PRISONS: troisième partie

Fin...

         La nuit est si chaude et humide que pour la première fois depuis un mois j’ai ouvert les volets en grand. La chaleur m’oppresse et m’étouffe, elle me laisse un goût âcre dans la bouche, au fond de la gorge. Je respire bruyamment. Je me suis réveillée en sueur. J’ai fait un rêve horrible. Un homme se balançait, pendu à la corde d’un arbre. C’est moi qui en avais coulé le nœud, j’avais commis un crime. L’homme avait les pieds et les poings liés, la tête inclinée sur son buste. Il n’avait pas de visage. Je ne savais pas si c’était toi ou ton oncle Fabien. Les brasiers du crépuscule qui incendiaient la lisière du bois étaient effroyables. Ils découpaient sa silhouette noire qui oscillait au bout de la corde comme un pendule, juste au-dessus de moi. J’étais hypnotisée.

 

       D’aussi loin que me reviennent mes souvenirs, je revois mon unique frère Fabien, mon ainé de douze ans, son corps frêle flottant dans des vêtements trop larges. Il avait le même regard sombre que toi, la même rage impuissante, froide et fulgurante, il vivait dans la même solitude, il portait sur ses épaules, dans sa chair écorchée, la même souffrance, innommable. Il était apprenti ébéniste chez un artisan. Il aimait travailler le bois, il en aimait la matière noble et sereine, rugueuse sous la paume, qu’il taillait, creusait, dévidait, polissait avec une concentration intense qui aiguisait ses mains comme des couteaux brillants, il aimait en patiner les surfaces et les vermoulures avec de la cire d’abeille à l’ancienne qui sentait bon le miel  ambré.

 

        Les lumières de la nuit l’attiraient, les lumières clignotantes des enseigne de bars, de clubs aux salles obscures et enfumées, qui zébraient les façades des rues d’éclairs fluorescents. Les rues grouillantes de la faune nocturne, débridée, lâchée sur les trottoirs luisants, l’accueillaient, lui faisaient la fête, elles exhalaient des parfums insolites, des odeurs moites, des haleines fiévreuses, haletantes qui l’enivraient. Il revenait de ses virées aux premières lueurs de l’aube, les cheveux hirsutes, la langue pâteuse. J’entendais ma mère pleurer dans la cuisine, se lamenter, dire qu’il était un raté, une erreur de la nature, que ses gènes ne tournaient pas rond, qu’elle n’avait rien fait pour mériter ça. Je me levais pour me glisser dans le couloir de la maison, les sens en alerte. Fabien venait alors m’embrasser sur le front, me caresser les cheveux, me rassurer, en me soufflant à l’oreille de ne pas l’écouter. Il serrait les poings. Il était blême.

 

      Le matin où il s’est pendu, c’est moi qui l’ai trouvé. J’avais entendu le bois craquer puis comme  un froissement d’air sec, et un grincement métallique. Puis le silence m’avait enveloppée dans sa texture moelleuse, ouatée, encore tiède des remugles charnels de terre engorgée, d’odeurs d’humus épicé et de feuilles mortes. Je m’étais rendormie. Quand je suis montée, que j’ai poussé la porte de la mansarde, j’ai eu quelque peine à reconnaître mon frère dans le pantin grimé, grotesque, pathétique qui se balançait au bout de la corde. Il était revêtu d’une robe de satin rose fuchsia; des bas noirs en résille plissaient le long de ses jambes grêles; un rictus cramoisi, grimaçant, une immense cicatrice, écarlate et encore purulente, balafrait son visage; des coulées de rimmel, de ses yeux charbonneux qui me fixaient, vitreux, désespérés, s’insinuaient dans les sillons de poudre, craquelée et blafarde, qui recouvrait ses joues. Un masque d’épouvante. 

 

       La veille, il avait eu vingt ans.

 

                               

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.