PRISONS: deuxième partie

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       Je n’ai pas entendu ta lassitude, ton désir d’en finir. Je t’ai aimé à mort, jusqu’à l’aveuglement.  Je n’ai pas vu venir ma dérive. Je me suis engluée dans ma propre déréliction, scandée par l’inanité de menus rituels quotidiens et la vacuité de mes heures, au rythme d’un métronome implacable qui endiguaient mes errances dans mes méandres.

 

      Au fil du temps, ma vie est devenue une enclave que j’arpentais sans trêve, une pièce aux murs froids, sans lumière, que tu avais colonisée. Tu étais entré par effraction dans mon monde, tu y avais dressé des murs séculaires, tu avais scellé des barreaux aux fenêtres, tu en avais blindé la porte, tu en détenais la clef. Tu en étais l’architecte et l’orfèvre. Geôlier d’une folie à deux, tu m’avais séquestrée dans ton labyrinthe, dont les chemins, mille fois empruntés, n’aboutissaient jamais, me ramenaient invariablement en ton centre énigmatique, le point aveugle d’un crépuscule sans fin où éclataient tes orages insensés, où tu brillais, tel un astre noir.

 

      Tu vivais de larcins, tu en ramenais les trésors dérobés pour les revendre. Tu braquais, de préférence, des maisons isolées pour t’acheter ta came, ou pour le plaisir de fracturer des portes et des fenêtres, de faire sauter des gonds, de forcer des coffres. Tu avais renoncé au lycée par défi, pour me prouver que tu pouvais être autre chose que ce que j’avais souhaité pour toi. Tu serais un truand, un héros maudit bon pour les séjours en taule, où circule la légende qu’on s’y forge une carapace de dur, mais dont tu ressortais à chaque fois plus meurtri, plus ombrageux que jamais. Tu ne m’en disais rien. La loi de la prison, ses règles de vie occultes, impitoyables, n’étaient pas faites pour toi. Je ne te connaissais pas non plus de petite amie. Tu disais que les filles s’attachaient à des futilités, qu’elles étaient incapables de percevoir l’essentiel, les choses vraies, lucides, toutes ces choses profondes que moi-même, dans ma cécité, je ne pouvais atteindre à l’intérieur de toi.

 

 Tu me croisais sans me voir, tu vivais dans ta bulle impénétrable, quand tes menaces, ta violence, ta folie ne venaient pas briser les vitres opaques qui nous séparaient, sans que j’en comprenne le sens, les motifs qui pouvaient les déclencher, peut-être le simple son de ma voix, peut-être mes yeux qui te cherchaient malgré toi, tandis que les tiens me fuyaient pour se perdre à la lisière de ton exil ou me jetaient de noirs éclairs, ta fureur d’en découdre avec moi, avec le réel. Ton existence et la mienne ne me semblaient plus tenir qu’à un fil si ténu, que mes larmes et ma volonté de te garder en vie contre toi-même ne pouvaient le consolider, mes doigts en défaisaient et en retissaient la trame invisible, la tentation de le rompre précipiterait inexorablement nos deux corps dans le vide.

 

        De l’amour tari de sa sève à force de se donner, je nourrissais la haine. La haine de moi, ce cancer de l’âme qui nous crève en douceur, grignote chaque parcelle d’énergie, minuscule, la consume jusqu’aux cendres. La haine de toi que j’annihilais dans des vertus sacrificielles, aussi démesurées que dérisoires, que des forces obscures anéantissaient, la rage  autodestructrice que tu élevais entre toi et moi, insensible à ma douleur, à mon cri de détresse, cette violence du désespoir dont la solitude absolue, résignée n’était que la chambre d’écho, désertique. Je tentais de combler tes manques avec mes dons illusoires qui s’effritaient entre tes doigts avides, sans jamais te satisfaire. Tu les renvoyais à leur vanité, tu les détruisais sans remords.

 

      Ta passion des braquages m’a toujours fascinée. Il m’a semblé que ce qui t’importait n’était pas tant la valeur de tes trophées délictueux, que la nécessité impérieuse, pulsionnelle, compulsive, de violer l’intimité des maisons, de t’y introduire par effraction, d’ouvrir les armoires, vider les tiroirs, fracturer les coffres, comme si ce que tu pouvais y découvrir ramènerait du néant les réponses à tes tourments. Mais plus encore, la nature du butin que tu emportais, quand il m’arrivait de fouiller ta chambre et de le trouver, me surprenait toujours. En dehors des numéraires qui débordaient des poches de ton blouson, que tu négligeais de soustraire à ma curiosité, tu dérobais les bijoux des femmes, leurs robes de couturier, leurs fourrures véritables, quand elles en possédaient. Tu collectionnais leurs parfums de luxe, leurs bas de soie, leurs dessous en dentelles et même leurs maquillages, poudres chatoyantes, bâtons de rouge à lèvres satinés, fards à yeux irisés. Tu conservais les objets de ton recel comme des reliques précieuses, tu en respirais les fragrances illicites, tu en caressais les matières, avant de t’en séparer et les revendre sur un marché parallèle, dont tu connaissais les arcanes depuis des lustres. J’en ai été la complice silencieuse, résignée.

 

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