Divertissement philosophique : Philosophie Magazine presents Abdennour Bidar

De qui veut un emploi, on exige souvent une « bonne présentation ». Peut-être fallait-il en donner une à Abdennour Bidar, et à ce jeu (de rôles pour les uns, de dupes pour les autres), Philosophie Magazine s'y colle avec un certain brio.

Philosophie Magazine N°57 (mars 2015)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De qui veut un emploi, on exige souvent une « bonne présentation ». Peut-être fallait-il en donner une à Abdennour Bidar, et à ce jeu (de rôles pour les uns, de dupes pour les autres), Philosophie Magazine s'y colle avec un certain brio. Sans anathème, sans idolâtrie – on devrait souffler. Aucune remise en question non plus de la hola générale pour cet auteur, quoiqu'on puisse grandement soupçonner nos journalistes d'avoir accueilli, à bras ouverts, un musulman critiquant l'islam pour en tirer davantage les témoignages à vif d'un « rescapé » que les réflexions religieuses d'un « progressiste ». Reste la manière, peu singulière en fait, qu'ont certains magazines de présenter leurs auteurs – et pour ainsi dire, d'annoncer leurs propres valeurs.

 

L'art de la présentation

En bon fonctionnaliste, on peut choisir de présenter un auteur en rappelant son métier : écrivain, historien, enseignant etc. Quelques vieux relents militaristes poussent à préciser niveaux d'étude et grades ; sait-on jamais, des fois que la justice et la vérité se mesurent aux galons d'un obéissant défroqué. Et mentionner un lieu permet sans doute de raviver de vieilles atmosphères prestigieuses, mais aussi de cadrer un milieu, ainsi précise-t-on « à la Sorbonne », « à la New School for Social Research de New York », non sans impliquer imprudemment qu'une réflexion procède avant tout d'un écosystème. La métaphore botanique a son charme, qu'elle fasse de nos professionnels de la pensée publique une espèce particulière de ficus perdu dans la mélasse, on saura le lui excuser, l'humour aidant. Mais nous ne lui pardonnerons jamais de réduire la pensée à un légume à vendre au kilo, fût-il croustillant.

 

D'un mot, toute présentation est déjà lourde de présupposés philosophiques. Or ici, pratique exotique. C'est par un bref essai de généalogie que le Philosophie Magazine de mars 2015 entend nous présenter Abdennour Bidar. « Né en Auvergne, il a grandi entre une mère convertie à l'Islam soufi et un père adoptif marocain inscrit dans un mouvement de prédicateurs ultraconservateurs – sans oublier un grand-père communiste possesseur de quelques arpents de vignes ». Ce n'est qu'ensuite que viennent ses quelques productions, notamment L'Islam sans soumission, ainsi que sa « Lettre ouverte au monde musulman ». Le tout subsumé, pardon : emballé sous l'espoir du même auteur : « un islam ouvert à la modernité et profondément spirituel ». Présentation si banale qu'elle passe inaperçue. À la rigueur, on peut s'amuser de la référence auvergnate, et pas uniquement en mémoire des sauts de cabri sophistiques d'un Brice Hortefeux. Nous lisons « né en Auvergne ». La pensée serait-elle constituée d'une pâte si fleurie qu'il faille en préciser le terroir ? Le raisonnement s'est-il corrompu au point de ne trouver pour label que sa cave de fermentation ? Et à supposer que la tradition des cheptels auvergnats ait une quelconque importance ici, n'y aurait-il pas un paradoxe à présenter ainsi sa philosophie ? Si l'on manquait de tact, mais pas de franchise, on interrogerait surtout ce qui pousse un tel magazine à soigneusement rappeler que ce philosophe, qui n'a pas pour nom « dupont », est toutefois bien de chez « nous ».

 

Épargnons un tel choix – car c'est un choix, même si l'article laisse fâcheusement ignorer qu'ait été pensée cette présentation. Baissons l'exigence, c'est chose fréquente que de préciser le lieu de naissance d'un auteur, même si Philosophie Magazine ne le fait pas pour tous – et c'est peu dire. À la faute contractée par habitude, un peu de clémence. Beaucoup moins habituelle est en revanche la description des parents de Bidar – l'orientation est ici tapageusement dualiste. D'un côté la mère naturelle, convertie, c'est-à-dire par un acte volontaire et par un décrêt individuel, à un islam soufi que l'on devine déjà progressiste. De l'autre, le père adoptif, inscrit, comme ces quelques mots qui viennent non d'eux-mêmes mais d'une décision qui leur est toute extérieure – la mienne –, dans un mouvement – c'est dire combien ce même père s'est diffusé, comme un cachet effervescent – de prédicateurs ultraconservateurs. L'étau est si prenant qu'il faut relever la tête pour prendre un peu d'air.

 

On peut au surplus s'étonner que les autres « intellectuels » soient présentés tout autrement. Dans ce même article, intitulé « Les versets de la discorde », on trouve pour exemple Rémi Brague. On le dit « spécialiste de philosophie antique et médiévale », « professeur à la Sorbonne ». On ne cite pourtant rien qui ne vienne de ses parents ou de sa nature propre ; on énonce au contraire ce qu'il a acquis, comme ces talents, « polyglotte et savant ». Bizarrement donc, nulle référence à son environnement familial, et faut-il l'ajouter, pas de mythologie manichéenne laissant entendre que notre auteur, par son père, tiendrait du malin, par sa mère, tendrait vers la malice. C'est qu'il y a peut-être, selon le magazine d'Alexandre Lacroix, des pensées qui relèvent de l'humain, d'autres du végétal : ces dernières poussant comme des champignons, peut-être est-ce déjà plus légitime, ne serait-ce que pour rassurer les consommateurs, de garantir leur traçabilité...

 

La philosophie doit-elle avoir une « bonne présentation » ?

Il faut imaginer la fragile et assurée plaidorie dont le magazine pourrait se couvrir : « première collaboration oblige, il nous fallait bien en dire plus sur la vie de cet auteur ». Ce à quoi il serait possible de répondre l'intro de cette même pige, appuyant que ces quelques menus détails familiaux ont assurément davantage pour effet de voiler et conditionner la pensée d'un auteur que d'en montrer l'origine et l'originalité. Par politesse, rappeler qu'à la lisière de ce genre de procédés, guettent et la petite manie de réduire une pensée à son territoire et terreau, ce qu'on nomme nationalisme, et l'habitude de voir la nature là où il n'y a que culture, ce qu'on nomme racisme. Si la pensée est autre chose que la résultante de mouvements animaux, ce n'est pas pour se vanter d'une très hypothétique supériorité de l'homme, mais simplement pour lui éviter de sombrer dans la bêtise.

 

«_ Hey quoi, comment voulez-vous donc qu'on présente la vie d'un auteur ? ». Peut-être en vous souvenant qu'il y a deux manières de présenter, comme il y a deux façons de comprendre le mot fort galvaudé de « vie » : soit rendre présent, soit mettre au présent. On peut fouiller avec minutie les sursauts d'un penseur, convertir chacun de nos efforts à herboriser scrupuleusement ses actes : une biographie se change en histoire naturelle, laquelle n'impose que d'enchaîner ses lignes et tourner la page pour voir son curriculum vitae restitué. Ou nous pouvons prendre avec défi les assauts d'une pensée, chercher au contact de ses tours de force à nous élever plutôt qu'à l'apprivoiser : une biographie resterait thanatographique à raconter platement ces quelques duels, si elle ne laissait pas apparaître de ces peaux mortes dont elle s'est démise la pensée qui a su muer.

 

«_ Oui, mais concrètement, ça donne quoi ? ». Concrètement, vous parlez donc comme des publicitaires dans votre Philosophie Magazine, croyant probablement qu'un philosophe aurait la suffisance de vous lâcher ces quelques astuces et solutions salivantes que vous osez élever au rang de « concept » ; la philosophie préfère appeler ainsi, modeste rappel, l'idée qu'il a fallu soigneusement purifier de toute détermination superflue. Alors si vous voulez véritablement vous purifier de toute détermination superflue, il n'y a pas tant de moyens à mettre en œuvre, que de fins à mettre en question : pensez d'abord à écrire pour la pensée, et non pour vendre un peu de philosophaille qui toujours se perd, croyant chercher, qui jamais ne marche, croyant trouver.

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