Guy Tillim ou le soleil voilé des Indépendances

Jusqu'au 19 avril, la Fondation Henri Cartier-Bresson présente une exposition consacrée à Guy Tillim, une figure majeure de la scène photographique contemporaine en Afrique du Sud. La fondation HCB est une oasis perdue dans un quartier du 14ème arrondissement de Paris passablement défiguré par les opérations de rénovation urbaine des années 1960-1970. Le maître de "l'instant décisif" y avait sa demeure. Les deux premiers niveaux sont consacrés aux expositions temporaires tandis que l'esprit de l'ancien propriétaire hante l'atelier situé tout en haut, un atelier baigné de la lumière du nord pour un photographe qui plaçait le dessin au-dessus de tout et qui permet entre quelques rares photos de suivre un film sur la vie d'HCB.

Guy Tillim expose deux séries récentes issues d'un travail dont le caractère documentaire - sur son pays et sur l'Afrique - est transcendé par un regard et un engagement personnels : Jo'Burg (2004) et Avenue Patrice Lumumba (2008). Deux séries qui questionnent le temps de l'après : le devenir de l'Afrique du Sud avec la fin de l'apartheid, le "devenu" de l'Afrique des Indépendances. Deux travaux qui entrent en écho et se répondent.

 

Vue de Hillbrow vers le Nord depuis le toit du Mariston Hotel © Michael Stevenson Vue de Hillbrow vers le Nord depuis le toit du Mariston Hotel © Michael Stevenson

 

Jo'Burg est le diminutif utilisé pour Johannesburg la grande ville économique (près de 3 millions d'habitants) du coeur industriel et minier du pays, le Witwatersrand dont le sous-sol riche en or attira colons et Africains qui eux s'entassèrent dans les townships dont Soweto reste le plus emblématique.

 

Dans cette série, ce n'est pas Soweto de plus en plus investie par les classes moyennes africaines que montre Tillim mais le centre de la ville. Une "inner city" aux immeubles de béton, de verre et d'acier, un centre d'affaire au style moderne international comme on en trouve dans nombre de villes du Nouveau Monde. Mais le photographe nous donne à voir un centre comme à l'abandon, des architectures lépreuses, des façades éventrées, des intérieurs aux murs suintant et aux vitres brisées. Depuis la fin de l'apartheid, les quartiers de Berea, Hillbrow ou Yeoville ont été conquis par les classes sociales les plus pauvres du pays et accueillent de plus en plus de migrants du reste du continent. Au premier regard, une vision post-apocalypse d'une ville dévastée.

 

Dans une mise en scène très clinique, Tillim présente une trentaine de tirages de petit format (40x60cm environ) où l'image est cernée par un bande blanche le tout dans une "boite américaine". La définition précise - est-ce un tirage argentique? - ne laisse pas de place au pathos auquel on pourrait s'attendre avec ces quartiers à l'abandon et ces intérieurs de misère. Il est visiblement impliqué par son sujet, il ne pourrait pas en être autrement pour pénétrer cette société. Mais Guy Tillim ne cherche pas à apitoyer le spectateur. Il dénonce la démission des pouvoirs publics qui ont renoncé à gérer cette situation si ce n'est par l'expulsion des occupants ; il montre également la dignité de ceux qui habitent là et qui ont décidé de ne pas abandonner la partie. La vie s'organise autour d'un coiffeur au local immaculé, d'une cage d'escalier, espace public d'un nouveau genre, d'un bar improvisé dans un appartement et qu'égaye des images de voitures et des modèles découpées dans les magazines. C'est à des petits riens que l'on voit la force visuelle du travail de Tillim : un géranium sur un rebord de fenêtre, un vaisselier improvisé avec des matériaux de récupération qui met en scène toute la richesse d'un ménage, comme dans nos campagnes autrefois. La vie est minuscule, le ciel est menaçant au-dessus des gratte-ciel, mais un rayon de soleil est prêt à percer.

 

Vue d'un appartement dans Jeanwell House surplombant le croisement des rues Nugget et Pritchard © Michael Stevenson Vue d'un appartement dans Jeanwell House surplombant le croisement des rues Nugget et Pritchard © Michael Stevenson

 

Avenue Patrice Lumumba est une série politique, hantée par figure tutélaire du héros nationaliste congolais assassiné quelques mois à peine après l'accession à l'indépendance de l'ancienne colonie belge. Les héros, ces "Soleils des indépendances" pour reprendre le titre du très beau roman d'A. Kourouma, sont fatigués. Ils apparaissent tels des spectres d'une faillite et d'une désillusion : la statue déboulonnée au sens propre et figuré de Kwame Nkrumah, premier président du Ghana , celle voilée de deuil du libérateur-poète angolais Agostino Neto, ou encore ce buste anonyme et remisé au fond de la parcelle du musée national mozambicain à Maputo.

 

Immeuble d’habitation, Avenue Bagamoyo, Beira, Mozambique, 2008  © Michael Stevenson Immeuble d’habitation, Avenue Bagamoyo, Beira, Mozambique, 2008 © Michael Stevenson

 

Mais dans la salle consacrée à ces grands formats (90x130cm environ) , c'est l'architecture qui est le personnage principal. Une architecture moderne et épurée qui témoigne des derniers temps de la colonisation avec son architecture adaptée au climat : brise-soleil et galeries protégeant du soleil, terrasses, claustras qui laissent un courant d'air rafraîchir les occupants ; une architecture du progressisme optimiste qui marque les premières années des jeunes nations qui se tournent alors vers le grand frère soviétique. Il y a les équipements publics construits à Lubumbashi et Likasi (RDC) par l'Union Minière du Haut Katanga alors au faîte de sa puissance et qui manifestait ainsi son paternalisme sur ses salariés et son emprise sur la région minière. Il y a ce superbe Grand Hotel de Beira au Mozambique et son hall à l'escalier en hélice. Mais la vue de ces places envahies par la végétation, de ces avenues désertes, de ces piscines vides, de ces immeubles défraîchis, transparaît dans des tons sourds que magnifie la texture d'une impression à jet d'encre sur un papier rugueux. Ici la matière trahit la nostalgie, là où les images lisses de Jo'burg disaient l'urgence du présent. Le temps fait son office, semble vouloir dire Guy Tillim, dans un continent plus que jamais rentré dans l'histoire.

 

Et puis il y ces hommes et ces femmes qui donnent l'impression d'occuper provisoirement ces lieux qui sont pourtant devenus les leurs, là où les squatteurs de Jo'Burg avaient fortement ancré leur vie dans des immeubles qu'on évacuerait bientôt. Des signes d'une occupation précaire : un bouquet de fleurs violettes dans la bibliothèque de Likasi, un sac à main négligemment laissé sur une table d'un bureau d'une administration malgache, des armoires aux archives dévastées. Il y a l'apparition de cette jeune femme malgache dans l'encadrement d'une porte. Il y a ces fonctionnaires à leur poste et dont les gestes sont comme suspendus. Qu'attendent-ils? Peut-être que se déchire enfin le voile qui recouvre le soleil des indépendances.

 

Ces images entrent en résonnance avec un texte émouvant de Mario Vargas Llosa que lui a inspiré un voyage au Congo et la rencontre de ces administrations fantômes, avec lequel je vous laisse au terme de ce trop long billet, non sans avoir remercié Catherine pour m'avoir accompagné voir ces images et Jean-François pour avoir pris le temps, quelque part entre Kinshasa et Bukavu, d'envoyer ce texte.

 

Dactylos, Hôtel de Ville, Likasi, RD Congo, 2007 © Michael Stevenson Dactylos, Hôtel de Ville, Likasi, RD Congo, 2007 © Michael Stevenson

 

Monsieur Placide est un homme doux, très mince, serviable, timide, aux manières élégantes. Il occupe un poste mineur à la mairie et garde depuis longtemps tous les vieux papiers, documents, revues, coupures de journaux et lettres qui parlent de Boma. Près de son bureau, empilés sur le sol, se trouvent ces matériaux qui seront un jour l’embryon des archives historiques de la ville. Oublieux de la chaleur moite et des mouches indolentes, je passe un long moment à examiner les liasses de papiers, syllabaires et catéchismes de l’époque coloniale, actes de décès, arrêtés classant les indigènes par races, ethnies et selon leur domicile, affiches d’interdictions destinées au quartier des colons ou à celui des natifs, dans ces années où les premiers ont débarqué afin de mettre un terme, conformément à l’accord de Berlin de 1885, à la traite des esclaves et de civiliser le pays en utilisant le libre commerce pour l’ouvrir au monde et lui apporter la prospérité. Ils n’ont rien fait de tout cela. Lorsque le Congo est devenu indépendant, en 1960, il n’y avait pas un seul Congolais diplômé de l’enseignement supérieur, et l’esclavage, bien que déguisé, existe toujours aujourd’hui. Le commerce n’a jamais été libre ; c’était plutôt un monopole entre les mains de la puissance coloniale, qui, avant de vider les lieux, a pressé comme un citron, impitoyablement, les ressources et les gens du pays.
Monsieur Placide est un livre d’histoire vivant. En visitant Boma avec lui, on voit cette petite ville pauvre, abandonnée et triste redevenir la bourgade active et colorée qu’elle était à l’origine, lorsque, à la fin du XIXe siècle, les Belges étourdis chargèrent des cons tructeurs allemands d’édifier20ces maisons carrées de deux étages avec du bois de pin apporté d’Europe et des plaques de tôle qui les transforment en fours pendant les heures de soleil. Elles sont toujours là, en ruine mais debout, avec leurs colonnes en pierre, leurs longues terrasses, leurs balustrades et grilles de fenêtre en fer forgé et leurs toits coniques, alignées face au fleuve. C’est aussi là que se trouve la première église, celle du Saint-Esprit, minuscule et étouffante, toute en fer. Le cimetière colonial, dit “des Pionniers”, a disparu sous les buissons, mais on voit parfois émerger de la végétation, recouverte de terre, la stèle funéraire délavée d’un missionnaire de Liège, d’un topographe d’Anvers ou d’un agent de commerce de Bruxelles. La résidence du gouverneur général, entourée de baobabs feuillus et centenaires, arbore des moulures où l’on voit encore, estompée, l’effigie de la reine de Belgique. La vue sur le grand fleuve africain, large, ocre, écumeux, parsemé d’îles, qui a déjà traversé la moitié du continent avant d’arriver ici et qui avance vers l’Atlantique, puissant, silencieux, escorté par des bandes d’oiseaux, est à couper le souffle.
Au premier étage de cette maison qui semble sur le point de tomber en poussière comme une momie millénaire, Monsieur Placide nous conduit à une pièce nue, meublée en tout et pour tout de deux petites tables auxquelles sont assises deux femmes. Non sans un certain orgueil, il déclare : “Voici la bibliothèque de Boma.” Il nous présente la bibliothécaire et son assistante. Mais, et les livres ? Il n’y en a pas l’ombre d’un. On nous explique qu’ils sont conservés dans des cartons, dans différents entrepôts, mais que, un jour, des étagères seront installées et qu’on les mettra dessus, et que cette pièce se remplira de lecteurs. En attendant, la bibliothécaire et son assistante viennent prendre leur poste ponctuellement chaque jour et y passent les huit heures réglementaires. Elles touchent certainement un salaire aussi fantomatique que ces livres dont elles ont la garde.
Ce n’était pas ma première rencontre avec les travaux imaginaires du Congo. La bibliothèque de Boma n’est pas une exception. Il s’agit là aussi d’une épidémie, mais, à la différence du choléra ou du paludisme, elle est salutaire. Deux jours plus tôt, à Matadi, 130 kilomètres en amont du fleuve, j’avais visité la gare ferroviaire construite par l’explorateur gallois Stanley, un bâtiment de couleur jaune, solide, imposant, sur lequel une grande plaque annonce que d’ici est parti le premier train à destination de Kinshasa (qui s’appelait alors Léopoldville) , le 9 août 1877. Les lieux sont très animés. Un détachement de police surveille les installations et j’ai vu le chef de gare dans son bureau, avec une casquette et un cache-poussière qui devaient faire partie de son uniforme. Dans les locaux, j’ai compté jusqu’à une vingtaine de personnes, des hommes et des femmes assis à leur table de travail, qui ouvraient et fermaient des tiroirs ou mettaient de l’ordre sur les étagères. Il y avait même des employés aux guichets. Des tableaux noirs indiquaient les heures de départ des trains et les gares où s’arrêtait celui qui allait à Kinshasa. Mais le dernier train à être parti d’ici l’a fait il y a déjà de nombreuses années (personne n’a voulu ou su me dire quand). Tous ces gens vivent une fiction, exactement comme les personnages du roman de Juan Carlos Onetti Le Chantier. Ils vont travailler tous les jours, remplissent des formulaires et établissent des cartes, actualisent des dossiers et se reposent le dimanche.
Quelques jours plus tard, dans une autre ville coloniale du Bas-Congo, Mbanza-Ngungu, je m’étais retrouvé devant un spectacle identique. Là-bas, la gare est en réalité un énorme atelier de réparation et un dépôt de wagons et de locomotives hors service. L’endroit est plein d’ouvriers, de gardiens, d’employés qui occupent toutes les insta llations et circulent d’un côté à l’autre. On dirait qu’ils croulent sous le travail. Mais les wagons ont été dépecés il y a longtemps et les locomotives ne sont plus que des squelettes rouillés sans roues ni timon. Cet affairement est de la représentation pure, une pantomime à laquelle participe toute la communauté.
Petit à petit, j’ai découvert que le Congo tout entier est rempli de fictions similaires. Sans aller plus loin, toute une aile de l’aéroport international de Kinshasa a été désertée par les compagnies aériennes, et pourtant les employés continuent de prendre leur poste, matin et après-midi, comme auparavant.

De quoi s’agit-il ? D’un exercice collectif de magie sympathique, comme chez ces peuples primitifs dont parle Frazer dans Le Rameau d’or, qui tapent du pied sur le sol en imitant le bruit de chute des gouttes d’eau pour que le ciel, pris de con tagion, déverse ses pluies sur la terre assoiffée. Mais il n’y a rien de primitif dans ce recours à la fiction où des milliers de Congolais continuent d’aller travailler tout en sachant parfaitement que leurs emplois n’existent plus : c’est au contraire un comportement hautement civilisé. Ils font ce qu’ils peuvent. Ils n’ont pas le pouvoir de ressusciter les locomotives détruites, ni d’acheter des livres pour la bibliothèque, ni de soudoyer les sociétés qui les ont lâchés pour qu’elles reviennent. Continuer d’aller au travail, contre tout réalisme, est une manifestation d’espérance, une façon de résister au désespoir, de crier sur tous les toits qu’il y a un futur, que la vie – le travail – renaîtra et que le malheureux pays qui est le leur ressuscitera de ses cendres, tel le phénix. Lorsque cela arrivera, ils seront là, au premier rang, livrant la bataille du relèvement. Et alors, c’est certain, ils recevront à nouveau ces salaires qui ont disparu de leur vie il y a longtemps, tout comme la paix, la sécurité, les vivres et la joie. Lorsqu’il devient impossible de résister à la réalité, la fiction constitue un re fuge. Pour cela existe la littérature, cette échappatoire pour les gens tristes, les nostalgiques et les rêveurs. Les Congolais ne la lisent pas, ils la vivent.

 

 

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