Sait-on déjà investir intelligemment pour le climat ?

Le financement de la lutte contre le changement climatique fait polémique sur les montants laisse la mesquinerie éclater au grand jour, laissant oublier un problème fondamental d'ordre qualitatif. Il n'est pas sûr que l'on sache toujours dépenser de façon rationnelle pour le climat, et pour l'environnement en général. Le débat s'est centré sur le montant qui allait être accordé dans le budget de l'Etat à l'Aide Publique au développement (APD), ou encore sur la question de la part consacréee au don ou au prêt, souvent sans même évoquer la question de la façon dont l'APD allait être investie.
Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas le faire bien au contraire, il serait pertinent de dépenser d'autant plus qu'on est inneficace pour régler une question relevant peut être dela simple survie à long terme. Histoire de compenser l'inefficacité relative, et de se donner les moyens d'apprendre des relatifs échecs. L'AFD, la banque publique de développement de la France peut essayer de faire son travail comme elle peut, rien ne garantit plus ses réussites futures que certains de ses fiascos passés. On considère que X milliards pour l'APD dédiée au changement climatique, en claquant des doigts et parce que c'est une grosse somme, suffira à avoir un résultat concret. Cela pose deux problèmes au moins, dont le premier est relativement connu.

  • L'APD peut être un leurre dans la lutte contre le changement climatique, voire un rachat de conscience, comme elle a pu l'être dans la lutte contre la pauvreté, l'esclavage, ou encore la dégradation des ressources. Balancer des euros sur des projets de développements même lorsqu'ils sont menés avec brio, ne doit pas cacher des maux structurants des économies périphériques. Exiger la baisse des droits de douanes ou de barrières normatives sur les importations de pays qui ne sont pas compétitifs, dans l'agriculture notamment est tout à fait criminel. C'est en effet ruiner des millions de familles paysannes, les pousser à l'exode rural, au chômage, ou au quasi-esclavage au profit des grandes exploitations, puisque celles-ci seront compétitives et gagneront un accès aux marchés des autres pays, en même temps qu'elles prendront les terres et la main d'oeuvre de l'ancienne production vivrière. Une agriculture vivrière et paysanne sur un accès au foncier sécurisé ne donne pas seulement de plus dignes conditions de vie, elle garantiti aussi un impact climatique bien plus sain, par rapport aux monocultures intensives, sans même parler de déforestation. On ne peut pas d'un côté pousser à la dérégulation des échanges en sachant que la compétion sera déloyale entrainera de massifs mouvements de concentrations (des terres comme des autres capitaux, avec la prolétarisation qui en découle) et de l'autre s'apitoyer sur la misère ainsi générée, distribuer des miettes pour s'acheter une bonne conscience.On pourrait faire le même constat avec la mobilité des capitaux, la réduction des bases imposables fuyant dans les pays riches ou les paradis fiscaux, le soutien public aux grands groupes de la Françafrique, l'impunité à l'égard des tyrans, l'imposition de plan d'ajustement structurel (maintenant on appelle ça un mémorandum, et ils franchissent aussi la méditérannée, première étape la Grèce également encore, qui l'eut cru ?), etc. Mais ces dénonciations ne sont pour beaucoup de lecteurs pas neuves.

 

  • Un problème moins souvent évoqué est sans doute la difficulté à penser et rationnaliser à la fois en des termes écologiques et sociaux. On remarquera au passage que rationnaliser vient de ratio, d'un quotient donc, de maximiser une fin par rapport à des moyens. Il est impossible de maximiser plusieurs finalités à la fois, sauf à les hiérarchiser ou les pondérer, et globalement il va sans dire que la rationnalité capitaliste enseignée en économie n'aide pas à comprendre des problèmes sociaux, climatiques, agronomiques, territoriaux, politiques, avec la complexité qui lie tous ces aspects. Le culte de la croissance est largment partagé par de nombreux bailleurs et professionnels du "développement" A titre d'exemple central, sont financés et mis en avant des projets de création "d'activité génératirces de revenus", pour reprendre e jargon ambiant. Personnellement je ne vois pas de mal à cela dans l'absolu, la division du travail et l'échange peuvent permettre une vie un peu moins austère que l'autarcie pure. Mais cela devient génant quand on ne prend que cela en considération, lorsqu'on refuse de prendre en considération d'autres améliorations de la qualité de vie. Et le problème, il est justement qu'on ne sait pas vraiment mesurer autre chose.Vous interrogez des bénéficiaires d'un projet, combien ils gagnaient, combien ils gagnent en plus avec le nouvel investissement, et Hop ! un beau chiffre pour ce bénéficiaire-ci, on fait a moyenne avec les autres et c'est réglé, notre projet a généré Y% de revenus supplémentaires. Allez donc évaluer l'éveil des consciences sur les rapports de genre par une troupe de comédienne amateure, les risques environnementaux pris en compte par une meilleur formation agro-écologique ou la baisse de la précarité foncière, pu encore le mieux être à utiliser un chauffe eau solaire pas seulement pour tenir une cuisine, mais juste pour se laver à l'eau chaude. On demande rarement d'évaluer tout cela, si bien qu'on n'a pas vraiment de méthodes solides pour bien le faire. C'est certes éxagéré, des évaluateurs y ont réfléchi, ont développé ou amélioré différentes méthodologies de recherche. Parfois aussi ils peuvent avoir eu le simple bon sens de ne pas prétendre démontrer l'indémontrable, de ne pas vouloir réduire à des statistiques des résultats irréductibles, qui restent de l'ordre du vécu. Mais souvent aussi on ne leur demande pas de le faire, car ça n'intéresse pas vraiment les bailleurs. Et ce qu'on n'évalue pas, littéralement, on ne le valorise pas. Donc faute de politique publique à laquelle participent les bénéficiaires, on met en avant, on s'ingénie à formaliser, concevoir, des projets répondants aux canons traditionnels, évaluables selon des critères simples. On pourra toujours rajouter des critères annexes, qu'en définitive les décideurs tout en haut ne prendront pas le temps de lire, l' "executive abstract" suffira. De préférence de gros et énromes projets si on veut pas se fatiguer et s'adapter aux différents contextes, pour faire quelques économie d'échelle.  Si bien que se répètent des projets prometteurs aux yeux des décideurs, et aberrant, voire nuisible pour les "bénéficiaires", projets que certains on même pris l'habitude d'appeler des éléphants blancs. Alors vous pensez bien, si le bénéficiaire c'est le climat, on peut toujours lui demander, pas dit qu'on comprenne son opinion. Sur un malentendu, d'autres bénéficiaires, humains eux, peuvent toujours s'ils en ont les moyens, forcer un peu un projet pour qu'il leur serve. Ca se fera souvent de façon détourné, faute de dialogue ; et c'est certainement de façon fortuite, en tout casque le bilan carbone pourrait s'en voir allégé. Il y aurait certainement matière à étudier plus en détails les problèmes de l'incapacité à mener des politiques "low carbon" via une APD inadaptée ou ancrée à un type pervers de rationnalité. Ce sera l'occasion de nouveaux billets prochainement, j'espère.

En définitive il n'est pas certain que l'APD soit très bien utilisée. Un projet de développement mal ficelé, négligeant ses bénéficiaires (même pas des acteurs, juste des assistés passifs à la rigueur) on le sait tombe en miette faute de réappropriation, une fois lâché par les bailleurs. Il n'est pas dit qu'il en aille autrement avec les futurs projets verts. On entend pourtant de plus en plus souvent parler de grand "New Deal Vert". Comme si faute d'imagination, au lieu de concevoir de nouvelles solutions à des problèmes nouveaux (relativement, ça fait quand même plus d'un siècle qu'on a une idée du l'effet de serre anthropique), au lieu de décoloniser nos representations dominées d'économicisme et d'évaluabilité, faute d'imagination donc, on recalque des vieilles idées, le keynésianisme, oh ! mais attention, on dirait que ce New Deal là il serait vert ! Il va peut être falloir être vigilant à l'avenir, pour esquiver les charges d'éléphants verts.

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