Les mondes imaginaires de P. K. Dick: le Roman Familial Psychotique

À l'heure des Fake News et des "vérités" alternatives, l'oeuvre du grand écrivain visionnaire qu'a été P.K. Dick est plus que jamais d'actualité. Le monde virtuel s'est infiltré dans notre quotidien, au point d'envahir la réalité, la travestir, la supplanter à notre insu. Ainsi se fabrique un univers double...

Je dédie cet article à Michel Tessier et Kaze Tachinu.

À l'heure des Fake News et des "vérités" alternatives, l'oeuvre du grand écrivain visionnaire qu'a été P.K. Dick est plus que jamais d'actualité.

Le monde virtuel s'est infiltré dans notre quotidien, au point d'envahir la réalité, la travestir, la supplanter à notre insu. Ainsi se fabrique un univers double de celui dans lequel nous vivons et évoluons, qui tend à revêtir l'apparence de la réalité expériencielle, mais n'en est qu'un artifice. La frontière du dedans et du dehors, du vrai et du faux, du réel et du factice est  rendue de plus en plus poreuse par cette intrusion numérique.

Les Djihadistes l'ont bien compris, qui promettent un monde idéal à leurs futures recrues, en instrumentalisant les procédés de propagande occidentale: les réseaux sociaux, les vidéos, les messages virtuels. Le néolibéralisme n'est pas en reste, qui, tout en oeuvrant à la destruction méthodique des liens humains et sociaux et en participant à la fabrique des figures monstrueuses, nihilistes et mortifères, a élu une idole universelle, totalitaire et omnipotente aux pieds d'argile, devant laquelle est tenue de se prosterner la cohorte des opprimés: les loteries, les divertissements hypnotiques, la téléréalité oxymorique sont autant de miroirs aux alouettes, faux semblants dont la masse des anonymes s'abreuve pour enfouir l'expérience vécue dans les tréfonds de l'oubli.

Dans "Le Maître du Haut-Château" (1962) P.K. Dick imagine une uchronie, un univers alternatif, où l'Allemagne nazie et le Japon ont gagné la guerre et se partagent le territoire nord-américain. Tandis que l'Allemagne poursuit ses guerres génocidaires, dans la zone niponne, on consulte un oracle de poche, le Yi King. La rumeur se répand alors, d'un obscur écrivain, vivant reclus dans un haut château, auteur d'un roman de science-fiction qui relaterait la victoire des Alliés en 1945... Une construction en abîme où, pour faire bref, la fiction est promue comme réalité et la réalité comme fiction.

Avant de proposer un aperçu du travail de Marcel Thaon (décédé en 1991), universitaire en psychologie clinique et pathologique, traducteur et spécialiste de l'oeuvre de P.K. Dick, sur la version psychotique du roman familial de S. Freud chez P.K. Dick, j'informe les lecteurs de cet article que j'ai numérisé des enregistrements qui datent des années 70 d'entretiens de P.K. Dick réalisés par Marcel Thaon à Los Angelès, avec en première intention, l'idée de contribuer, à la demande de mon ami Roland Gori, psychanalyste, à un numéro spécial sur Le numérique de la revue Cliniques méditerranéennes.

 

Cette synthèse se réfère au travail de Marcel Thaon qui a esquissé, dans son ouvrage collectif, « Science-Fiction et psychanalyse », paru chez Dunod, en 1986, les contours d’un « roman familial psychotique », à partir de l’analyse formelle et thématique de l’œuvre de Philip K. Dick.

Si le roman familial des névrosés, selon la terminologie de S. Freud, est une fiction transitionnelle qui vise, pour l’enfant, à compenser la souffrance narcissique infligée par la famille décevante, en imaginant une famille idéale, où se projettent le narcissisme infantile perdu et la restauration de ses premiers objets d’amour, dans une formation de compromis qui préserve la structure parentale réelle des affects de haine œdipienne potentielle, le roman familial psychotique se présente comme une construction clôturée sur elle-même, sans possibilité de croissance psychique : le clivage des affects est un faux clivage où l’idéalisation fusionne avec la persécution. Se déploie une fiction persécutrice, projetée sur la famille réelle, dépositaire des parties haineuses et envieuses du Self. C’est une construction en négatif du roman familial des névrosés, où la haine est omniprésente du dedans au dehors, envahissant le sujet et son environnement familial, menacés d’anéantissement. L’identification projective hostile sur des objets, devenus persécuteurs, menace, en retour le sujet, sans possibilité de différenciation du sujet et du groupe familial et des membres qui composent le groupe familial.

M. Thaon s’appuie sur la nouvelle « Le père truqué», comme variation littéraire d’un fantasme familial originaire, pour en dégager les axes de ressemblance avec le roman familial de S. Freud et ses différences qui méritent une étude singulière. Cette nouvelle de 1956 s’organise autour de la thématique du simulacre : un enfant découvre un soir que son père a disparu, mais quelque chose a pris sa place qui ressemble au père et l’imite, mais qui n’est pas le père. C’est une coque vide, à son image, contrôlée du dehors par une entité insectoïde, tapie au fond du jardin. L’enfant découvre dans une poubelle du garage la peau fanée de son géniteur dont les organes internes ont été dévorés par le simulacre paternel. La curiosité le pousse à découvrir au fond du jardin une famille truquée, fausse mère et faux enfant, destinés à remplacer les vrais aux côtés du père mécanique. Mais pour une rare fois dans l’œuvre de P.K. Dick, l’enfant, aidé de deux de ses amis, parviendra à détruire le monstre insectoïde et le père truqué, privé de son contrôle externe, redeviendra chair morte. Le traducteur, mu par une compréhension intuitive de l’œuvre de l’auteur, imagine une autre fin et ajoute une phrase de son cru ; « À des centaines de kilomètres, une autre bête semblable à la première sortait de son souterrain et allait se terrer au creux d’un dépotoir.»

En apparence, cette nouvelle développe un roman familial semblable au texte de S. Freud : l’auteur propose, à travers le regard de l’enfant, l’existence de deux familles, l’une se construisant comme double fictif de l’autre, avec une mère au foyer chaleureuse et nourricière, l’hostilité relative à la frustration parentale se déplaçant sur la figure du « père truqué » et la famille qui pousse au fond du jardin, porteuse de l’agressivité clivée, tandis que l’enfant cherche à en protéger sa famille réelle.

Or, dans la nouvelle, l’idéalisation du groupe/corps familial est remplacée par la persécution :

La famille fictive menace le sujet et l’intégrité de la famille réelle. Elle n’est plus un contenant narcissique apte à contenir l’omnipotence infantile.

Le clivage spatial et culturel qui préserve l’intégrité de la famille réelle dans sa version névrotique, ne fonctionne pas. La famille truquée partage le même espace que la famille réelle, elle en est un double en négatif, sans autre scène imaginaire. La fonction organisatrice du clivage ne fonctionne pas. Elle est remplacée par une fonction spéculaire, séparant faussement les parties du clivage, sans différence perceptuelle et sociale, fondée sur une incertitude de places et de fonctions, toujours instables, gémellaires : c’est un faux clivage.

On y repère une distorsion de la différence dedans/dehors : l’image de la peau fanée du père réduite à une surface plane, vidée de son contenu est typique du roman familial psychotique, un contenant sans contenu, le vide est remplacé par un plein persécuteur. Les corps truqués remplacent les contenus psychiques internes. La famille truquée oscille entre idéalisation et persécution : dans son roman « Simulacres », P.K. DICK présente la famille sous la forme d’un couple parental idéalisé : le père occupe les plus hautes fonctions de l’État, tandis que son épouse occupe celle de Première Dame face à la multitude de leurs enfants constitutionnels, chacun enfermé dans une bulle d’habitation. Mais la structure du roman révèle la véritable identité du couple parental : le mari est une mécanique, tandis que son épouse, éternellement jeune, une icône de série télévisée, régulièrement remplacée. La famille idéalisée est truquée et l’idéalisation à la mesure du leurre persécuteur.

Une autre caractéristique importante du Roman Familial Psychotique est l’attaque de la scène originaire d’engendrement. L’enfant est issu d’une famille truquée qui lui reste étrangère. Dans « La fourmi électronique » (1969), un homme se réveille pour découvrir que son corps est une machine, propriété usinée d’un couple extra-terrestre, contrôlée de l’extérieur par une bande perforée où s’impriment ses sensations corporelles, machine devenue l’objet d’un investissement narcissique et autoérotique omnipotent.

Cette configuration narcissique de la scène originaire se double d’un contrôle omnipotent corps/environnement. La fourmi électronique parviendra à s’autodétruire dans une orgie sensorielle, en coupant la bande-perception. On retrouve là une configuration, dans la clinique de la psychose, de confusion sujet/environnement, d’intrication indifférenciée dedans/dehors, interchangeable. Avec le corps détruit, sans possibilité de trouver un contenant fiable, apte à contenir et transformer les sensations bêta, c’est l’environnement qui disparaît.

A la différence du Roman Familial des névrosés, le RFP n’est pas une scène de représentation de l’absence, de la frustration. Il résulte d’une élaboration envieuse où le Moi, confondu au groupe, se projette dans une figure grandiose. Dans la clinique des délires de filiation, le sujet s’identifie à une famille idéale grandiose, des ancêtres illustres ou la figure absolue de Dieu, sans commencement, ni fin. Mais cette idéalisation dé-symbolisée ne se distingue pas de la persécution, toujours aux abois. L’idéalisation excessive est persécutrice et la persécution, idéalisée. Ainsi, le schizophrène, identifié au Christ, est persécuté par son objet d’identification omnipotente. La souffrance, le sacrifice et la mort en constituent le prix à payer, ainsi que Dieu l’a ordonné. Il entend des voix qui le critiquent et le menacent, issues d’un Sur-Moi archaïque, sous la forme d’un objet frustré, avide, fouettard. Un faux clivage organise des parties ostensiblement différenciées, mais qui peuvent s’inverser sans raison. Ainsi, pour revenir à la nouvelle « Le père truqué », P.K. Dick a imaginé, l’année suivante, son double inversé : « Définir l’humain » : un père mauvais est remplacé dans son corps par un extra-terrestre plein de bonté, que la mère gardera pour protéger son fils adoptif.

L’image du corps indifférenciée est une autre caractéristique importante du RFP qui s’attaque aux différenciations intrafamiliales, à l’image corporelle familiale, réduite à une entité informe, constituée de pièces segmentées et interchangeables, à la manière des pièces de Lego, comme modalité de défense contre la séparation. L’attaque des liens s’opère au niveau du lien fondateur de la Scène Primitive, source d’envie et d’attaques cruelles : le processus créateur originaire est transformé en un processus destructeur de fabrique d’objets monstrueux (dans les psychoses puerpérales, le bébé est identifié à un objet persécuteur étranger à la scène originaire, honnie et attaquée, qui l’a produit. La haine des origines est clivée et projetée sur l’objet de son engendrement, exclu du familier).

On remarque dans la clinique de la psychose en général, la tentative initiale de contrôler la scène initiale des origines, par identification du sujet à l’origine, et d’en pervertir ainsi le sens. Les perceptions se retournent en sensations corporelles internes (« La fourmi électronique », 1969) et lorsque l’environnement résiste au contrôle omnipotent par sa réalité extraterritoriale, les perceptions, confondues aux sensations corporelles, deviennent persécutrices et s’immiscent à l’intérieur du corps sous forme de virus, sensations de transformations internes persécutrices. Un patient schizophrène, identifié au Christ, dessinait, à l’intérieur de son corps, le couple parental sous forme d’entités noirâtres, qu’il désignait lui-même par « cancer ». Il identifiait le naufrage d’un navire de ligne portant les initiales de son nom, avec ses douleurs abdominales et sa volonté toute-puissante : « C’est incroyable, le génie d’intelligence de FS (son nom). La terre et tout ce qui existe, je les ai renvoyés à néant. ». La représentation de la famille/cancer illustrait le caractère interchangeable et non articulé des parties du corps. Parfois, il se dessinait lui-même à l’intérieur de son père ou de sa mère, sans qu’on puisse, en dehors de sa parole, savoir qui était quoi. L’attaque des origines produit ainsi une confusion généalogique et générationnelle, la partie est identifiée au tout et le tout à la partie, dans un processus métonymique de glissement de la partie au tout.

L’organisateur du RFP est la défense contre le vide, l’absence, la séparation. La structure est pleine d’objets insécables et interchangeables, la temporalité est réduite à une seule dimension, le présent, incorporé à la structure, le RFP réunissant, au sein de la famille, ce qui a été et ce qui sera en un éternel présent.

 La perception est indifférenciée de la sensation corporelle et le monde extérieur, des parties du corps interchangeables.  On remarquera que ce que l’on désigne par « transfert psychotique » coïncide avec le moment où le thérapeute, devenu présent pour le patient, se transforme en figure omniprésente, remplissant tous les trous de l’absence, au point, parfois, de devenir persécutrice. Dans ce monde plein, insécable, la perte et les disjonctions dans les liens entre les parties ne peuvent être perçues que comme une translation spatialisée de la rupture, un espace bizarre entre les choses ou agi comme décharge sensorielle jouissive, à la manière dont la « fourmi électronique » résout le problème.

Pour conclure :

Le RFP se distingue de sa version névrosée par sa fermeture : fermeture du sujet sur l’extérieur et faux clivage, clôture de la famille sur elle-même, ses productions comme ses déjections. Dans la clinique de la psychose, il est alors important que le thérapeute garde en lui, un espace vide, ouvert à la dépression, absente du RFP. Lorsqu’il viendra à être identifié à un des pôles du RFP, sa capacité à penser la perte, la frustration et l’absence lui sera indispensable pour survivre et communiquer à son patient qu’il existe un espace vide et sécure où déposer la souffrance pour pouvoir la réintrojecter.

 

 

 

 

 

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