Le blues des origines: Guaino, l'autre saga de l'été (dernier épisode)

C'est bientôt la rentrée et il est temps de conclure cette saga de l'été, inaugurée il y a un mois avec la tribune par laquelle Henri Guaino, conseiller spécial du Président, revenait sur le discours de Dakar prononcé un an auparavant.

Ali Farka Toure © Jeff Harrison

 

 

Cinq épisodes pour écrire un contrepoint à la petite musique qui semble si sûre d'elle-même, de son bon droit de penser le monde comme il lui chaut. Après un premier épisode où l'on découvre que l'histoire ressassée n'est pas où l'on nous dit qu'elle se situe, le second épisode et son hip-hop tanzanien relativisait la dimension visionnaire du discours de Dakar : l'opposition campagne, marquée par la naïveté / ville, siège d'une modernité cynique est un cliché qui a la vie dure à Dar-es-Salam comme dans cette autre maison du salut qu'est l'Elysée. "Comment puis-je t'aider?", chantait Professor Jay ; "voilà votre problème", affirmait notre président devant "les jeunes de l'Afrique".

 

Dans le 3e épisode, Madilu, chanteur congolais, entamait une soukous présidentielle et nous plongeait dans une ambiance surréaliste qui, là encore, relativise la portée du projet présidentiel lorsqu'on sait qu'après avoir prôné la rupture avec une histoire ressassée, ce dernier a poursuivi par une visite, de courtoisie parait-il, au doyen des dirigeants africains. Par la suite, nous avons pu mesurer, aux côtés de Jean-Marie Bockel, l'effet de cette rupture.

 

Avec le 4e épisode, nous avons été enthousiasmé par l'esprit pénétrant de la toute nouvelle secrétaire d'état à la famille et anthropologue à ses heures sur les marchés parisiens : une controverse alerte à propos d'une histoire d'anciens combattants sur laquelle nous avons laissé le chanteur brazzavillois Zao poser ses mots et ses clins d'oeil.

 

 

Dans ce dernier épisode, il sera question du rapport à l'histoire qui transparaît dans le discours de Dakar et réitéré dans la tribune de Guaino : l'Afrique, comme continent des origines. Rappelez-vous cette phrase qui a tant fait couler d'encre :

 

"Le problème de l'Afrique, c'est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l'éternel retour, c'est de prendre conscience que l'âge d'or qu'elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu'il n'a jamais existé".

 

Pourtant, dans la description des apports du continent, il emprunte à cette mythologie qu'il vient de dénoncer : "L'Afrique a fait se ressouvenir à tous les peuples de la terre qu'ils avaient partagé la même enfance".

Et Henri Guaino de rappeler dans sa tribune :

 

"En écoutant Sophocle, l'Afrique a entendu une voix plus familière qu'elle ne l'aurait cru et l'Occident a reconnu dans l'art africain des formes de beauté qui avaient été jadis les siennes et qu'il éprouvait le besoin de ressusciter".

 

N'est-ce pas une manière d'essentialiser l'Africain comme "l'ancêtre contemporain", ainsi que l'expose l'anthropologue J.L. Amselle dans son dernier ouvrage 'l'Occident décroché' (2008)?

 

Mais il est vrai que de nombreuses voies venues d'horizons différents, des voix parfois opposées, semblent converger dans cette direction. La découverte des squelettes d'hominidés, Lucy dans la vallée du Rift et Toumaï au Tchad, ont nourri de nombreuses thèses diffusionnistes et ont installé l'Afrique comme berceau de l'humanité.

 

En réaction à un africanisme qui a navigué dans le sillage de sciences coloniales justifiant l'entreprise coloniale au nom d'une certaine téléologie de l'histoire des civilisations, des chercheurs africains comme Cheick Anta Diop se sont employés à "rebrancher" (de nouveau, j'emprunte ici un concept à J.L. Amselle) l'Egypte ancienne - "mère des civilisations" - sur les civilisations africaines pré coloniales. Cela a parfois nourri une pensée politique afrocentrée, essentialiste également par son incessante recherche de l'origine.

 

Enfin, la crise des idéologies modernes dans le monde occidental et le malaise suscité par le consumérisme et les tares de la société industrielle ont soulevé, comme une vague, un désir de ressourcement, sur laquelle surfe aujourd'hui une mode ethno-chic et autres dispositifs new-age. N'est-ce pas encore N. Sarkozy qui l'affirmait à Dakar?

 

"Je suis venu vous dire que l'homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l'homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires" .

 

 

L'homme, d'où qu'il vienne, a le blues, le blues des origines.

 

 

Et notre dernière séquence musicale nous conduit naturellement sur les rives du fleuve Niger, là où serait né le blues avant d'être transplanté sur les bords du Mississipi par le truchement des nefs esclavagistes. Nous sommes accompagnés par un artiste immense hélas décédé en 2006 : Ali Farka Touré.

 

 

La vidéo mise en exergue de cet article est extraite du documentaire de la série 'The Blues' produite par le cinéaste américain Martin Scorsese qui met en évidence les liens entre le blues américain et certaines musiques africaines. 'Feel like going home' , un titre évocateur, où Corey Harris, bluesman afro-américain, rencontre le chanteur malien dans son village de Niafunké, entre Mopti et Tombouctou. Cette séquence me paraît intéressante parce qu'Ali Farka Touré (AFT) cherche à construire une généalogie de la musique américaine à partir de sa découverte de John-Lee Hooker. Pour AFT, cette musique apporte la preuve de la permanence de la culture africaine par-delà les vicissitudes de l'histoire : "il n'y pas pas des Américains noirs, il y a des noirs américains" dit-il à Corey Harris et d'en appeler aux retrouvailles.

 

 

Mais il poursuit d'une façon assez surprenante, en tentant de "débrancher" le blues de son contexte moral américain pour le "rebrancher" sur des valeurs afro-islamiques : "... ces airs ne sont pas fait ni pour pour le whisky, ni pour le scotch, ni pour la bière..." . Les origines sont revues à l'aune du présent, tel est l'enseignement donné par le maître à l'ombre du baobab.

 

 

épilogue de la saga

 

Je ne peux m'empêcher de finir ici par un aphorisme glané dans un entretien accordé par l'ethnologue Alban Bensa à la revue Vacarme (n°44 - été 2008). Alban Bensa a étudié les sociétés de Nouvelle-Calédonie ; il a vécu avec les Kanaks et a embrassé leurs causes en cherchant à "inventer une autre anthropologie, à même de rendre justice aux groupes qu'elle observe quand ceux-ci cherchent à infléchir leur destin".

 

Cet entretien est lumineux car les propos de Bensa déconstruisent cette tentation toujours à l'oeuvre d'exotiser l'autre. A propos du projet du Centre culturel kanak dessiné par l'architecte Renzo Piano, Bensa rappelle quelques indications laissées par le leader kanak Jean-Marie Tjibaou avant de disparaître tragiquement. Parmi celles-ci, ce message en guise de testament :

 

" Notre identité est devant nous".

 

J'aurais aimé entendre notre président prononcer ces mots sur les rives de l'Atlantique, à Dakar.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.