N'être femme

Je suis une femme. Conçue dans le mystère d'une alchimie chromosomique. Je suis née ainsi.

Je suis une femme. Conçue dans le mystère d'une alchimie chromosomique. Je suis née ainsi.

Je suis une femme et me souviens d'une loi accouchée au forceps, il y a quarante ans. Une loi autorisant toute femme à disposer de son corps. Je me souviens qu'avant cette loi, des femmes, nombreuses, coupables d'un viol, d'un inceste subis en toute légalité, d'un plaisir volé, dans les alcôves du vice sans la vertu, au mythe sacralisé de la virginité de la mariée toujours en blanc et de la fidélité conjugale à sens unique, crevaient dans les mares de sang de la double peine, tandis qu'une infime minorité, monnayant un séjour à l'étranger, pouvaient écarter leurs cuisses sans supplice, ni honte.

Sale juive!, ils criaient, ils pensaient, presque tous, dans l'assemblée, tous ces hommes de la bien-pensance morale et du crétinisme hypocrite, ces nostalgiques du triptyque néo-pétainiste "Travail, Famille, Patrie". La "sale juive" leur a bien résisté. La tête haute. Elle a gagné. L'humble femme que je suis l'en remercie.

Je suis une femme.

Je suis libre de ma sexualité, quand je suis une "mal baisée" qui se refuse à la pression  surchauffée de l'athlète conquérant, blessé dans sa bite dressée, de se voir ainsi intimer l'ordre de la ranger au rayon des accessoires fétichistes, sous la glissière de sa braguette. Mais je pense être libre de mon corps, de mon sexe, de mon désir, quand je cède à la lame de la libération sexuelle, quand je crois que mon corps est une marchandise comme une autre, que je suis faite pour le plaisir, rien que pour le plaisir, et celui du mâle, d'abord. Je suis une putain qui s'assume en toute indépendance financière, mais une putain quand même, une belle garce soumise à la brûlure glaciale de l'homme qui la déshabille d'un seul regard, avant même que sa robe ne tombe et que son corps nu ne s'offre à ses fantaisies.

Je suis une femme libérée. Je lis Marie-Claire ou Cosmopolitan. Ma littérature féministe hebdomadaire. Je m'astreins à des régimes draconiens pour garder la ligne ou la reconquérir de haute lutte, je me répète les mantras du pouvoir de la séduction féminine, je me tartine le visage de crèmes antirides, je me maquille (l'Oréal est en vente, pour pas cher, dans les grandes surfaces), je m'offre, de temps à autre, des injections de Botox (les rides, c'est moche), j'enfile des robes sexy et moulantes, je me tords les chevilles sur des talons aiguille (mais ce n'est pas grave), je porte des strings et des bas qui tiennent sans porte-jarretelles (les Dim Up, une vraie liberté!). Bref, j'applique les recettes standardisées de la séduction féminine. Et tant pis si je ne vaux pas mieux, en langage publicitaire, que la dernière Citroën toutes options. Les hommes préfèreront toujours les bagnoles aux femmes, car c'est grâce à la bagnole, rutilante et entretenue dans les règles, entre autres signes de virilité ostensibles, qu'ils les séduisent. Je suis une femme en pièces détachées, qu'on mate de la tête aux pieds, qu'on siffle, qu'on harcèle en douceur ou avec la brutalité du fauve jouissant de sa proie, dans la rue, au travail, dans l'espace de l'intimité domestique.

Je suis une femme. Une cougar qui aime un homme de quinze ou vingt ans plus jeune qu'elle. Elle n'a plus l'âge de les aimer ainsi. C'est une vieille peau, initiatrice des plaisirs du blé en herbe, une évidence. Je ne l'ai pas oubliée, la Gabrielle Russier. Elle n'était pas encore une cougar, à l'époque, la femme de trente-deux ans folle amoureuse de son élève de dix-sept ans. Coupable d'un crime d'amour impensable, l'instigatrice incestueuse et pédophile du viol de l'innocence juvénile et des âmes vertueuses. Criblée de la haine de ses justiciers. Jetée en prison, la folle d'amour. Mais l'amour est aveugle. Il ignore le bon sens. L'amour vous foudroie, la haine vous sangle, vous brise, vous asphyxie. Elle en est morte. Suicidée par l'Ordre Moral en guerre permanente contre les mauvaises moeurs. On les appelle comment, au juste, les vieux libidineux qui aiment la chair encore fraîche et dégustable et les préfèrent jeunes, même très jeunes, aux seins fermes et aux fesses arrogantes? Vous le savez, vous?

Je suis une femme qui ne porte pas plainte, quand elle est violée, quand elle reçoit des insultes et des coups, car chez les flics, le viol, les insultes et les coups, quand on est une femme, on les a parfois (et souvent) cherchés et mérités, même si on en meurt. Quand on est une femme, on les emportera dans la tombe. "Qui cherche, trouve", c'est bien connu.

Je suis une femme qui honore ses tâches obligatoires. J'assure double emploi, pour simple salaire: le devoir du dedans domestique et du dehors professionnel m'appelle. Je réponds "présente". Toujours. J'accomplis, sans trop broncher, mes quatre-vingts heures hebdomadaires. Je suis une femme, qu'on se le dise.

Je suis une femme corvéable à merci, bien contente d'avoir décroché le CDD du siècle pour une maigre pitance, qui balaie la poussière, frotte les sols, nettoie les vitres, descend les poubelles des autres, en plus des siennes. Il m'arrive de baragouiner dans un français que je maîtrise peu et même d'avoir honte d'être analphabète. Quand même! À notre époque, si ce n'est pas un contre-sens! Il m'arrive de porter un voile, parce que je suis pudique, parce que je n'aime pas exposer mon corps, parce que même si des hommes s'arrogent le pouvoir de me l'imposer comme emblème de ma soumission, moi, je l'exhibe en étendard de ma liberté et défie quiconque de vouloir me l'ôter, parce que comme pour d'autres femmes, mon corps m'appartient et que mon voile, je l'ai choisi, envers et contre tous.  Mais il m'arrive alors de courber l'échine sous les regards railleurs et les insultes qui fusent, même des autres femmes qui ne s'habillent pas comme moi. Nous, les femmes, nous sommes toutes différentes, non?

Je suis une femme. Je suis vieille et moche, forcément. J'ai les seins qui tombent, la peau qui se plisse, le ventre et les fesses qui s'effondrent. Je ne suis plus désirable.

 

Je suis une femme à qui on a enseigné de se conduire comme une femme, quoiqu'elle dise ou revendique ou taise. C'est ainsi. N'être femme.

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