Tourner les pages... "L'indicible(u)"

VIVRE AVEC UN CANCER... Suite d'un texte hébergé l'an dernier par Kaze Tachinu sur son blog: L'INDICIBLEU...

20181012-190812

Bâche exposée au Théâtre Notre-Dame, 17 avenue du Collège d'Annecy, Avignon

du mercredi au dimanche 31 octobre 2018

 

C’était un été en pente douce. Ton corps ouvert à la brûlure comme un livre. Le ciel était blanc dans la déflagration de la lumière et tu étais nue, son corps à lui jeté à tes côtés. Tu regardais les gouttelettes d’eau salée rouler entre ses omoplates et les grains de sable briller dans ses cheveux. Tu devinais le souffle du vent, léger comme un voile, caresser sa nuque.

C’était un été d’avant les guerres modernes. Toutes les guerres qui défigurent les villes pour labourer des champs de ruines. Les guerres qui refoulent les hommes transis de froid, affamés, suppliciés, exténués, aux frontières de l’absurde, là où d’autres hommes dressent leurs barricades.

Tu te souviens, c’était un temps idyllique à s’enivrer d’odeurs de pins, où l’on ne se souciait de rien. Tu te souviens, tu revois les images et tu entends le bruit incessant de la mer, si sensuelle. Tu te dis…

Comme on était heureux et insouciants… on s’enroulait l’un dans l’autre, on s’éclaboussait dans les vagues, on s’embrassait, on chantait à tue-tête des chansons sirupeuses, et nos voix, joyeuses et discordantes, foulaient le silence. Le soleil brillait,

toujours. Il s’étalait à la surface de la mer comme un immense drap tendu, scintillant.

Allez, viens, oublions tout. Demain sera un autre jour.

Tu pensais, qu’est-ce qu’on s’en fout, de demain

Tu te le dis encore et les mots te font mal, plus mal que la douleur sournoise, perverse, qui s’est immiscée dans ton corps… Les mots résonnent en toi, à tes tympans. Ils t’écorchent. Tu les chuchotes comme un écho lointain. Mais ils se brisent dans ta mélancolie, mêlés aux larmes anciennes qui reviennent, inexorablement. Et des éclats de verre blessent tes paupières. Tu te le dis encore et les mots te remuent :

On vivait la densité de l’instant comme un rire épinglé à la fenêtre. On construisait des châteaux de sable qui résistaient aux tempêtes, aux marées, à tous les vents. On étalait une nappe sous un parasol, on mangeait des tomates crues et du thon en boite arrosés de vin rouge, on écrasait des pêches mûres entre nos doigts, on en buvait avidement le jus, on en savourait la chair pulpeuse et parfumée. On dormait sur la plage, encastrés l’un dans l’autre comme si nos corps n’en étaient qu’un, on s’offrait à la morsure du soleil et les heures glissaient sur nous, sur nos peaux embrasées, crépusculaires.

 Il y aura toujours des aurores enflammées pour nous ouvrir les yeux après les rêves de la nuit où nos peaux se fondent, quand le temps n’a plus prise.

Allez, viens, n’aie pas peur. Tu verras, l’eau n’est pas froide.

Nager au loin, toujours plus loin, jusqu’à l’horizon qui grandit et aveugle.

 Tu voudrais tant t’y reposer, les yeux fixés au ciel et ton corps toujours dans le sien.

Tu voudrais tant qu’il te berce dans son hamac suspendu entre mer et ciel.

Tu voudrais tant qu’il revienne.

Qu’il te dise toutes ces petites choses banales, qui murmurent encore en toi comme des voix multiples, éclatées.

Tu veux de la crème solaire 

Tu as soif 

Pas trop fatiguée 

 J’ai pas très faim et toi

On se fera une salade au retour

Tu ne veux pas de retour. Tu veux que la terre s’arrête de tourner, que les horloges se taisent, que le soleil plombe la mer pour l’éternité.

Tu le supplies encore : dis-moi que tu reviendras de cette pluie grise où je t’avais laissé un jour de colère. Tu étais vulnérable, encore plus nu que sur la plage inachevée. Mais il ne t’entend plus, trop loin, trop flou,

Tu voudrais tant que les vagues le ramènent au cœur d’un autre été, flamboyant, qui lisserait les rides de tes souvenirs. Un été hors du temps.

Allez, viens. On nagera encore

 

 

 

 

 

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