De Bill Clinton, l'écrivain américaine Toni Morrison a pu dire qu'il a été le premier président noir des Etats-Unis. Ainsi dans le contexte du scandale politique Whitewater qui menaçait le président d'une procédure d'impeachment, l'auteur de Beloved écrivait en 1998 : "After all, Clinton displays almost every trope of blackness: single-parent household, born poor, working-class, saxophone-playing, McDonald's-and-junk-food-loving boy from Arkansas." Cette petite vidéo en délivre un bien étonnant témoignage ; le voilà en train de jouer un standard de la musique éthiopienne : Tezeta. Comme "saudade" en Portugais, "Tezeta" reste un mot intraduisible de l'Ahmarique pour exprimer la nostalgie, le spleen, une mélancolie souvent liée à l'état amoureux.
En fait, Bill Clinton comme de nombreux musiciens américains et européens venait de succomber au charme envoûtant de l'Ethio-jazz. Je suis moi-même tombé sous l'empire de ce groove dès la première écoute d'un disque de l'excellente collection Ethiopiques (éditeur Buda musique) qui, au tournant des années 2000, a fait revivre les riches heureuses de la musique éthiopienne. L'écoute de cette musique, qui a connu son intense moment créatif entre les années 1960 et le milieu de la décennie suivante, provoque un choc et une profonde désorientation car elle est inclassable. Plus véritablement, elle est "insituable", à la croisée d'influences diverses :reprise de musique traditionnelle azmari, accents de free jazz américain, réminiscence de musiques latines, cadence et rythme africains, langoureuses mélopées orientales. Et ce groove! le plus grave peut-être qu'il m'ait été donné d'entendre.
1974 : le dictateur Mengistu reverse et assassine l'année suivante le roi des rois, l'empereur Haïlé Selassié. Le Negus rouge, comme on le nomme, impose au pays une dictature féroce qui conduit l'Ethiopie au désastre humanitaire. Il impose progressivement le silence à cette génération musicale; nombreux sont les musiciens qui choisissent l'exil. A Paris, loin de la bluette un peu condescendante "we are the world" chantée par le gratin musical mondial pour appeler l'attention sur l'Ethiopie, Radio Nova fait découvrir cet OMNI (objet musical non identifié) en passant en boucle Ere mèla mèlà, le tube de Mahmoud Ahmoud. Petit à petit, le groove éthiopien s'impose. Jusque dans le film Broken Flowers (2005), pour lequel son réalisateur Jim Jarmush choisit la musique d'un autre grand nom : le vibraphoniste Mulatu Astatqe. Considéré comme le père de l'éthio jazz, Mulatu est maintenant samplé sur les dancefloors les plus alternatifs.
Dans les années 2000, la renaissance de la musique du "swinging Addis" prend un tour singulier. En Europe comme aux Etats-Unis et même au Japon, des groupes musicaux non éthiopiens reprennent ou réinterprêtent les standards éthiopiens. En France, le Yanna Badume fait revivre en Bretagne le groove de Mahmoud Ahmed qui finit même par jouer avec le groupe. A Toulouse, c'est l'orchestre Le Tigre des Platanes qui accompagne la voix poignante et éraillée d'Eténèsh Wassie. Aux USA, l'Either/orchestra prolonge depuis une vingtaine d'années une tradition issue de la diaspora éthiopienne dans les clubs de Boston, ou les hôtels d'Addis - comme dans le bon vieux temps - avec ce morceau "Bati", chanté par la jeune Tsèdènia Gèbrè-Markos dont la voix est comme portée par le son cristallin du vibraphone de Mulatu Astatqe.
Toutes affaires cessantes pendant la prochaine demi-heure, laissez-vous couler dans le groove éthiopien!
PS : à propos de platane, je ne relèverais pas ce "marronnier" journalistique qu'est en train de devenir le "discours de Dakar" qui provoqua la création de ce blog. Devançant l'appel, la toujours pertinente Ségolène vient de succéder à l'excellent Guaino. Tout va bien, la terre continue à tourner.
référence indispensable : Collection "Ethiopiques" - www.budamusique.com