Suite des "Marges": "PRISONS" (nouvelle en trois parties)

Ce matin, vers six heures trente, ils m’ont téléphoné pour m’annoncer que tu t’étais pendu dans ta cellule. Sur le coup, je n’ai pas réagi, ils ont attendu à l’autre bout du fil. La ligne a grésillé, puis il y a eu un silence.

                                                  

                                                                     

                                                              PRISONS      

        

  Ce matin, vers six heures trente, ils m’ont téléphoné pour m’annoncer que tu t’étais pendu dans ta cellule. Sur le coup, je n’ai pas réagi, ils ont attendu à l’autre bout du fil. La ligne a grésillé, puis il y a eu un silence. Quand j’ai raccroché, mon corps m’a lâchée, mes genoux ont craqué sous le poids de l’abandon, je les ai tenus entre mes mains, bien serrés l’un contre l’autre, sous mon menton. Je claquais des dents. Je n’ai pas eu une larme, juste la sensation unique, omniprésente, d’un ravage, de ruines intérieures. Non, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. Le déni comme seule force à opposer à l’inaudible.

 

        La veille, au parloir où je t’avais rendu visite, tu étais silencieux, sombre comme jamais, intouchable. Quand nous nous sommes quittés, tu as posé ta main contre la vitre, comme une ébauche, ultime, de lien si fragile, que je n’ai même pas pensé à y laisser l’empreinte de la mienne, ou pas eu le courage, peut-être déjà un signe d’adieu que je n’ai pas compris, que je n’ai pas su déchiffrer, je n’ai rien vu, et cette vitre embuée de nos souffles où nos mots ne parvenaient pas à éclore, cette vitre qui, toujours, me séparait de toi, me projetait au bord du silence, j’aurais voulu l’exploser, te prendre dans mes bras et te serrer contre moi, te couvrir de mes larmes et de mes baisers, te dire que je te pardonnais, que je t’avais déjà pardonné la souffrance que tu m’infligeais, je n’ai su que te dire que je reviendrai. Tu m’avais gratifiée d’un sourire énigmatique, toujours le même, quand tu ne sais pas si tu dois me haïr ou m’aimer. Quand tu t’es levé, que tu m’as tourné le dos, la tête tellement penchée en avant que je ne voyais plus que ta nuque, et les épaules affaissées, j’ai senti à l’intérieur de moi tout le poids de ton corps fatigué, quelque chose comme un effondrement, une chute en abîme. Le train et le bus de la maison à la prison, les fouilles méthodiques dans le sas de sécurité, l’enfer métallique, son désespoir, sa rage destructrice, je les ai subis des centaines de fois. Hier, je suis rentrée dévastée, en me demandant si j’en aurai encore la force.

 

      Il m’a fallu la morgue pour réaliser l’impensable. Je n’ai regardé que ton visage, lisse et pur, ses traits habituellement durcis par toutes les choses que tu n’avais jamais voulu ou pu me dire, au risque d’exploser ou de t’effondrer en morceaux, étaient extraordinairement apaisés, comme si la colère et la souffrance qui t’habitaient depuis des années s’étaient soudain évaporées. Je l’ai regardé longuement, je l’ai détaillé comme si je le découvrais pour la première fois, j’ai examiné chacune de tes paupières, bordées de longs cils, bien séparés, leurs membranes presque transparentes qui abritaient le noir impénétrable de tes pupilles, chacune des ailes de ton nez fin, où l’air encore semblait frémir, chacune de tes lèvres à peine charnues que la grande faucheuse avait déjà recouvertes d’un glacis de givre rosé, chaque saillie osseuse, chaque veine visible sous ta peau immobile et livide. J’ai déposé un furtif baiser sur ton front. Il était froid. J’ai été saisie d’un frisson arborescent de mes reins jusqu’à mes épaules. Mes mains en ont tremblé.

 

        Le jour où je t’ai enterré dans le petit cimetière qui longe la rue principale du village, il n’y avait pas grand monde. Ton père n’a pas daigné se déplacer. Le ciel était bleu, les dalles des allées,  inondées de soleil, étaient chaudes, un vent léger s’engouffrait sous ma jupe. J’ai reconnu, parmi les quelques visages éplorés et silencieux, d’anciens camarades de ton lycée, tes amis de galère, leurs silhouettes fragiles pudiquement appuyées les unes aux autres, comme si elles avaient besoin de se soutenir. Je me suis souvenue qu’à la veille de ta dernière arrestation, sans nouvelles de toi depuis des semaines, je m’étais enhardie à aller les voir, avec l’angoisse sanglée au ventre, pour leur demander si eux, ils savaient. Ils t’avaient vu zigzaguer dans des rues moites et sombres, des coupe-gorges, hurlant ta douleur à la lune. Tu étais devenu fou. Dévorée d’anxiété jusqu’à m’en mordre les lèvres au sang, m’en meurtrir les mains de mes ongles, je m’étais imaginé ton corps loqueteux abandonné sur un banc, dans un décor miteux de seringues usagées, de sacs plastique, de cylindres de bière vides et cabossés qui roulent sous des semelles usées et que personne ne ramasse. J’avais eu peur d’une rixe, d’un meurtre, qu’on te retrouve lardé de coups de couteau, baignant dans ton sang, un scénario morbide qui m’a longtemps hantée. Je me suis rapprochée de tes amis venus se recueillir, pour les remercier de leur présence. Quand ton cercueil modeste et sans fioriture a disparu dans son sépulcre, je n’ai pas pu pleurer. J’ai juste jeté un peu de terre sur la plaque funéraire où j’avais fait graver l’épitaphe : À mon fils, Stéphane, avec mon amour, 10 avril 1995-26 juin 2015. L’air embaumait des parfums enlacés de roses, de lys et de chrysanthèmes.

 

 

 

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