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Billet de blog 19 janvier 2026

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Étudier la métapolitique à l’échelle locale : un angle largement négligé

On parle souvent de métapolitique comme d’une stratégie de large envergure, parfois un peu floue. Pourtant, le 17 janvier, dans ma ville natale, un banquet présenté comme « non politique » nous rappelle qu’elle se déploie aussi localement, de façon très concrète, en pleine législative partielle.

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Le samedi 17 janvier, le Canon français a organisé un banquet à La Roche-sur-Foron (Haute-Savoie), la ville où j’ai grandi. Présenté comme un moment « non politique », festif et ancré dans le terroir local, l’événement constitue pourtant, à mes yeux de chercheur, un cas d’étude intéressant des formes contemporaines de politisation qui se déploient en dehors des arènes partisanes classiques.

Le Canon français et PERICLES : un projet métapolitique

Le Canon français a été racheté par Pierre-Édouard Stérin, également à l’origine du projet PERICLES (acronyme de Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes). PERICLES se structure comme un projet d’influence idéologique à long terme, visant à faire converger droite libérale-conservatrice et extrême droite identitaire. Il valorise l'économie de marché, l’enracinement culturel, la famille hétérosexuelle, une lecture chrétienne de la société et sa défense de la souveraineté nationale tant qu'elle ne contrevient pas à ses affaires. Il s’oppose explicitement à l’immigration et à une laïcité jugée intrusive. Son action passe par les médias, les réseaux sociaux, la formation de cadres politiques favorables à son projet et plus généralement à la construction d’un écosystème politique favorable à ses idées.

Que ce contexte soit peu connu des participants est logique : l’un des objectifs est précisément d'en brouiller la dimension politique.

Ce type d’initiative relève de ce que la littérature académique désigne comme métapolitique (voir par exemple le travail du politologue Felix Schilk) : produire du politique en amont des institutions politiques, en investissant des espaces en apparence non politiques relevant de registres culturels, festifs, entrepreneuriaux, religieux ou patrimoniaux. L’objectif n’est pas de proposer un programme électoral, mais de façonner des représentations du monde grâce aux affects et sociabilités. Et c’est précisément parce que ces événements sont présentés comme « non politiques » qu’ils fonctionnent comme leviers politiques.

Illustration 1
© Tristan Boursier

Le banquet de la Roche sur Foron comme exemple métapolitique

À La Roche-sur-Foron, le banquet s’est tenu dans un bâtiment appartenant à la commune et exploité par l’association Rochexpo dans le cadre d’une délégation de service public. Christelle Petex, députée sortante de la circonscription, qui s'était pourtant positionnée en barrage à l'extrême droite aux dernières législatives ne s'est pas opposée à l'évènement alors qu'elle siège au comité de cette association. Malgré les mises en garde d’élus locaux, le maire Pierrick Ducimetière (DVD), pourtant également éloigné d'un agenda d'extrême droite, a lui aussi confirmé la tenue de l’événement. Cette articulation entre ressources publiques, entreprise privée et objectifs idéologiques est importante : elle permet à PERICLES de s’ancrer dans des infrastructures locales légitimes. Cette forme de légitimation se manifeste également par la présence de plusieurs notables locaux, dont certains candidats aux prochaines élections municipales (La Roche ensemble), qui ne se revendiquent pas comme liés à un parti d’extrême droite.

L’entrée était fixée à 80 €. Cette tarification est bien éloignée du modèle des bals populaires : événements gratuits ou peu coûteux, organisés dans des espaces publics, rassemblant familles, enfants, aînés et associations locales (clubs sportifs, comités des fêtes, pompiers, agriculteurs, etc.). Ici, l’accès est sélectionné par le prix et les acteurs de la communauté associative locale sont absents. À part un bref « il n’y a pas de pays sans paysans » prononcé pendant le banquet, rien n’est prévu pour soutenir concrètement ceux-ci. Le terroir sert ici de décor scénographique, pas d’horizon d’action : on célèbre en paroles ce qu’on ne soutient pas en actes.

On retrouve là un schéma courant de la pensée néo-réactionnaire : le mélange entre économie de marché et promotion de certaines valeurs dites traditionnelles. À l’intérieur, certains éléments sont mis en scène : le service s’ouvre sur la Marseillaise, l’arrivée du cochon rôti est célébrée, et la consommation d’alcool est incluse dans la tarification. Vous devez payer pour de l'alcool même si vous n'en buvez pas. C'est donc certains éléments de la culture française qui sont mis en avant au détriment d’autres (mixité sociale, accessibilité, intergénérationnel et ancrage associatif, etc).

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Capture d'écran effectuée par Lundi Matin

Un contexte électoral et local particulier 

Si pour certains la teneur politique de l'évènement n'est pas évidente, elle apparaît clairement pour d’autres. Avant sa tenue, le banquet a été fortement relayé sur les réseaux sociaux par des comptes proches de l’extrême droite, qui l’ont présenté comme une réussite politique. Il ne m'a pas fallu faire beaucoup de recherches pour trouver des réactions devenues habituelles de ce côté du spectre politique. On retrouve la rhétorique désormais classique de la citadelle assiégée (« On veut nous interdire de faire la fête », « Bientôt on ne pourra plus manger français en France »). D’autres commentaires jouent explicitement avec le cadrage politique islamophobe (« J’espère qu’on y sert que du porc »). Ici, la fête n’est pas seulement une source de revenu pour l’extrême droite à travers PERICLES, elle semble aussi fonctionner comme un outil de mobilisation, en s’adressant à de potentiels électeurs sur des thématiques favorables aux partis d’extrême droite dans un contexte de campagne législative partielle.

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Le contexte local est d’autant plus intéressant que la députée sortante Christelle Petex (LR) a quitté ses fonctions, ouvrant la voie à une élection législative partielle dans la circonscription. Parmi les candidats figure Antoine Valentin, maire de Saint-Jeoire et bien connu du média zemmouriste Frontières, positionné sur la ligne ciottiste dont il est un proche. Or, Éric Ciotti entretient des liens politiques assumés avec Pierre-Édouard Sterin, le fondateur de PERICLES, ce qui rend le chevauchement entre l’évènement et la séquence électorale particulièrement intéressant à documenter.

L’organisation d’un tel banquet — rassemblant plusieurs milliers de personnes — intervient juste avant un scrutin partiel potentiellement stratégique dans le département. Sans conclure à une intention explicite, il est donc légitime de s’interroger sur la dimension opportunément synchronisée de la date.

En tant que chercheur travaillant sur ces dynamiques, je considère que ces banquets ne sont pas des anomalies. Ils constituent des objets d’enquête révélateurs d’une reconfiguration du politique, où la bataille ne se joue plus seulement sur des programmes ou des partis, mais sur des affects, des habitudes, des atmosphères et des appartenances.

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