresses le duvet de son crâne, tu la fais glisser sur ton ventre, sa chaleur se diffuse dans tes parois et dans tes fibres, tu aimes cette sensation de fusion charnelle, de plénitude infinie, de corps qui se prolonge dans cette petite chair repue, détendue.

 

Tu te détournes de Julien, tu n’as plus de désir pour lui et tu t’en désoles un peu, mais tu ne te poses pas de question, tu ne te lasses pas de la forme gracieuse d’Anna, de sa peau laiteuse où tes baisers s’impriment, de son odeur que tes narines inhalent, de ses petites mains qui s’agrippent au galbe douillet de tes seins et sa bouche qui les dévorent, et cela te comble. Tu résistes aux envies physiques de Julien, tu te dérobes à l’insistance de ses lèvres, à ses doigts qui cherchent, en vain, les tressaillements dans ton corps et ses caresses qui te révulsent, et s’il t’arrive de faire l’amour,  ton sexe est sec et douloureux et tu simules un plaisir que tu ne ressens plus, rien que pour lui. Mais au fond de toi, tu as envie d’abattre son corps comme un mur dressé qui obstrue ta nouvelle vision des choses, ce monde qui se resserre pour n’englober que les effusions de tendresse d’une mère pour sa fille, son bébé, cet appétit de chair rose et joufflue, les inquiétudes fébriles qui l’affolent, cette aliénation silencieuse de tous les sens tendus vers elle et que seules les mères connaissent.

 

Julien te parle mais tu ne l’écoutes plus, ses soucis quotidiens te semblent dérisoires, tu ne remarques pas ses peurs et les hantises inconnues de toi qui viennent l’assombrir. Dans le fond, tu apprécies qu’il s’éloigne un peu de toi, que son silence résigné déblaie les fourrés et éclaircisse ton paysage, tu es soulagée de le voir rassembler son équipement, son sac à dos et ses chaussons, pour  se ressourcer, sentir l’âpreté de la roche à mains nues, s’emplir les poumons d’air saturé, respirer l’odeur de résine, étourdissante, éprouver cette jouissance physique de vertige et de triomphe. Tu as confiance en sa solidité, tu n’as pas peur pour lui. Tu vas pouvoir t’adonner, en toute quiétude, à ton ivresse maternelle, veiller sur Anna au plus près de sa peau, dans l’anse de ton bras, sentir son corps tout chaud et palpitant contre toi, quand rien ne vous sépare. Tu n’avais jamais imaginé à quel point les hauteurs, dont les flancs surplombent le vide, pouvaient être fascinantes.

 

Après le suicide de Julien qui s’est abattu sur toi  comme un météore, tu as résisté aux larmes, tu les as refoulées au plus profond de toi, tu t’es tue. Anna était si petite, elle n’aurait pas compris ton chagrin, elle aurait pleuré elle aussi, ce que tu voulais, à tout prix, éviter. Tu lui as dit que papa était parti loin et de là où il était il ne pourrait pas revenir mais il continuait à penser très fort à maman et à sa petite Anna. Tu ne t’es pas aperçue qu’Anna pouvait éprouver un chagrin qui n’appartenait qu’à elle, que ses fréquents réveils nocturnes, secoués de peurs et de sanglots, que dans ton aveuglement maternel tu pensais pouvoir apaiser par ta seule présence charnelle, étaient un appel à une autre présence, celle-là même que tu t’étais évertuée d’effacer, comme s’il suffisait d’être là, avec tes mots d’amour, tes sourires et tes flots infinis de tendresse pour la lui faire oublier.

 

Tu n’as pas vu grandir Anna. Tu aurais aimé la garder petite, avec ses cheveux d’ange si soyeux, sa peau douce et lisse, imberbe, ses petites dents de lait, ses grands yeux bleus étonnés. Tu n’as pas vu son corps qui muait dans les soubresauts silencieux de l’adolescence, les menues formes qui s’arrondissaient, s’élançaient, s’affinaient et dans les secrets de la féminité en germe, tu n’as pas entendu sourdre la révolte. Tu ne t’es pas inquiétée des miettes avalées sur un coin de table avec une moue de répulsion, des tris sélectifs de nourriture mastiquée sans plaisir, des longs refuges dans les toilettes, puis des frêles cicatrices sur les bras, du mutisme obstiné, de l’arrogance désespérée, tu te disais c’est un passage, mon Dieu, on n’a pas idée d’être aussi aveugle et stupide, d’ignorer sa fille à ce point, d’ignorer ce corps qui hurle la détresse, ce long cri silencieux que tu n’entends pas.

 

Mais la réalité que tu ne voulais ni voir, ni entendre t’a explosé un jour au visage. Ta fille, tu l’as regardée et tu ne l’as pas reconnue. Son corps anémique, anguleux, flottait dans de longues robes, noires et fluides. À ses poignets et son cou, gainé d’un cordon de cuir noir, pendaient des breloques en métal argenté, en forme de crânes hideux, croix celtiques piquées de petites pierres rouges, pentacles et autres figurines, échappées d’une boutique obscure et poussiéreuse. Des yeux immenses et clairs, cernés de noir ébène, dévoraient son visage, si effroyablement creusé et saillant que de fins vaisseaux bleus dessinaient une trame sous la membrane diaphane. Ses lèvres violacées se figeaient toujours, à la moindre remarque, dans l’insolence d’un rictus sardonique. Le jour où tu as eu l’audace de t’émouvoir de son apparence squelettique, elle t’a tancée, dans un éclat de rire diabolique, dont tu te souviens encore : Tu ne veux pas jouer aux osselets avec, par hasard ? 

 

Le jour de ses quinze ans, tu l’as surprise dans sa chambre, tu n’as pas eu le temps de l’empoigner que déjà, la lame avait tracé sur sa peau un sillon d’où suintaient des ruisseaux écarlates. Elle t’a toisée en exhibant sa plaie. Tu t’es écroulée dans un angle de la cuisine, la chevelure défaite, tu as enfoui ton visage dans tes mains, anéantie. Tes reins scellés au mur, tu n’y as pas résisté : tu as laissé ton corps évacuer tes eaux, subir les lois physiques de l’attraction, cette force unique de gravité, inexorable, tu l’as laissé s’atrophier, se dessécher sur le carrelage. Tu n’as entendu que le claquement sec d’une porte, le murmure d’un écoulement contre la céramique, dans la salle de bains.

 

Après, tu as fréquenté sans relâche, avec la ténacité redoutable d’une mère qui porte sa croix, accomplit son devoir, essaie de comprendre, les urgences, les consultations psy, les hôpitaux. Tu y as traîné ta fille contre son gré, avec sa moue indolente et son mutisme qui triomphaient des plus obstinés. Tu y as usé tes espoirs, tes forces, ton courage, tu t’es retrouvée seule, désarmée, avec un cœur en éponge qui absorbait tous les orages et des tonnes de mouchoirs trempés que tu pouvais, sans peine, essorer. Tu ne dormais plus, tu maigrissais à vue d’œil, tu as posé des congés maladie. Anna s’est enfuie, toujours plus loin, elle s’est laissée glisser sans frein dans l’énergie morbide du désespoir, elle a opposé des barricades de résistance à ta vanité, elle est tombée  dans un abîme encore plus sombre, ténébreux, s’est cognée aux écueils, s’y est blessée, cahotée par des cataclysmes. Tu avais bien remarqué les bleus sur sa peau, les petites traces rouges d’hématomes aux jointures des bras.

 

Elle a séché ses cours et tu recevais des appels alarmistes du proviseur votre fille file un mauvais coton  je vous préviens. Elle a claqué ta porte pour se fondre dans la nuit et disparaître tu ne sais où, déambuler dans des rues noires, errer de bars en discothèques, s’abasourdir de sons et de lumières, dériver d’un garçon à l’autre, comme une bouée crevée ballottée par les flots, se disloquer enfin sur un banc où elle finissait son périple, tu ne sais pas. Tu restais éveillée, jusqu’à ce que tu entendes le bruit de la clef dans la serrure, tu la retrouvais le lendemain, encore ivre morte, hagarde, tu ne lui posais pas de question. Pas la peine de faire des histoires, de déclencher des séismes de fureur, tu en avais ta dose, tu étais désabusée, dans l’impuissance.

 

Un jour, tu t’es convaincue de le faire, rongée par le doute. Tu as fouillé sa chambre, retourné ses affaires, renversé les tiroirs. Tu as trouvé des morceaux de résine brune, des seringues, des cuillères noircies et des compresses froissées, imprégnées de son sang et la vérité que falsifiaient tes constructions rationnelles et aveugles, ces mauvaises raisons pour te rassurer, te dire à toi-même tu te fais des idées, t’a éclaboussée.

 

On n’a pas idée de taire une telle douleur, de se rebeller en silence, de se résigner. Il faudrait détricoter l’histoire, repasser les mailles une à une, ne pas faire de trous. Il faudrait pouvoir hurler et défaire le monde, le rebâtir avec de vraies fondations, de nouvelles pierres bien cimentées pour que l’édifice ne se fissure pas, ne s’écroule pas. Mais toi, tu n’en pouvais plus des crises, des menaces, des portes claquées, des bris de verre, tu n’en pouvais plus de céder pour sa came, de te laminer, te ronger jusqu’à l’os. Tu as décidé de la suivre à la trace, d’emprunter ses chemins de traverse, de te frotter à ses galères. T’enfoncer dans sa nuit jusqu’à t’y perdre.

 

Les cités te sont devenues familières, les dortoirs délabrés, les graffitis, les dépôts de voitures calcinées, les décharges de détritus et le vomi, l’urine séchée, les flaques de sang, les seringues usées, écarlates. Tu as côtoyé les toxicomanes, les dealers, des épaves échouées sur des bancs ou dans l’angle de rues qui suent tous les relents d’égout, contre des murs en ruines, couverts de graffitis :

 Anna ? Connais pas…  Anna la blonde maigre celle qui vend son cul pour de la blanche sûr que je la connais, cette salope d’Anna qui m’a refilé de la came pourave si je pouvais me la chopper.

Les mots te cinglaient le visage comme une averse. Au retour tu avais envie de bifurquer dans un ravin, tu rentrais chez toi avec l’ombre de ta solitude sous les réverbères, tu te sentais nue et friable comme une tour de sable abandonnée, léchée par les vagues, sur une plage désertée. Tu t’allongeais dans ton manteau, tu fermais les yeux, tu gardais les paupières collées. Tu rêvais de ne plus jamais te réveiller.

 

Le dealer, un gros, un dur, t’a demandé combien, tu n’as pas su, les armes, tu n’as pas l’habitude. Il a ri. Il a fixé son prix, a empoché le liquide et s’en est allé, les mains enfoncées dans les poches, avec l’insouciance d’un gamin de rue. Tu as inhalé l’odeur épaisse de la fumée quand sa guimbarde a démarré, écrasant, sous ses pneus usés, les graviers dans la boue. Tu as fourré l’arme qui te brûlait les doigts et les faisait trembler, au fond de ton sac, la peur au ventre comme des tenailles, et tu as refermé la glissière. Une fois rentrée, tu l’as glissée sous une pile de draps rangée dans ton armoire. Tu as compté les semaines et les jours, tu n’en as pas dormi, tu te repassais le film de ta rencontre avec le dealer, tu visualisais ses explications. Tu as fixé la date décisive, celle de ta délivrance et de ton abolition.

 

Ce matin, tu es si calme. Ton ciel s’est dégagé, un peu de lumière éclaire ton paysage, adoucissant les couleurs, les rehaussant de mauve et de miel. Tu as récupéré l’arme sous la pile de draps et tes doigts frémissent au contact de la crosse froide et dure, ils se rétractent. Le dealer a pris soin de la charger lui-même et tu oses à peine la tenir dans ta paume. Tu attends à présent qu’Anna s’éveille et se lève, ça peut durer des heures. Tu attends avec la patience d’une couturière qui glisse son aiguille dans l’ourlet et compte les fils croisés pour repiquer le tissu d’un geste sec, toi tu comptes machinalement les secondes et les minutes, mais il te semble que le temps glisse sur toi, qu’il n’a plus d’importance. Et après les heures que tu n’as plus dénombrées, tu as entendu, de la chambre d’Anna, les déferlantes sonores d’une musique déjantée.

 

Il a fallu si peu pour que ton univers bascule, peut-être ses mains qui balayaient son visage pour la protéger de toi et puis ses bras tendus, accusateurs, qui exhibaient ses veines meurtries dans une rafale de rires pitoyables, ou bien toute cette haine aride que ses yeux ravinés de cernes charbonneux projetaient sur toi, ou encore la vision pathétique de ses os en lames de couteau, la silhouette de ta fille comme une effigie tragique, ombre d’elle-même, méconnaissable. Il n’y a pas eu de cri, ni de larmes. Pas un regard de compassion, ni de peur. La chaîne HI-FI s’est tue soudain. Tu ne pouvais plus hésiter, tu devais le faire, obéir à l’urgence sans réfléchir. Le doigt sur la gâchette, tu as tiré tu ne sais plus combien de fois, le bruit des détonations a claqué dans l’air, secoué le silence et l’odeur âcre de la poudre a raclé ta gorge. 

 

Anna a titubé vers toi, avec des lueurs folles dans les pupilles, elle s’est effondrée dans un bruit sourd et a rebondi mollement, avec la grâce d’un oiseau mort projeté contre une vitre, sur le rebord d’une fenêtre. Tu as entendu, dans la chute, le craquement des os, tu as vu les trous étoilés dans sa poitrine et le sang éclaboussé partout, sur son visage, sa chemise, le carrelage. La cruauté de son corps inerte et exsangue, ramassé comme un amas de poussières. Il te semblait si léger, si léger et ton arme si lourde, si lourde, à bout de bras, qu’elle est tombée comme une pierre, à la verticale. À présent, tu regardes la forme pathétique et blafarde, et ta vue se trouble, et tu t’étonnes de ne pas avoir envie de pleurer et de te sentir inconsistante, et tu t’étonnes des souvenirs gelés dans ta mémoire absente. Comme les choses étaient simples…  Anna est là et elle n’est plus, avec ses plaies, sa vacuité, sa noire insouciance, défiant la mort sans cesse, y aspirant sans cesse.

 

Tu t’es assise et tu la regardes encore, comme au premier jour, avec tendresse et amour, personne ne comprendra cela, tu regardes ses cheveux d’ange, clairsemés, ses yeux immenses et ses joues pleines, de bébé. Il n’y a plus d’heure, plus de minute, ni de seconde. Tu attendras encore un peu pour les appeler et pour leur dire j’ai tué ma fille j’ignore la raison de mon acte je n’ai aucune circonstance atténuante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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