Le Pen dans une famille noire

Durant plus de 20 ans, mon père, élu FN, a consacré sa vie, ses économies au parti des Le Pen, obsédé par la relégation des non-blancs, non-chrétiens, non-hétéros hors de la société française. Notre vie sociale et familiale en a été violemment impactée. Qui sait? Raconter ce "FN intime" dans une famille noire pourrait peut-être éclairer notre société en ce moment si crucial pour son avenir...

J'avais 14 ans quand il s’est présenté pour la première fois. Derrière Le Pen, père. Lui c’était mon père! C’était aux municipales de 1995. Ça faisait quatre ans qu'on était en France et j’étais en 4ème.

A la maison, les disques nationalistes tournaient à partir de minuit, semaine comme week-end, pour annoncer la couleur aux voisins dans notre HLM de banlieue parisienne. Les voix étaient très viriles, refrains simples et franchement militaires; elles chantaient la France, avec fracas « de Dunkerque à Ta, de Dunquerque à Ta, de Dunquerque à Tamanrasse-teu ». L’OAS, ça c’était des hommes! Si seulement il avait eu l’âge pour aller au combat. Il était né trop tard. Il avait raté sa carrière ; il aurait dû être soldat avant, à temps pour empêcher que les français ne « baissent leur froc » face à la trahison du Général de Gaulle. Mais Le Pen était là et quand il passait à la télévision, nous étions sommés de nous taire et le volume à fond, d’écouter la colère du seul homme « à s’élever courageusement face à la décadence de la France ».

Repas de famille FN

Mon père était blanc, nous sommes noirs : il a épousé notre mère en Afrique à la fin des années 80 et nous a reconnus, tous trois que nous sommes, comme ses enfants. Qu’il soit le candidat FN de notre circonscription, au fond, ça ne me regardait pas. Peut-être même que ça permettrait, chez nous, d’avoir un peu plus de sérénité, me disais-je. Peut-être qu’il pourrait rencontrer des gens comme lui, au lieu de se détruire à la maison, avec en fond une bagarre mentale articulée autour de mots-valises comme « putains-de-bougnouls », « tous-des-PD », « nos-allocations-familiales », « enculés-de-socialo-communistes », « francs-maçons », « sales-juifs » dont je ne comprenais pas bien l’entrelacement, mais qui, par la bataille qu’ils se menaient pour être prononcés le plus fort et en premier, me glaçaient le sang. Et me coupaient l’appétit. J’ai quitté bien des repas, malade, de ces insultes contre des entités obscures, des ombres formées autour de notre table à l’heure du dîner. C’est le mot « bougnoul », surtout qui me faisait me lever d’un coup, réflexe de survie, pour aller dans ma chambre. Alors j’apparaissais comme hostile, « pourrie déjà par l’école ». Un jour il allait nous retirer de l’école. L’école était gangrénée par les francs-maçons et états-uniens et les associations socialo-communistes qui infiltraient les esprits dès le plus jeune âge, disait-il. Fuir : lire dans ma chambre, en cachette. Certaines lectures n’étaient pas tolérées, et il fallait les cacher sous le lit. Pour éviter les commentaires et les menaces de confiscation, je lisais tard. Céline, ça allait. Mais Hugo n’avait pas la bonne idéologie. Flaubert non plus. Zola? Dangereux emprunt à la bibliothèque municipale. Je les ai donc lu au milieu de la nuit, en faisant attention aux pas qui, en se rapprochant, me projetaient vers l’interrupteur pour éteindre la lumière et faire semblant de dormir.

Pour Abdel et sa famille, « la valise ou le cercueil »

Cette lutte intime, que nous vivions tétanisés, ne semblait concerner personne. Bien sûr, il y a eu des demandes de rendez-vous à l’école pour protester contre le contenu des programmes scolaires; la révolution et la décolonisation furent des moments assez difficiles, d'agressions verbales contre nos professeurs, car la manière dont ils sont enseignés, ne correspondait pas à l’idéologie nationaliste. Il fallait donc faire ses devoirs en cachette. Bien sûr aussi, une dispute banale avec un camarade au nom à consonance arabe a donné lieu a une intervention à la sortie qui a dépassé l’entendement de tout le monde devant l’école, avec une invitation pour mon camarade à retourner « d’où il vient », avec toute sa famille. Les bougnouls, c’était « la valise ou le cercueil ». – « Pourquoi est-ce que tu déteste comme ça les arabes ? », avait un jour demandé ma mère. Question qu’elle a reposé plusieurs fois, à leur sujet mais aussi au sujet des « PD ». La réponse a été « ils nous ont dit la valise ou le cercueil, maintenant pour eux c’est pareil et avec Le Pen on les y aider». La guerre d’Algérie s’était invitée à l’école et Abdel, 12 ans, devait rentrer « chez lui ». D’ailleurs, cette injonction lui était faire en arabe (mon père parlait arabe). La parlait-il au delà de zarma et de starfalla, comme nous tous ? J’en doute.

L’affiche

Notre intimité familiale bazardée par l’idéologie de l’extrême droite a franchement éclaté en ce jour d’école si particulier où, en arrivant le matin devant mon collège, j’ai vu le nom de mon père- mon nom!- en grand, avec sa photo et le flambeau « frontiste ». L’affiche! L’affiche dont on ne se relève pas. Je n’ai rien dit. J’avais honte. Extrêmement honte. Si j’avais pu, j’aurais couru, mais dans quel sens, où me réfugier ? J’ai donc décidé de lever la tête, de prendre une grande inspiration, de ne regarder l’affiche qu’un millième de seconde, de continuer ma marche jusqu’à la cour de récréation où je me suis mise en rang. Heureusement que je n’étais pas arrivée en avance. La journée, les journées, le mois, les années à venir allaient être compliquées. Il fallait y être prêt. Ca n’a pas tardé. A la récréation, des questions à la chaine « C’est ton père ? Mais comment on peut être au Front National et avoir des enfants noirs ? Pourquoi il a pu se marier avec une femme noire ? ». Questions philosophiques. J’ai dû ne pas répondre à l’époque... J’étais comme pétrifiée, à l'intérieur. J’ai survécu à la première journée. Mon grand-frère aussi, qui était dans le même collège; nous n’en avons pas parlé. Je rêvais de vivre dans une autre ville, anonyme dans la cour. Loin du Front National.

Aujourd’hui je leur répondrais que le racisme est quelque chose de souple et d’intelligent, qu'il se fixe puis s’adapte: on peut être raciste et avoir une femme noire. On peut être arabe et raciste. On peut être noir et raciste, gay et raciste. Le racisme veut juste un objet et des oreilles attentives sur lesquels se projeter et grossir en rage et violence, indépendamment des contradictions. Le racisme a cela d’extraordinaire qu’il commence par des exceptions « ce n’est pas pareil », « ma femme et mes enfants noirs, ce n’est pas pareil », « mon ami Kader, lui c’est différent », « mon ami PD, lui, il ne l’affiche pas », « il est musulman, mais il n’est pas pratiquant », « il est chinois, mais il n'a pas l'accent, tu sais ».  Mais les autres, rassemblés en une masse vague devraient vite choisir entre « la valise ou le cercueil ». J’ai cru en mourir, de ces conneries.

Alors, Marine ?

Vingt-deux ans plus tard, Le FN a conquis la France. Mon père est mort il y a peu, avec une femme et des enfants noirs à son chevet après plus de 20 ans consacrés aux Le Pen. Personne du FN ne s’est enquis de ses nouvelles, avant ou après. A l’hôpital, en mourant, il insultait encore les « bougnouls » qui le soignaient. Quelle idéologie tenace, jusqu’aux frontières de la mort! Veut-on vraiment ça?

Aujourd’hui, même mes amis qui manifestaient en 2002 contre le ras de marée lepéniste, considèrent l’idée de voter blanc ou de s’abstenir pour préserver leurs convictions! « Mais, dites...ça va? ».

J’ai envie d’inviter toute la France à diner chez moi dans les années 90, qu’on fasse une séance de lecture de Minute, qu’on écoute Jean-Marie sur les chambres à gaz ou les sidaïques et la lèpre, l'homosexualité, l’héritage qu’on tente de camoufler pour conquérir le pouvoir. Suffocation! Pourquoi ne voient-ils pas que dans Marine, dans son discours adouci, son équipe raffraichie, sa gouaille ch’ti n'a pas créé un nouveau parti. elle a continué sur les traces de son père inspirant ces vies de famille-là, cette idéologie articulée sur les « valise-cerceuils », les rencoeurs, l'injustice, cette impossibilité de lire et d’enseigner librement, Maxime Brunerie, ces sales-bougnouls, cette exclusion systématique,ces « vraisfrançais » qui n’ont jamais existé ? Mais, dites...on se réveille? On ne vote pas blanc, on ne s'abstient pas, on refuse cette offre-là. C'est une question de survie!

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