Francophonie, vue de Kinshasa

BANA BOUL - CONJUGAISON - ROOSTA © mikefrank2
BANA BOUL - CONJUGAISON - ROOSTA © mikefrank2

Les médias se sont penchés ces derniers jours sur le rassemblement à Kinshasa du sommet de la francophonie. Maintenant que le rideau est tombé, arrêtons-nous sur la réalité de la francophonie à la mode kinoise. Et plutôt que de grands discours, laissons, deux minutes durant, la parole et le trait au dessinateur congolais Hallain Paluku. 

Sa série Bana Boul est hilarante. Elle met en scène des enfants (les "bana") espiègles qui se jouent bien des situations courantes de la vie congolaise : pasteurs des "églises du réveil" qui ressemblent davantage à des stars qu'à de pauvres "frères en Christ", soldatesque ridiculisée, etc...

Ici Dadou, un des Bana Boul est interrogé par l'instituteur. Il ne sait pas conjuguer le verbe "souffler". Alors le maître lui souffle la traduction en lingala : c'est le verbe "kofula". Mais le pauvre Dadou connaît mieux les chansons de Papa Wemba, l'un des chanteurs congolais les plus renommés, que la conjugaison des verbes du premier groupe. Et il commence "je fula ngenge, tu...".

Fula ngenge c'est une expression en lingala qui reprend l'idée du souffle que Papa Wemba a accolé au nom "Mzee", le chef en swahili (l'une des autres langues nationales de la RDC) pour donner le titre d'un de ses albums (1999). Mzee fula ngenge, c'est pour Papa Wemba, en toute modestie, "le maître qui souffle la joie".

Tchiloli

 

 

 

Puisqu'il fut question de démocratie, je vous laisse avec un miracle accompli par Dadou, le pasteur de l'église du réveil démocratique (église na biso = notre église). Dadou  réussit à exorciser un milicien que l'on imagine tout droit venu de la région du Kivu, cette région de l'Est du Congo qui ne connaît pas la paix depuis le milieu des années 1990. Il le "demandokize", mandoki faisant référence aux armes... Cela nous vaut un petit jeu de mot, qui vaut essentiellement en lingala, entre "démandokiser" c'est-à-dire "désarmer" et "démocratiser".

J'aime bien les dessins animés d'Hallain Paluku. On est loin des discours convenus sur la francophonie béate ou sur son corrolaire, la célébration de langues nationales, gages d'authenticité. Le lingala de Kinshasa est devenu une sorte de créole, où le français est présent et souvent savoureusement détourné. Mais il frappe juste lorsqu'il s'agit de dénoncer les travers de la société congolaise et de ses élites. 

Tchiloli

 

 

 

Une dernière pour la route. Ici le comique vient de l'expression française "taper la discussion". Si on traduit littéralement comme l'ont fait les deux costauds à 2 de QI, cela donne en lingala "beta masolo". On comprend mieux pourquoi le pauvre Mr. Masolo est venu porter plainte au poste. 

 

 

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