Anna Kupfer / Arièle Bonzon : lorsque le chant et la photographie se répondent

J’imagine volontiers que le rêve de tout photographe est de pouvoir se mettre « derrière l’image » à observer le regard du spectateur.  C’est le privilège du musicien que de pouvoir entrer en communion avec son auditoire, de l’emporter avec lui vers de nouvelles contrées imaginaires, un peu comme le Joueur de flûte qui conduisit les enfants de la ville de Hamelin  vers une grotte d’où ils ne revinrent jamais.
Anna Kupfer - Ke jeje dölla © TheDaxproduction
Anna Kupfer - Ke jeje dölla © TheDaxproduction

J’imagine volontiers que le rêve de tout photographe est de pouvoir se mettre « derrière l’image » à observer le regard du spectateur.  C’est le privilège du musicien que de pouvoir entrer en communion avec son auditoire, de l’emporter avec lui vers de nouvelles contrées imaginaires, un peu comme le Joueur de flûte qui conduisit les enfants de la ville de Hamelin  vers une grotte d’où ils ne revinrent jamais.

Avec Anna et Arièle, nous avons le sentiment d’être plongé, le temps du spectacle, dans cette grotte remplie de l’écho d’un chant résonnant sur des parois d’images.

La « grotte » tout d’abord.

Un appartement ancien à Lyon, en chantier. Le propriétaire l’a mis à nu ; il en a révélé l’histoire. Les papiers peints au mur sont comme autant de palimpsestes qui racontent l’histoire modeste de la succession de ses habitants et celle plus retentissante de la révolte des Canuts. Le plateau dénudé - une boite dont l’élément le plus spectaculaire est le plafond à la française - est, par magie, d’une excellente acoustique : une sorte de Musikverein de la Croix Rousse.

En guise de fond de scène, un  pan de mur recouvert d’un badigeon de blanc : ce sera l’écran de projection. Gageons qu’il gardera lui-aussi la trace des images projetées par Arièle.

 

Un chant plongé dans l’image. Une image captant le chant.

Anna sera le Joueur de flûte ; mais abandonnant la flûte, elle a choisi ses instruments d’envoûtement : sa voix et sa guitare. Elle n’est pas derrière l’image mais comme enveloppée dans la photo, dans les paysages d’Arièle qui changent insensiblement. A moins que ce ne soit le chant qui happe l’image au passage des photons émis par le projecteur.

 

Cet écho entre image et chant, entre éphémère et persistance,  participe d’un même double rapport au temps.

 Le temps (1) : l’intervalle de la nostalgie

Les images disent le temps qui passe comme ces deux sœurs que l’on voit enfants sur une photo en noir et blanc et que l’on retrouve quelques décennies plus tard en couleur sur une tombe , celle de leur mère. Le chant est souvent celui de la nostalgie sodade d’un fado, berceuse yiddish d’un Shetl à jamais disparu, le bleu des yeux, seul souvenir tangible de la figure du premier amour, l’Andalousie perdue.

 Le temps (2) : le vertige de l’instant

Mais le chant comme l’image projetée et ses fondus enchaînés disent une autre temporalité, celle de l’instant. Vertige provoqué par la modulation du chant , du burlesque à la tristesse dans le fado , passage d’un mode à l’autre. Avec le chant, l’âme se retourne en un instant. Les images projetées répondent comme en écho aux modulations du chant. Un arrière plan tout en couleurs passe en noir et blanc que ravive soudainement  les tâches éclatantes d’un magnolia en fleur. Une pinède moirée de tâches de lumière dans laquelle vient s’incruster la même image en noir et blanc tandis que les troncs apparaissent d’un jaune plus acide ; on imagine aisément la joyeuse nostalgie d’une après-midi déclinante. La terrasse d’un café, couverte par un vélum que l’on associe tout de suite à l’image de vacances avant de s’apercevoir que la pluie tombe drue et que la toile dégorge d’eau… Imperceptiblement et pourtant tous sens éveillés comme pour repérer le moment où la pleine lune ira vers son déclin, «  luna llena, luna llena menguante ».

Le temps (3) : des couleurs portées par le chant

Le temps du spectacle lui-même est comme rythmé, scandé, par la variation des couleurs sonores suscitée par le passage d’une langue à l’autre. Nul exotisme, pas de couleur « locale » qu’appuierait lourdement le décor posé d’une image du Portugal pour un fado, un moulin romantique pour le Lied allemand ou d’inévitables jardins d’Alhambra pour le chant safardi. C’est la voix qui porte la couleur  dans ses subtiles variations : burlesque ou au bord des sanglots, enfantine ou assurée, lunaire ou solaire… Le chant, le champ subitement coloré dans une photo d’un paysage, avec ses petits arbres, que l’on croirait dessiné par un enfant.

 

L’image et le chant n’entrent pas en concurrence pas plus qu’ils ne se neutralisent… Il y a comme une évidente fluidité du passage de l’une à l’autre qui semble répondre à la labilité des sentiments. Je pense à cet instant aux portraits de Tina Modotti par Edward Weston et  aux  hirondelles des photos d’Arièle, à leur course si pleine d’aisance que le ciel qu’elles fendent apparaît par contraste comme consistant. 

 

Anna Kupfer sera en concert le 5 septembre prochain à Dieulefit (Drôme) dans le cadre d'Eclats, le festival de la voix au pays de Dieulefit. 

 

Vidéo : Extrait du spectacle "LOINTAINS", chant / guitare: ANNA KUPFER, photographies: ARIELE BONZON (courtesy galerie Le Réverbère, Lyon), avec la complicité de Philippe Bleicher.

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