Pourquoi je ne suis pas d'accord avec la tribune de Christophe Girard à propos de l'expo de Brett Bailey

Christophe Girard, ancien adjoint à la culture et maintenant président du conseil d'administration du CentQuatre, dénonce dans une tribune la pétition qui circule pour interdire l'exposition. Il en profite pour critiquer l'attitude de l'UMP qui selon lui jouerait "avec le feu des valeurs républicaines".

Christophe Girard, ancien adjoint à la culture et maintenant président du conseil d'administration du CentQuatre, dénonce dans une tribune la pétition qui circule pour interdire l'exposition. Il en profite pour critiquer l'attitude de l'UMP qui selon lui jouerait "avec le feu des valeurs républicaines".

Je ne suis pas certain qu'il défende bien par son argumentation ce qui paraît essentiel à ses yeux : "une démocratisation culturelle si fragile et si nécessaire à la cohésion républicaine".

Si l'instrumentation à des fins politiciennes d'une exposition n'est pas acceptable (ce qui ne justifie pas non plus d'atteindre systématiquement le point Godwin pour arguer du danger qui menacerait la démocratisation de la culture) , il n'en reste pas moins que l'exposition, comme toute exposition d'ailleurs, peut et doit être soumise à la critique. Surtout quand elle porte, comme c'est le cas ici avec les Zoos humains, sur un lieu de mémoire douloureux.

La critique de l'oeuvre de Bailey a eu lieu à Londres ; les protestations furent vives et la direction du Barbican qui avait monté l'exposition Exhibit B a finalement décidé de la fermer.

La critique est renouvelée à Paris. Une pétition a été lancée, et elle ne me semble pas émaner de l'UMP, ni d'une succursale du Tea Party. Les arguments valent la peine d'être écoutés, comme on doit également être attentifs à ceux, nombreux, qui ont soutenu Brett Bailey lorsque celui-ci a été attaqué, pour ce qu'il était, un sud africain blanc.

Je trouve intéressant l'article écrit par Wail Qasim dans "The Independent" au moment de la fermeture et des protestations vigoureuses qui l'ont précédé. Il pose la question essentielle de la responsabilité de l'artiste sur l'acte de représentation, dans le contexte de l'industrie artistique. Il met en évidence l'assymétrie des conditions de légitimité du discours porté sur une oeuvre, selon qui le porte. S'il y a une véritable dimension démocratique à méditer au sein des pratiques culturelles, c'est bien là qu'elle réside.

http://www.independent.co.uk/…/why-is-the-depiction-of-blac…

Mon point de vue est décalé, mais il vise aussi la légitimité du discours et la responsabilité de l'artiste qui sont au coeur de la réflexion de Wail Qasim.

L'oeuvre de Bailey cherche à nous "replonger" dans le contexte du zoo humain et mettre en évidence l'insanité du dispositif de monstration de l'époque en le réactivant, transformant le visiteur d'une exposition en voyeur d'une exhibition. La dénonciation des crimes coloniaux s'appuie sur parti curatorial fondé sur le sensationalisme.

Il existe pourtant d'autres manières d'envisager le propos que veut défendre l'artiste.

J'ai envie de rappeler ici l'existence... depuis près de quatre siècles... d'un dispositif de remémoration qui a aussi à voir avec l'esclavage. Il s'agit du Tchiloli, un genre théâtral encore très actif sur l'île de São Tomé, un confetti volcanique au large du Gabon. Ce genre remonte au XVIème siècle lorsque l'île connut sa prospérité avec l'exploitation sucrière par les colons portugais. Ceux-ci firent venir des troupes théâtrales qui jouèrent des pièces du cycle connu chez nous sous le nom de la Geste de Roland. Cette expression culturelle a suscité certainement une grande curiosité de la part des esclaves déportés sur l'île depuis les rives du golfe de Guinée. Ils réapproprièrent les codes de leurs maîtres en les détournant.

Ce théâtre est uniquement joué par des hommes qui pour certains se déguisent en femme. Les protagonistes ont pour nom Charlemagne, Ganelon, le Duc Aymon (celui des quatre fils), Renaud de Montauban, ou encore Sybille et Ermeline ainsi que toute leur cours. Et bien évidemment les Noirs jouent le rôle de Blancs.

Cette tragédie est devenue rapidement un moyen de se réapproprier une culture après leur déracinement, de dénoncer l'injustice de la tyrannie esclavagiste en faisant croire aux Blancs qu'ils « singeaient » leurs manières. Un théâtre de la résistance, qui fait aujourd'hui paradoxalement de « l'île du Milieu », un conservatoire de l'un des joyaux du patrimoine immatériel européen.

J'ai la conviction que ce parti est plus riche que celui proposé par Brett Bailey. Car il nous renvoie à notre propre incapacité à maintenir vivant une culture à la fois savante et populaire, lettrée et transmise oralement de génération en génération  durant les veillées. Bref, il questionne ce ressort d'une démocratisation culturelle qui semblerait ne plus pouvoir se passer de la méditation d'une "industrie" , aussi qualitative fut-elle, ce qui est, sans nul doute, le cas du 104.

Le petit film qui suit met l'accent depuis les coulisses du spectacle sur cette difficulté pour un artiste du Tchiloli de se "travestir" dans une société qui regarde cela d'un mauvais oeil, même si elle apprécie le spectacle. Là encore, quelle distance par rapport à demander à un Noir de "rejouer" ce qui est supposé avoir été le "rôle" de ses ancêtres. Non décidément, Tchiloli en tant que dispositif narratif et d'exposition est bien plus pertinent dans sa transgression que celui développé par Bailey. 

Tchiloli


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