Vers un premier sommet de la cacophonie? par Thomas Lum

Hier, sur Facebook, Barly Baruti un dessinateur de BD renommé au Congo, publiait le texte d'un jeune ami à lui, Thomas Lum.

Alors qu'en France, on devise sur la dimension politiquedu prochain sommet de la francophonie qui aura lieu à Kinshasa, le texte de Thomas Lum recentre à juste titre ce qui pourrait (ce que devrait?) être l'enjeu principal suscité par un telle manifestation  :  la place de la culture, la place de la jeunesse. 

 

Bonne lecture.

 

Dans un de ses ouvrages traitant du rapport dominants-dominés, le linguiste Noam Chomsky écrit : « il est toujours éclairant de déceler ce qu’omettent les campagnes de propagandes ».

Si je m’en tiens à cette phrase et à ce que j’ai vu et entendu lors du débat intitulé « les coulisses de la francophonie », à la halle de la Gombe, il m’apparait clairement que nous aurons droit, le 14 Octobre prochain, à un énième sommet de nantis, pour les nantis.

Puisque, pour des questions de temps, il ne me fut pas possible de poser ma question au micro, la voici donc par écrit comme l’ont gentiment proposé les organisateurs.

Il m’est en effet paru très éclairant que pas un seul des intervenants n’a abordé la question de la langue comme facteur de lien social, ni de façon philosophique ni sur le plan logistique.

J’ai bien entendu que ce sommet serait « l’occasion d’aborder les questions climatiques », à l’échelle de la planète, j’ai tremblé avec l’assistance sur la terrible question de savoir si « l’aéroport de N’Djili serait prêt à temps pour accueillir toutes les rotations des aéronefs » de « nos » invités, j’ai bien compris la leçon économique du banquier, invité, qui faisait valoir les « retombées bénéfiques » sur notre beau pays, j’ai tenté de suivre la question d’une femme qui se plaignait du « manque d’intégration » de la « problématique du genre » dans l’organisation du sommet mais rien, je n’ai absolument rien entendu sur la langue en tant que premier espace de rencontre, la langue comme trait d’union entre les êtres et les générations.

Mais aussi, et cette « omission » me semble particulièrement troublante, la langue comme trait d’union entre les classes sociales.

Qui pourrait encore nier le besoin de renouer le lien entre gouvernants et administrés dans ce pays, surtout au lendemain d’élections qui auront certes posé les jalons de la démocratie mais qui auront aussi démontré l’urgente nécessité de rétablir des infrastructures du dialogue entre ces deux parties ?

Au lieu de mettre en avant la langue comme espace publique, potentiellement au service de cet éternel chantier qu’est la démocratie, l’attitude des organisateurs de ce 14ème sommet confirme la crainte d’une large majorité des kinois, à savoir une privatisation des thèmes abordés, une privatisation qui n’en cache que maladroitement une autre, celle du budget alloué à la francophonie. Oui, un budget entièrement dédié aux petits banquets, les locations de chambres d’hôtels et, surtout, au fameux principe des « per diem » sans doute la contribution du latin au français la plus appréciée par nos dirigeants.

Car le manque d’information concernant les détails budgétaires de ce sommet constitue également l’un de ces « trous noirs particulièrement éclairant » dont parle Chomsky.

Ainsi, toute initiative du secteur associatif kinois qui sera approuvée par le commissariat ne recevra aucun aide financière mais sera gratifiée du « label francophonie ». Logique. Aux orientations thématiques élitistes s’ensuit une logistique élitiste. Pourquoi faire dans la demi-mesure ?

 

On nous l’aura suffisamment répété, les associations sont les bienvenues mais, pour elles, il n’y a pas d’argent. Traduction : le petit peuple est bien entendu invité à la fête pour le peu qu’il reste à la porte. Disons-le clairement. Le secteur associatif, partout dans le monde, est l’expression d’une volonté populaire en faveur d’une démocratie directe, participative. La non-intégration de cette démarche positive par les organisateurs du sommet  en dit long sur leur amour de l’opacité et leurs intentions budgétaires.

Mais sans doute tous les petits vendeurs qui se font actuellement chasser des rues à coup de matraque pour rendre la ville « plus propre » auraient ri depuis longtemps de ma naïveté. Comment croire que les choses se passeraient autrement ? Ce n’est pas parce qu’un sommet parle de la langue que le dialogue devrait soudainement s’instaurer.

Inutile d’espérer même quelques débats de linguistique comme sur la définition de la saleté. La saleté ce sont bien nos femmes vendant des pagnes sur le trottoir et certainement pas un gouvernorat qui ponctionne l’argent public destiné à la construction de nos marchés.

Bref, la jeunesse de ce pays peut ranger ses délires au placard, l’ouverture d’esprit ne semble pas être au rendez-vous de ce sommet.

Car le problème de ce pays, ne nous y trompons pas, ne se déroule pas entre un régime en place et ses partis d’opposition, non, ça c’est l’aspect folklorique de la situation. Le vrai problème politique du Congo est intergénérationnel. Oui. En y regardant de plus près, à tous les échelons de la société, on voit une jeunesse démographiquement majoritaire, assoiffée de savoirs, de rencontres, une jeunesse débordante de projets que l’on accueille et décourage avec dédain dans les « coulisses » de l’administration, une administration monopolisée et verrouillée par des grabataires : l’impotence plutôt que la sagesse.

Cette jeunesse-là, le projet à la main, on la laisse moisir dans les salles d’attentes de nos ministères en attendant qu’elle vieillisse suffisamment pour adopter ce principe, fondamental en gestion de la chose publique à la kinoise : le fameux « tour na bisso »…

Alors oui, j’aurais bien laissé tomber ma naïveté ou plutôt mes aspirations, en sortant de ce débat sans sujets, ce mardi soir mais y a un truc qui me retient…

La langue sans doute. Oui, cette langue génératrice de valeurs, celle-là animé par des Pierre Bourdieu, des Molières, des Senghor, celle qui m’a laissé entendre que les projets collectifs apportaient plus de jouissances que de roter tout seul dans son assiette.

Finissons-en avec la frilosité politique ! Nos vieux nous ont sortis de la colonisation ? C’est bien ! Ceux-là même qui nous dirigent sont les fondateurs de la conférence nationale qui aura sonné la fin de la dictature ? Très bien !

Et après ?

Quelle est la suite du programme ?

Faut-il attendre que cette génération de libérateurs trépasse pour que l’on sorte enfin d’une culture de la clandestinité, de l’opacité décisionnelle, voire même d’une paranoïa permanente ? Les indépendantistes des années soixante sont les colonisateurs de la jeunesse d’aujourd’hui, peu importe leurs couleurs politiques, ils ne nous enseignent que « les réflexes de subordinations » qu’ils dénonçaient eux-mêmes, il y a bien longtemps, derrière Cheik Anta Diop. 

Le paternalisme, autrefois décriés par eux, du blanc sur le noir ? Voilà qu’ils l’appliquent dans leurs foyers, assommant toutes les tentatives créatrices de leurs jeunes jusqu’à l’assourdissement, le dégoût, l’abandon, la désillusion, la soumission.

A quoi bon craindre la place publique ? Le débat n’est insurrectionnel que lorsqu’il est étouffé. Autorisé et encouragé, il devient participatif, source de régénérations.

Assez tourné autour du pot. Il faut être de mauvaise foi pour ne pas reconnaitre la nécessité de dresser un cadre légal d’appui aux initiatives culturelles et associatives en RDC.

Une jeunesse désœuvrée, c’est une société mortifère.

Ce sommet de la francophonie ne peut pas faire l’économie d’un tel débat. Il serait même suicidaire, socialement, de ne pas saisir cette formidable opportunité de libérer une véritable réflexion collective, à ciel ouvert, sur les questions de citoyenneté, d’identités tant personnelles que collectives. Non pas un débat valorisant le repli communautaire mais bel et bien celui du libre arbitre et de la coexistence des différences.

Oui, accueillir nos invités et leur annoncer, au pied de l’avion, qu’on serait heureux d’échanger avec eux, que ce serait une bonne chose qu’ils nous éclairent de leurs expériences mais qu’ils nous écoutent aussi, car on a besoin de réfléchir, à haute voix, sur ce problème : notre démocratie congolaise est en marche, elle fait ses premiers pas, quels dispositifs devons-nous désormais mettre en place pour qu’elle ne se casse pas la gueule ?

Oui, un sommet pour mettre en place le « terreaux d’une nouvelle politique culturelle à destination de la jeunesse » pour reprendre l’expression d’un ami, un sommet où, pour une fois, les pouvoirs publics écouteraient les propositions du secteur associatif pour une mise en place conjointe et véritablement efficace d’un système d’appui aux initiatives positives, principalement celles destinées à l’encadrement et l’épanouissement de la jeunesse.

Vous nous dites qu’il n’y aura pas d’argent, dans l’immédiat, pour de tels projets ?

Allons ! Nous qui sommes quotidiennement sur le terrain, par nos propres moyens, nous ne sommes pas très gourmands.

Donnez-nous annuellement la moitié de ce qu’un ministère dépense en jeeps pour ses conseillers et nous vous ferons des miracles.

 

Thomas Lum.

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