Merci à vous, Edwy Plenel et la rédaction de Mediapart... j'ai décidé de rester

Hier.

Hier. Lu des kilomètres de commentaires sur l'affaire du  siècle qui agite nos ténors de la politique et nos médias en mal de scoops festivaliers:

Le burkini no passaran! Je n'en ai pas dormi. C'est dire!

Un voile épais de fumée glauque et suffocante pour nous divertir des violences et régressions sociales massives, d'un corset sécuritaire qu'aujourd'hui, une majorité de la population appelle de ses voeux, de l'installation progressive d'une guerre civile permanente que légitime l'agitation chronique de chiffons bruns, car nous avons aujourd'hui, de nouveaux ennemis intérieurs: hier les juifs et sans oublier les cargaisons de nègres importés d'autres contrées sauvages pour servir de viande corvéable à merci, sous les lanières du fouet et derrière les barreaux de cages à esclaves, à des Blancos imbus de leur suprématie. Aujourd'hui, les arabes, "ces incultes obscurantistes, primaires, sanguinaires, provocateurs" qui protègent de la concupiscence virile, et d'abord la leur, bien sûr, dans un carcan vestimentaire, devenu emblème d'un projet politique totalitaire, leurs cruches de femmes soumises. Leurs voiles indécents font de l'ombre aux batailles menées par nos féministes de tous poils. Madame Badinter n'a-t-elle pas signé un manifeste appelant à interdire l'exploitation marchande de ces tenues régressives et arrogantes ? La même, actionnaire principale de Publicis, acteur d'un marché juteux pour la communication de... l'Arabie Saoudite, dont la lutte contre les archaïsmes liberticides ne fait aucun doute. Mais business is business, n'est-ce pas? On n'est plus à un paradoxe près.

Il y a notre guerre civile, menée de haute lutte, par notre premier ministre, franc du collier, l'oeil noir, la machoire au carré, les lèvres serrées: l'autorité s'incarne dans la posture de l'autoritarisme intransigeant. Le bruit de ses talonnettes n'a rien à envier à celui d'un hargneux tout aussi viril qui a fait sombrer notre pays dans des abimes de haine de l'autre: l'étranger, le fou, le marginal, le sans emploi, le sans papier, le réfugié, le sans droit. Mais qu'importe. On reprend l'étendard de la nation vertueuse. La république laïque, une et indivisible contre ces hordes d'étrangers. On le brandit, quitte à rassembler les foules gavées à la télé-réalité et à l'information-spectacle en continu, autour d'un thème désormais commun qui va embraser notre future campagne électorale: L'IDENTITÉ NATIONALE. Et oui, on est en guerre. Qu'on se le martèle, en guise de prière, qu'on se l'incruste dans le crâne. Triste passion.

Mais nous n'oublions pas de transporter notre amour passionnel de la guerre sur d'autres territoires que le nôtre: guerre contre guerre. Tranchée contre tranchée. Empire de la haine contre empire de la haine, dont nous sommes aussi les artisans valeureux, à force de convoitises et d'impérialisme guerrier et triomphaliste. Nous, nous avons des valeurs humanitaires et démocratiques et peu importe si nos impuissances, mues en reconquêtes de territoires dévastés par la tragi-comédie des guerres totalitaires, sèment des centaines, des milliers, de morts civiles innocentes, noyées dans notre indifférence d'occidentaux. Des pacotilles au regard de nos drames nationaux. Sur l'échelle de Richter du crime planétaire organisé, nous ne sommes pas en reste. La barbarie se partage, seule, le territoire, se le dispute à coup de surenchères: à nos tragédies individuelles et collectives, produites par des allumés d'un Coran qu'ils n'ont pas lu mais portent en bandoulière comme une kalachnikov ou un chapelet de munitions, répondent nos pluies de bombes. Il nous faudra la gagner, cette guerre, même si elle produira d'autres désastres intérieurs et extérieurs, d'autres guerres, encore et encore, car la guerre est devenue notre seule raison de vivre et... de mourir. Il n'y a plus de limite à la barbarie: l'une légitime l'autre, par un effet de miroir mortifère. Mais le barbare, c'est toujours l'Autre qui nous renvoie l'image de nos propres démons intérieurs. La barbarie, c'est notre fond commun. Notre fond de commerce à nous, fantômes d'une humanité en déliquescence. Notre fond saumâtre de négation mortifère de cet Autre qu'exècrent les uns et les autres, derrière leurs tranchées respectives.

Oui, je m'en vais. Je voulais assembler des chutes de tissu (quelques-uns de mes commentaires de ces derniers jours) pour en faire un plaid à jeter sur un vieux canapé usé dans lequel s'enfonce ma lassitude. La voix (ou voie imprévisible) de l'écriture en a décidé autrement.

Je remercie Edwy Plenel et son équipe rédactionnelle pour leur courage politique, contre les marées noires qui s'annoncent, car il en faut, du courage, pour nager à contre-courant d'un racisme aujourd'hui revendiqué comme seule cause qui vaille, par des abonnés prétendus de "gauche" qui le répandent sans scrupule dans nos colonnes. Le nerf de leur guerre. Le participatif, tel que je l'espérais dans un média aux couleurs des valeurs humanitaires et solidaires, a perdu. Nous avons perdu la guerre contre la haine de tous bords, qui déborde de tous côtés et nous asphyxie, nous empoisonne, nous tue. Les prémisses de la fin d'un monde.

Au revoir à mes amis, ici, qui continuent à ne pas désespérer.

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