En mémoire de Jean-Yves Mège, l'homme qui marchait seul...

Ce texte aurait pu figurer dans l'Édition "Je me souviens".

Ce texte aurait pu figurer dans l'Édition "Je me souviens".

Jean-Yves, je me souviens des premiers temps où je t'ai croisé ici. Nous étions faits de la même argile, effritable, quand elle est sèche, toi, éducateur à la retraite, moi, psychologue toujours en activité. Nous riions sans retenue, nous marchions à côté de nos pompes, nous empruntions les chemins de traverse, nous avancions dans les brousailles, main dans la main. Nous éclairions nos pas de nos regards désabusés, encore naïfs. Mais les semelles, même usées, creusent leurs empreintes dans la terre mouillée de pluie et de larmes, de celles qui résistent à toutes les tempêtes, les érosions, au temps qui dure au-delà de nos espérances, de nos chagrins, de nos rêves fracassés. De notre mort.

Je me souviens que tu ne savais pas te servir d'un smartphone, la technologie moderne des petites machines qui nous aliènent à notre insu, ce n'était pas ton truc. Alors, nous échangions des mails, en complicité ludique et frivole. Il m'est arrivé, plus rarement, d'entendre ta voix entre tes silences, hésitante, cherchant les mots qui, parfois, avaient peine à se dire. Tu n'étais pas un conférencier! Mais tu as sûrement été un bon éducateur, en phase émotionnelle avec les éclopés de la vie que tu as soignés.

Je me souviens t'avoir envoyé les photos que j'avais prises pour toi: une année, les affiches du festival d'Avignon, où tu n'avais jamais mis les pieds, si ma mémoire est bonne, qui décoraient les théâtres, les vitrines, les poteaux de la ville, tapissaient les murs gris de couleurs bariolées. Une autre année, lors d'un séjour en Corse, les merveilleux galets enfouis dans les eaux troubles du port de Bastia et sa fière citadelle... et la mer, toujours recommencée.

Je me souviens... tes confidences à bas bruits, tes souvenirs de si loin qu'il te fallait forer le bitume pour les extraire de ta mémoire encore vivante, écorchée. Ces choses intimes de vieilles blessures toujours béantes, nous les avions partagées à mi-voix impuissante, nous les avions reliées dans le creuset d'un lieu, d'une géographie que j'imaginais improbable, confinée dans une enceinte de pierres où les âmes sont errantes, ensevelies dans l'oubli.

Jean-Yves, ces quelques mots jetés comme des étoiles filantes dans un ciel noir, aujourd'hui trop noir. Ton absence y brille comme le dernier astre, car un astre sera toujours le dernier... Tu as suivi ton chemin, seul et solitaire, comme tu as, sans doute, vécu. Un silence, aujourd'hui le tien, n'est pas le néant. Ta vie, la mienne, celles des autres, de tous les autres, nous a tissés ensemble en une toile immense où s'enchevêtrent toutes les nuances de la vie, de nos vies, ses dégradés en clair-obscur, ses teintes vives et acérées, ses ombres et ses lumières.

 

Je t'embrasse.

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