Le charlitanisme, c'est quoi ?

            Premier article d'un blog qui se veut "observatoire de la langue des médias" : qu'on en pardonne la longueur. Qu'est-ce qui est évoqué ici ? Le rapport entre Charlie Hebdo et les charlatans ; la chasse aux sorcières qui a suivi les attentats ; les détournements du langage ; et quelques auteurs, dont Bourdieu, Orwell, Klemperer. 

Charlie Hebdo, N°1178 (14 janvier 2015) Charlie Hebdo, N°1178 (14 janvier 2015)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Premier article d'un blog qui se veut "observatoire de la langue des médias" : qu'on en pardonne la longueur. Qu'est-ce qui est évoqué ici ? Le rapport entre Charlie Hebdo et les charlatans ; la chasse aux sorcières qui a suivi les attentats ; les détournements du langage ; et quelques auteurs, dont Bourdieu, Orwell, Klemperer.

 

Un mot nouveau, à quoi bon ?

Lier Charlie aux charlatans, voilà qui n'est pas très heureux pour un canard qui a souffert ces derniers temps. Encore que ceci n'est pas à proprement parler une critique de ce qu'on appelle, non sans un spiritisme assez grâcieux, « l'esprit Charlie ». D'ailleurs, ce dernier aurait pu tout à fait s'accommoder d'une telle fronde, en souvenir de cette bonne vieille vitalité Hara-Kiri. Et puis, si c'était là une simple satire du ralliement d'État à la cause « Je suis Charlie », alors la formule « charlisme » aurait fait la rue Michel. Le charlitanisme, de par son rapport aux charlatans, qualifie plus exactement des usages – de la notion de vérité, mais aussi d'autres valeurs. Ces usages ne sont pas récents, mais le traitement médiatique, l'ostracisme contre ceux qui s'opposèrent à la minute de silence, et le sursaut politique qui ont suivi l'attaque contre Charlie Hebdo les ont rendus saillants. On peut même dire que ce terme, le charlitanisme, gagne toute sa nécessité du manque patent de mots pour qualifier une forme exécrablement politique de journalisme, dont le systématisme est tel qu'on ne peut plus tant parler de dérapages, fautes ou quiproquos imputables à quelques négligents plumitifs, que de véritable, et solide idéologie.

 

Charlitanisme. Mot nouveau donc, qui vient marquer des faits aussi anciens que la négligence, l'irresponsabilité et même la mauvaise foi des médias, qui se targuent de donner quelques cours de liberté d'expression à ses progénitures complotistes, lors même que ceux-ci abusent de confusions en tout genre – l'amalgame « Islam-islamisme » n'étant pas des moindres. Mais il aurait beau jeu de constituer une sorte de sottisier journalistique, le rôle de ce néologisme resterait insuffisant. Ce serait tout juste une manière passablement vaine de dénoncer ces journalistes qui osent encore prétendre que leurs reportages et papiers sont objectifs, fiables, impartiaux, tout en réduisant l'actualité au spectacle, la presse à une production à la chaîne, l'information au produit consommable, et la langue à du packaging. Bref, mieux vaut ne pas se faire trop d'illusions ; il faut plus qu'un joli mot pour inciter les scribouillards à l'auto-critique.

 

Le charlitanisme doit donc bien plutôt servir à mettre en gras, à titre particulier, cet usage assez douteux des attentats de Charlie Hebdo par la presse, notamment lorsqu'il s'agissait de défendre la caricature à tout prix. Aucun des médias officiels n'a alors daigné, à ma connaissance, faire un retour critique et honnête sur ce qu'on appelait la caricature de propagande. Et il faut être un sacré charlatan médiatique pour se contenter de valider, à raison sans doute, les célèbres caricatures de Mahomet – sans toutefois montrer en quoi elles diffèrent d'un Banania, ou d'un Javel le Coq français. Si cette critique devait se cantonner à la presse, alors citer Kraus et Bourdieu suffirait. Or il y a plus. On retrouve ce même usage douteux dans les domaines de l'éducation, de la justice, et grande nouvelle, dans la sphère politique. Par conséquent, et quoiqu'il ait sans doute ses limites, ce mot-valise est peut-être tout ce qu'il fallait pour charger la masse conséquente des négligences et des non-dits journalistiques, qui désormais se disséminent dans la sphère publique. Pour témoins, et en guise de retour sur l'ampleur d'un mois, les deux exemples de chasse aux sorcières inscrits plus bas.

 

Du journalisme au charlitanisme

Un mois déjà – depuis les crimes du 7, 8 et 9 janvier. Rien qu'un mois, et pourtant cette sensation étrange qu'une éternité vient tout juste de passer. Le relatif allongement des jours, les solstices et les équinoxes n'ont rien à voir. En revanche, les faits quotidiens, leur résonnance comme l'attention toute particulière qu'on leur voue sont bien plus à propos. Et si les journalistes sont évidemment distincts, au point que l'on pourrait en établir une typologie comme le fit Freytag dans Les Journalistes, on peut néanmoins trouver une convergence en ce que chacun contribue à grossir les jours qui passent – et ne passent plus. Une telle entreprise de massification du quotidien, c'est là tout le travail de production journalistique. Et Bourdieu d'ironiser que cette même production, faire du quotidien quelque chose qu'on ne voit pas tous les jours, « c'est du boulot »1. Pour en résumer les étapes : trier la réalité journalière, en sélectionner un aspect bien particulier, l'ériger comme cadre permettant de scruter le quotidien à la loupe, extraire de ces analyses les images les plus sensationnelles, monter ces informations sous une forme dramatisée, mouler ce même drame aux trouvailles des médias concurrents, le tailler à la logique de la surenchère, le modeler aux résultats de l'audimat. On pense alors aux reportages sur les banlieues, les beaux quartiers, la prison, la prostitution, le foot, l'école, les transports etc. Inutile de préciser que les plus téméraires se lancent bâton de la colle à la bouche dans de vastes exercices de bricolage, liant par exemple prison, banlieues et beaux quartiers sous le prisme de la drogue. D'autres s'essaient à la pseudo-généalogie, cherchant à retracer l'historique assez banal d'un meurtrier, non sans imprégner chaque fait passé d'un poids criminel insoupçonné jusque là. Ce faisant, on surlignera quelques rancoeurs familiales, une rupture amoureuse encore tiède, une phobie gardée secrète, une haine des animaux qu'on aurait dû noter. Le passé n'est pas seulement gros du présent, et le présent de l'avenir : ils sont chargés de sens. C'est que le temps journalistique doit faire sens, ne serait-ce que pour éclaircir les mécanismes du drame en cours. Le quotidien est pénétré de responsabilité, car le produit journalistique doit répondre de ce qui se passe, ne serait-ce que pour justifier la raison d'un tel choix éditorial.

 

Le monde médiatique a ceci de particulier de voir, en effet, le journalier se densifier jour après jour. Il est gros de ces existences dont nous narre la presse avec un sens aigu du spectacle. Il est saturé de ces vies qu'un écran de télévision parvient sans trop de mal à tasser. Et dans cette douteuse chasse aux sorcières dont nous prenons depuis ce même mois la (dé)mesure, on peut dire que chaque journée a eu son lot de vies battues en brèche. Ici, un collègue de philosophie fut suspendu quatre mois pour avoir perturbé la désormais fameuse minute de silence... lors de laquelle il était absent – probable maladresse pour un délit probablement mineur, on l'accuse d'apologie du terrorisme. Là, on écoute soigneusement les propos d'un enfant de 8 ans ; principe de précaution oblige, tant on peut légitimement suspecter à cet âge-là un éventuel attentat au pistolet à eau. C'est le même Bourdieu qui s'inquiétait du continuum reliant le champ journalistique au cadre juridique. Non pas qu'il était dupe de la prétendue impartialité des juristes, « incarnations plus ou moins sincère de l'hypocrisie collective »2. Il redoutait en fait les conséquences, socialement désastreuses, d'une révélation au grand public de la relative porosité entre justice et journalisme. À vrai dire, on se doute que ce mic-mac est déjà de notoriété publique. Et si les deux cas évoqués plus haut relèvent à merveille du charlitanisme, c'est qu'ils illustrent, hors du champ journalistique à proprement parler, des actions qui sont habituellement l'oeuvre des médias. D'abord le détournement, dans cet usage fiévreux d'un chef d'inculpation fourre-tout, assez ambigu pour camisoler les grandes gueules et moutons noirs. Ensuite le grotesque ; passer à la questionnette un gamin, avec pour conséquence évidente d'investir et scruter la cellule familliale, est d'une bêtise si désarmante qu'on ne sait même plus s'il faut rire aux larmes, ou rire d'effroi.

 

Face à cette même battue que n'aurait pas désapprouvée un Matthew Hopkins, d'aucuns y verront un effet du journalisme de tâcherons. À la rigueur pourrait-on nuancer, reconnaissant que c'est là l'oeuvre d'un certain journalisme, que tous les journalistes ne sont pas comme ça, quoiqu'on puisse encore en douter. Un tel scepticisme est même légitime. Car si le journalisme est animé par quelques fins des plus nobles, distinguer la vérité du falsifié, séparer le factuel de l'anecdotique, il faut malheureusement rappeler qu'il a aussi son public, sa ligne éditoriale, sa concurrence, ses actions, ses intérêts, et paradoxalement, ses affinités. Comment ne pas douter de tout ce « battage » politique autour de la liberté de la presse ? Étrange État que celui qui veille avec tant d'ardeur, surveille avec tant de crispations quelque chose que l'on considère comme un contre-pouvoir acquis. On peut même suspecter, non sans raison, que cet « emballement médiatique » sur la liberté d'expression n'eut pas tant pour motivation de voir la parole des journalistes libérée, que d'assurer que leur parole restera libérale, au sens le plus bassement économique. Certes, on se réjouit que le journalisme français soit libre de tout muselage politique. Mais cela ne doit pas pour autant nous aveugler sur cet autre type de censure, plus insidieux, qui vient comme le trahir de l'intérieur. Gaëlle Bohé note ainsi « un assujettissement des journalistes aux lois du marché, qui les entraîne à pratiquer un journalisme "efficace" et à obéir non pas à un ou plusieurs individus mais à "l’information", ou plus précisément "au traitement que l’on pense que les concurrents vont faire de l’information3" ».

 

C'est ce genre plus ou moins souterrains d'impératifs, d'efficacité, de choc et de rentabilité, qui soumet la langue à un véritable travail de sape. D'où ce cercle vicieux, liant linguistique, économie et politique, qu'Orwell a remarquablement su diagnostiquer. « Il est certain qu’en dernière analyse une langue doit son déclin à des causes politiques et économiques : il n’est pas simplement dû à l’influence néfaste de tel ou tel écrivain. Mais un effet peut devenir une cause, qui viendra renforcer la cause première et produira un effet semblable sous une forme amplifiée, et ainsi de suite. Un homme peut se mettre à boire parce qu’il a le sentiment d’être un raté, puis s’enfoncer d’autant plus irrémédiablement dans l’échec qu’il s’est mis à boire. C’est un peu ce qui arrive à la langue anglaise ». Bien sûr, ce qu'il dit de sa langue peut aussi valoir pour le français. Il poursuit : « elle devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissante incitation à penser stupidement. Pourtant, ce processus n’est pas irréversible. L’anglais moderne, et notamment l’anglais écrit, est truffé de tournures vicieuses qui se répandent par mimétisme et qui peuvent être évitées si on veut bien s’en donner la peine. Si on se débarrasse de ces mauvaises habitudes, on peut penser plus clairement, et penser clairement est un premier pas, indispensable, vers la régénération politique : si bien que le combat contre le mauvais anglais n’est pas futile et ne concerne pas exclusivement les écrivains professionnels4 ».

 

Cafouillage des mots et des choses, pensée industrielle, et détournement de la langue forment pour ainsi dire le terreau du charlitanisme. Inondé de montages suspects, de commentaires à l'emporte-pièce et de titres racoleurs, tout juste voit-on s'amorcer un grotesque assez plaisant pour contenter les pensées les plus confuses. À la dissimulation, on connecte la simulation. C'est dire qu'une authentique défense de la liberté d'expression, comme valeur et comme droit, ne peut se contenter d'un cortège, de banderolles, de quelques présidents et dictateurs bras dessus bras dessous, et d'un agrégat massif d'émotions, fussent-elles sincères et pas seulement tiraillées par la peur. On peut même franchement douter qu'une pensée, quelle qu'elle soit, puisse véritablement trouver son expression si les mots lui manquent, ou si leurs sens sont minés par des mesusages et des tournures fallacieuses. Bourdieu constatait par ailleurs que les faits divers font diversion. Or celle-ci n'est sans doute plus l'objet du charlitanisme. L'effeuilleuse dont l'art est de languir, ralentissant le cœur spectateur à ses battements de paupières, c'est tout au plus un amour de jeunesse à ses yeux. Il ne se limite pas à nous « voiler la face », en gonflant notamment les infos quotidiennes de la saveur du scoop et du graveleux. Il œuvre, également dans la lenteur, à façonner ses mots au contact sévère du commode et du rentable. Ces deux petites valeurs passent d'autant plus inaperçues qu'elles sont monnaie courante. Face à un tel monopole, on aurait donc beau ne pas prendre les amalgames pour argent comptant, on se sentirait presque encore plus confus de ne rien avoir à se mettre sous la dent, les autres valeurs, notamment la vérité, paraissant désormais dépassées – car peu commode, et peu rentable. Alors, lorsque le journaliste disait : « chaque jour semble attendre bien plus qu'une simple journée pour éclater au grand jour », le charlitanisme semble aujourd'hui répondre : « chaque jour semble attendre d'une journée bien plus que de simplement montrer son vrai jour ».

 

Le Charlitanisme Institué

Ce travail général de découpage, d'inflation, de détournement du quotidien n'est donc pas sans conséquence. C'est même littéralement qu'il amorce des mythologies contemporaines, dont chacune a ses personnages, comme les jeunes, les roumains, les cheminots, qui constituent d'ailleurs autant de nouveaux cadres d'interprétations. Littéralement, car les récits journalistiques ont un rôle analogue aux mythologies anciennes : ils servent de lunettes, ont leur cohérence pour saisir la vie quotidienne ; ils donnent un moyen, fût-il irrationnel, d'y jouer un rôle. On pourrait même ajouter « littérairement », car la langue du journaliste est tout sauf anodine, et c'est même là que le charlitanisme prend ses marques. C'est lui qu'on remarquait dans les titres de la presse à scandale. C'est lui qu'on lit désormais sur les lèvres les plus critiques. En somme, le charlitanisme dépasse la simple corruption du langage journalistique. Il va d'autant plus loin que ses mots piègent et se diffusent hors de la sphère des médias. Ses allusions font autorité, ses amalgames appuient des pouvoirs. Et un nouveau Klemperer ne serait pas de trop pour dénoncer, comme il le fit de la LTI, la langue du IIIème Reich, ce qu'on pourrait dans notre cas nommer la LCI – la Langue des Chaînes d'Informations.

 

1. Bourdieu, De la télévision, repéré à https://www.youtube.com/watch?v=vcc6AEpjdcY, consulté le 9 février 2015.

2. Bourdieu, L'emprise du journalisme, Paris, Liber éditions, 1996, p. 94.

3. Gaëlle Bohé, « Journalistes pigistes, journalistes sous contrôle ? », in Observatoire français des médias, Sur la concentration dans les médias, Paris, éditions Liris, 2005, p. 116.

4. Orwell, « La politique et la langue anglaise » (1946), in Essais, articles, lettres, volume IV (1950), traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pécheur et Jaime Semprun, Ivrea, 2001, p. 173. Cité par Jacques Bouveresse, « « Apprendre à voir des abîmes là où sont des lieux communs » : le satiriste & la pédagogie de la nation », revue Agone, 35-36 | 2006, [En ligne], mis en ligne le 15 septembre 2008. URL : http://revueagone.revues.org/588. Consulté le 09 février 2015.

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